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BIENVENUE AU SAHARA, AIRE DE LIBERTE

"Le désert est beau, ne ment pas, il est propre." Théodore MONOD.



11 juil. 2007

CARTAHGE "VILLE NEUVE"


Carthage
Carthage en phénicien Qart Hadasht « Ville neuve », entre le VIIe et le IIe siècle av. J.C., la plus puissante métropole maritime de la Méditerranée. Elle surclassa la Grèce de l'âge classique dans les expéditions maritimes et lui disputa la domination de la Méditerranée occidentale et centrale. Détruite en 146 av. J.C., au terme des guerres puniques, elle fut annexée à Rome, reconstruite, et devint, sous Auguste, la cité la plus prospère d'Afrique. Conquise par les Vandales au Ve siècle, elle passa, en 534, sous la domination byzantine, mais fut rasée par les Arabes en 698.
Naissance et essor de Carthage À la fin du IXe siècle av. J.C., les Phéniciens, maîtres du commerce ibérique, abandonnent la politique des établissements temporaires – points de mouillage, comptoirs – pour créer de véritables colonies le long des voies qui conduisent aux mines d'Andalousie.
La légende attribue à Elissa, la sœur de Pygmalion, roi de Tyr, la fondation de Carthage, vers 814 av. J.C. Après l'assassinat de son époux, la princesse est obligée de s'enfuir. Elle aurait affrété un navire avec des représentants de l'aristocratie tyrienne. Au terme d'un voyage de plusieurs mois, elle atteint les côtes d'Afrique où elle fonde Qart Hadasht («Ville neuve»).
Les auteurs latins ont largement contribué à fixer cette version des faits. Le plus célèbre, Virgile, a dans l'Énéide associé Didon (autre nom d'Elissa) à Énée, le héros légendaire fondateur du monde romain.
Libération de la tutelle de Tyr Modeste bourgade à ses débuts, Carthage doit, en signe d'allégeance, verser une dîme à Tyr et, pendant un siècle et demi, payer un tribut aux Libyens. Mais, au cours de la seconde moitié du VIIe siècle, la ville, profitant du déclin de Tyr, incapable de contenir la progression des Grecs en Méditerranée occidentale, va progressivement mettre fin à cette dépendance.
En 654, la fondation d'Ibiza (Baléares) marque une étape importante dans l'ascension de Carthage. Elle traduit sa volonté de s'implanter sur les routes commerciales établies par les Phéniciens, et tout particulièrement celles des matières premières – plomb, cuivre, fer, étain – et métaux précieux – or, argent surtout –, dont regorge l'Espagne.
Dès le milieu du VIe siècle, Carthage est à la tête d'un vaste empire comprenant entre autres les installations de Mogador au Maroc (aujourdhui Essaouira), Liks en Mauritanie, Cadix en Espagne, Malte, Ibiza, ainsi que la Sardaigne et la Sicile occidentale.
L'Empire carthaginois L'empire repose sur la maîtrise des mers. Les Carthaginois ont une réputation d'excellents navigateurs. Héritiers dans ce domaine des Phéniciens, qui, dès le XIIe siècle av. J‑C, atteignirent l'Espagne en longeant soit les côtes de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares, soit celles de l'Afrique du Nord, les Carthaginois pratiquent le cabotage, entre des escales distantes de 25 à 30 milles marins; ils excellent aussi dans la navigation au long cours.
La flotte L'État, intéressé par les échanges maritimes, met sur pied une importante flotte marchande et militaire. Les navires de transport «gaulois» font de 20 à 30 m de long sur 6 à 7 m de large; conçus pour accueillir une vingtaine d'hommes d'équipage, ils ont un fort tonnage et un important tirant d'eau; équipés d'une voile rectangulaire, d'un gouvernail à tribord et d'un autre à bâbord, ils peuvent être manœuvrés par un seul barreur. Les chaloupes qui servent au petit cabotage et les barques de pêche, aux dimensions plus modestes, gardent la même forme et le même rapport de 1 sur 4 entre la largeur et la longueur. Les bâtiments militaires, de forme plus allongée et plus étroite, possèdent deux mâts: celui du centre supporte la grand‑voile, celui de la proue une petite voile qui permet de piloter même en vents contraires.
Il existe plusieurs types de navires: la quadrirème, apparue au IVe siècle, et la quinquérème, plus tardive, mesurent entre 30 et 40 m de long sur 6 m de large. Plus modeste, la pentécontore, longue de 25 m, est manœuvrée par 50 rameurs, mais c'est la trière qui est la plus utilisée entre le VIIe et le IVe siècle. Longue de 36 m, elle accueille 180 hommes d'équipage et peut atteindre une vitesse supérieure à 5 nœuds.
Pour abriter la flotte marchande et militaire, Carthage aménage un double port artificiel, taillé dans le roc à l'intérieur des terres, à l'abri des vents et d'éventuelles attaques‑surprises. L'avant‑port, au bassin rectangulaire, est destiné aux navires marchands, et l'arrière‑port, circulaire, peut recevoir, avec ses bâtiments administratifs, ses cales, ses magasins, près de 220 navires militaires.
L'administration L'administration est décentralisée – les territoires ont des statuts différents – et entièrement subordonnée à la recherche de profits économiques. Aristote reproche aux magistrats de se soucier plus de leur enrichissement que de la constitution d'un empire homogène où tous les peuples se sentent intégrés.
Carthage et les villes environnantes sont divisées en circondari, districts ou arrondissements placés chacun sous l'autorité d'un préfet. Les autres villes jouissent d'une grande autonomie, mais doivent acquitter un tribut, héberger des garnisons militaires et s'en remettre à Carthage en ce qui concerne la diplomatie.
Les échanges Les conceptions de l'économie sont très simples. L'État prélève des taxes sur les importations et les exportations, mais ne pratique pas de politique commerciale spécifique.
La monnaie, dont l'étalon est phénicien, est apparue tardivement, au IVe siècle. Les Anciens reconnaissent l'habileté et le sens des affaires des négociants carthaginois, même si, parfois, leurs concurrents grecs ou romains les jugent plutôt fourbes.
Dans la première phase de son développement, Carthage importe des denrées alimentaires de ses colonies. Mais ce sont les métaux précieux de la péninsule Ibérique, particulièrement l'argent, qui constituent l'essentiel de ses importations. Ils sont destinés à l'artisanat et à la fabrication des monnaies.
De la Berbérie, la cité carthaginoise obtient des produits agricoles et des animaux – autruches, éléphants de Numidie, singes, perroquets, fauves – qu'elle revend en Méditerranée, notamment pour les jeux d'amphithéâtre. De nombreuses mosaïques, comme celles d'Hippone au IVe siècle, représentent des scènes de capture de fauves. Elle exporte des produits d'artisanat – tapis, parfums, étoffes de couleurs, cuillères, tuyaux en terre cuite, etc. – et de pacotille, dont de petits masques en pâte de verre.
Puniques et Grecs Pendant près de huit siècles, Carthage va disputer la Méditerranée aux Grecs puis aux Romains, attirés eux aussi par les mines d'Espagne, les greniers de Sardaigne, la Sicile et les relais maritimes indispensables à l'hégémonie commerciale. Entre 750 et 600, les Grecs, tributaires d'un territoire exigu et pauvre, se lancent à la conquête de la Méditerranée – tels «des grenouilles autour d'une mare», selon Aristophane. Ils fondent des colonies en Italie méridionale (Tarente, Crotone, Naples), en Sicile (Agrigente, Syracuse), à Nice, Marseille, Agde et en Corse. Ils ambitionnent aussi de s'installer en Sardaigne et d'accéder au commerce ibérique. Ces projets sont incompatibles avec la politique marchande et, au moins depuis le VIe siècle, l'expansionnisme territorial de Carthage. En 580, Carthage défend les Phéniciens de Motyé et de Palerme contre les Grecs, dont elle défait les armées à Sélinonte, sur la côte sud‑ouest de la Sicile. Un demi‑siècle plus tard, elle s'allie aux Étrusques d'Italie occidentale et expulse de Corse les Phocéens de Marseille. En 510, elle empêche, aux côtés des Libyens, les Spartiates de fonder une colonie en Tripolitaine.
Désormais, Carthage domine toute la Méditerranée occidentale et les grandes îles, laissant à ses alliés étrusques le contrôle de l'Italie continentale, comme en témoigne une feuille d'or trouvée à Pyrgi (au nord de Rome), sur laquelle est portée une dédicace du roi étrusque à Astarté, après la victoire d'Alalia (535) sur les Grecs. Cependant, Gélon, tyran de Gela et de Syracuse – devenue la ville la plus prospère du monde hellénique – et allié du puissant Théron d'Agrigente, ne tarde pas à reprendre l'offensive. Battue à Himère en 480, Carthage réussit cependant à sauvegarder les territoires convoités, dont le golfe de Gabès, mais doit payer une lourde indemnité de 2 000 talents.
Carthage l'Africaine Après leur victoire d'Himère, les Grecs poursuivent leur progression en Méditerranée et remportent des victoires durant les guerres médiques contre les Perses et leurs alliés phéniciens et contre les Étrusques d'Italie. Dès lors, l'arrière‑plan africain prend de l'importance dans la politique de relance économique engagée par Carthage.
L'agriculture La cité prend conscience de la précarité d'une économie entièrement subordonnée au commerce méditerranéen et engage une politique agricole. À défaut d'informations directes, l'étude de l'iconographie des stèles, des épigraphes, et la lecture du Traité d'agriculture, en vingt‑huit volumes, rédigé au IVe siècle par Magon, peut éclairer cet aspect de la civilisation carthaginoise.
La chora, c’est‑à‑dire la cité proprement dite, assure son autosuffisance alimentaire, notamment en produits d'arboriculture (olives, raisins, figues, amandes) et en viande. La Megara, quartier périphérique au nord de Carthage, abrite une agriculture intensive avec des potagers et des jardins séparés par des clôtures en pierres sèches, des haies vives d'arbustes épineux, de canaux, nombreux et profonds.
Au‑delà de la chora, les plaines du bassin de la Medjerda et de l'oued Miliane sont consacrées au blé. Le palmier‑dattier, souvent représenté sur les stèles votives et les monnaies, a peut‑être eu une fonction religieuse, alors que la grenade carthaginoise est si réputée que les Romains la dénomment mela punica.
Entre autres instruments agricoles, on utilise pour le dépiquage le plostellum punicum, sorte de traîneau en bois pourvu de roulettes dentées, des araires munis d'un long mancheron recourbé accroché à un manche, avec, à l'extrémité, une poignée à angle droit et un soc dans la partie inférieure, comme on en trouve encore en Afrique. Le fourrage est transporté dans des chars à roues pleines, équipés de montants ouverts. Les rendements céréaliers sont modestes, les meilleures terres étant consacrées à la vigne et à l'olivette.
Le territoire agricole ne se limite plus à une étroite bande côtière, de surcroît menacée par les Libyens, qui exigent un tribut, mais couvre la majeure partie de la Tunisie.
Les expéditions maritimes Cette période est mise à profit pour explorer les côtes ouest de l'Afrique à l'instigation du roi Hannon, fondateur supposé de la dynastie des Magonides. Le récit du périple d'Hannon rapporté par Hérodote (430) est encore objet de controverses. L'expédition eut-elle vraiment lieu? A-t-elle atteint le golfe de Guinée ou au contraire s'est-elle arrêtée à Essaouira, comme semblent l'indiquer les recherches archéologiques? A-t-elle permis à Carthage de se procurer de l'or? Même si ce texte est un faux, il traduit la volonté des Carthaginois d'établir leur monopole sur les côtes ouest-africaines tout en faisant croire à leurs adversaires qu'ils y sont déjà présents.
Toujours au Ve siècle, Himilcon, général carthaginois, dirige une expédition sur les côtes atlantiques d'Espagne et de Bretagne, et atteint peut‑être même les îles Cassitérides (actuelles Sorlingues). Son but est de drainer vers Carthage, et par voie maritime, l'étain produit dans ces régions et qui jusque-là passe par la Gaule.
Les contacts transsahariens L'intérêt que porte Carthage à l'Afrique occidentale, dans la seconde moitié du Ve siècle, est attesté par le développement de Sabratha et de Leptis Magna, débouchés de pistes transsahariennes. Les Garamantes et les Nasamons installés au sud du golfe de Syrte, à trente jours de marche de la côte, sont les intermédiaires entre le «Pays des Noirs» et Carthage. Ils connaissent aux Ve et IVe siècles un accroissement démographique et un essor agricole qui ne sont pas sans relation avec l'influence des établissements carthaginois du littoral. Carthage reçoit des escarboucles et probablement de l'ivoire, des peaux, et des esclaves capturés par les Garamantes. Le transport de l'or est moins probable, mais pas impossible.
Le redressement de Carthage est tel que, à la fin du siècle, elle reprend les hostilités, profitant des dissensions grecques. Elle met à sac Sélinonte, Himère, Gela, et occupe les territoires à l'ouest du fleuve Halycus. Jamais l'Empire punique n'a été aussi étendu. Cependant, en 310, Agathocle, tyran de Syracuse, réussit à débarquer au sud du cap Bon, dans le nord‑est de la Tunisie actuelle, avec 14 000 hommes, et, durant trois années, dévaste un grand nombre de cités puniques, avant de regagner Syracuse. Carthage reste sauve, mais la preuve est désormais faite que son territoire est loin d'être inaccessible.
Les guerres puniques
Pendant qu'elle combat les Grecs, Carthage s'allie avec Rome, comme en témoignent les accords d'échanges de 508, de 348 et de 306, ainsi que le traité de défense mutuelle, signé en 279. Les intérêts des deux États semblent convergents. Mais une fois les Grecs évincés de la Méditerranée occidentale, au milieu du IIIe siècle, les impérialismes romain et punique se retrouvent face à face. «Les Romains, selon l'historien grec Polybe, constatant que les Carthaginois avaient étendu leur domination non seulement sur les rivages de l'Afrique, mais encore sur une bonne partie de l'Espagne et qu'ils étaient en outre maîtres de toutes les îles de la mer Tyrrhénienne, songeaient avec inquiétude que, si la Sicile tombait également entre leurs mains, ils auraient là des voisins excessivement encombrants et dangereux, par lesquels ils se trouveraient encerclés, et qui pourraient menacer directement toutes les parties de l'Italie.»
La première guerre punique: C'est en 264, au sujet de la cité de Messine, en Sicile, qui passe du joug carthaginois au joug romain, que le premier affrontement a lieu. Après vingt‑deux années de guerre, Carthage est définitivement vaincue à la bataille navale des îles Égates. Elle doit évacuer la Sicile et la Sardaigne, payer un lourd tribut de 4400 talents, restituer les prisonniers de guerre, renoncer à toute hostilité contre Rome et ses alliés, s'abstenir de conduire des navires dans les eaux italiennes et d'engager des mercenaires dans la péninsule.
L'équilibre de la Méditerranée s'en trouve profondément modifié. Pour la première fois au cours de son histoire, Carthage perd la suprématie navale. Les Romains s'inspirent de la technologie punique et l'enrichissent par la création d'une passerelle qui s'accroche au navire ennemi et sur laquelle on combat comme sur la terre ferme. Carthage doit faire face à d'énormes problèmes de trésorerie alors que ses ports sont pillés et ses campagnes dévastées. En 240, plusieurs dizaines de milliers de Libyens, accablés par l'effort de guerre, mais aussi les mercenaires d'Afrique et de Sardaigne, restés plusieurs mois sans salaire, se soulèvent, occupent l'isthme de Carthage, assiègent Utique et Bizerte. Il faut quatre ans et des méthodes sanguinaires au général Hamilcar Barca pour remporter cette «guerre inexpiable» décrite par Flaubert dans Salammbô.
La deuxième guerre punique: Carthage, meurtrie, prépare sa revanche; cette fois à partir de l'Espagne, où, en 237, Hamilcar Barca fonde un État prospère, bien administré et doté d'une armée de plus de 50000 hommes. En 221, son fils Hannibal Barca accède au pouvoir. Élevé dans les campements de l'armée carthaginoise d'Espagne, nourri de culture grecque, doté d'un grand courage physique, il se révèle un génie militaire hors pair. Par ses conquêtes, il élargit les limites de l'Empire punique et réorganise l'armée de manière à tirer le meilleur parti des particularismes culturels et militaires de chaque peuple: Numides, Ibères, Gaulois; les Libyens cessent de combattre comme les hoplites grecs et remplacent la pique par l'épée, plus adaptée aux combats rapprochés.
En 219, Hannibal prend Sagonte, alliée de Rome, qui, alors, rompt la trêve et déclenche la deuxième guerre punique en 218. Hannibal traverse l'Èbre, franchit les Alpes avec des éléphants et pénètre en Italie, où il écrase plusieurs armées romaines; on retient les victoires du lac Trasimène (217) et de Cannes (216). La défaite d'Hannibal Rome évite le combat frontal. Hannibal, coupé de ses arrières – Rome conquiert les possessions espagnoles de Carthage en 209 –, mal soutenu par le sénat carthaginois et en butte à l'hostilité des populations demeurées fidèles à Rome, doit abandonner le siège de Capoue et regagner Carthage.
En 201, Cornelius Scipion, dit l'Africain, s'allie à Masinissa, chef des Numides de l'Est, et défait l'armée punique à Zama, en terre africaine, renouvelant ainsi l'exploit d'Agathocle. Encore une fois, les conditions de la paix (201) sont draconiennes pour les Puniques.
De retour à Carthage, Hannibal entreprend le redressement économique, notamment par l'exploitation des ressources agricoles, en dépit des agressions de son vieil ennemi numide, Masinissa. Mais l'hostilité de l'aristocratie le conduit à l'exil en 195, et au suicide en 183. Cependant, Carthage est redevenue si prospère que Rome, dirigée par les courants politiques les plus extrémistes, décide de l'anéantir: delenda est Carthago («Carthage doit être détruite»).
La troisième guerre punique (148-146) rase la cité d'Elissa, mais la civilisation punique survit à la domination romaine.
La civilisation carthaginoise La religion occupe, incontestablement, une place centrale dans la civilisation punique. Elle imprègne très largement la production artistique – stèles votives, figurines, masques –, l'architecture et les inscriptions. Elle comporte des éléments d'origine africaine ou phénicienne et présente, à côté des traits communs à l'ensemble du monde punique, des variantes spécifiques de certaines colonies.
Les croyances religieuses Un grand nombre de divinités sont censées garantir les bonnes moissons, la fécondité des femmes, la croissance du cheptel, la prudence et l'équité des magistrats ou encore les succès militaires. Le panthéon est dominé par Baal Hammon, le dieu mâle suprême, très souvent associé à Tanit, la divinité féminine surnommée «face de Baal». L'épithète Hammon («ardent») pourrait évoquer le soleil ou le brasier sur lequel s'accomplissent les sacrifices. Contrairement à celui de Baal et de Melqart, le culte de Tanit n'est pas d'origine phénicienne mais africaine. Divinité de la Fécondité, elle semble surtout liée à un rite agraire. Elle porte aussi le nom africain d'Ashtart et prend le pas sur Baal au Ve siècle, au moment où Carthage se tourne vers l'agriculture et semble renouer avec son contexte africain.
Les rituels Les Carthaginois croient en l'existence de forces maléfiques contre lesquelles l'homme mène un combat inégal, et en la possibilité d'agir à distance sur les choses. La maladie est considérée comme le résultat d'une absence de protection divine et appelle l'intervention d'un guérisseur. Eshmoun, le dieu guérisseur, réside dans le temple le plus riche, au sommet de la colline de Byrsa. Ils croient aussi à la divination: il semble qu'Hamilcar ait attaqué Syracuse parce qu'un devin lui avait prédit qu'il dînerait le soir même dans la ville. La vie se poursuit dans l'au‑delà; le mort, pour éviter qu'il devienne un esprit malfaisant, est l'objet de certains soins: lavé, épilé, maquillé, habillé et paré, il est incinéré et enterré, avec mobilier et provisions, dans une fosse pour les pauvres et dans un caveau pour les riches. Le sacrifice, humain ou animal, est l'acte essentiel du culte punique. Le sacrifice d'enfants effectué dans des sanctuaires spéciaux, les tophets, choque beaucoup, mais était une pratique courante dans les sociétés antiques, où il accompagnait souvent l'accomplissement d'un vœu.
Les classes sociales Le chiffre de 700 000 Carthaginois avancé par le géographe grec Strabon est sans doute excessif. Les évaluations les plus vraisemblables varient entre 400 000 et 200 000 habitants, répartis selon leurs revenus et leur statut.
Une société très hiérarchisée Au sommet de l'échelle sociale trône une aristocratie de riches armateurs, négociants et propriétaires fonciers. Elle tire son prestige et sa légitimité de son origine phénicienne, rappelée avec ostentation dans les épigraphes, ainsi que de sa fortune, acquise par le commerce, l'exercice de charges publiques et, à partir du Ve siècle, par l'exploitation des riches domaines agricoles. Cette aristocratie réussit à sauvegarder ses privilèges en dépit des réformes entreprises par les Barcas. Par exemple, elle écarte Hannibal lorsque celui-ci, devenu suffète après la bataille de Zama, fait voter par le peuple des lois visant à limiter le pouvoir des nobles en matière de justice et à réprimer les abus financiers.
Dans les rues de Carthage, sur les ports, grouille une foule de citoyens modestes – artisans, marins, dockers, ouvriers agricoles, mineurs – à laquelle se joignent de nombreux étrangers originaires, pour la plupart, des colonies grecques et étrusques, et qui jouent un rôle important dans l'économie.
Au bas de l'échelle sociale, on retrouve une importante main‑d’œuvre servile, employée dans les champs, les carrières, les mines, les ateliers, ou vouée aux tâches domestiques.
Bien que vivant dans des conditions misérables, les esclaves jouissent de la liberté de culte et ont la possibilité d'acheter leur liberté. Est-ce la raison pour laquelle ils ne sont jamais source d'agitation, du moins dans les villes?
Les Libyens, c’est‑à‑dire les Africains autochtones vivant en dehors de Carthage, connaissent les pires conditions. Certes ils sont libres, mais n'ont aucun droit civique et doivent payer de lourdes charges. En cas de guerre, par exemple, ils versent à l'État une redevance pouvant représenter jusqu'à la moitié de leur récolte. Ils sont, avec les esclaves ruraux, à l'origine des révoltes survenues en 396 et 379.
Les institutions politiques La stabilité et l'organisation des institutions politiques suscitent l'admiration des Anciens, mais soulèvent des controverses parmi les chercheurs. Charles Picard a suggéré l'existence d'une royauté dirigée par un roi-prêtre, élu à vie, choisi au sein d'une dynastie pour son charisme religieux, et à laquelle se serait substitué, au IVe siècle, le suffétat.
Des travaux plus récents indiquent au contraire que les suffètes ont toujours exercé la magistrature suprême. Au nombre de deux, ils sont élus pour un an et veillent à la bonne marche des affaires politiques et administratives, à l'exécution des décisions du conseil des anciens (sénat), de 300 membres, ou de celles de l'assemblée du peuple. Ils remplissent aussi une fonction législative et judiciaire importante.
La cour des Cent, composée de nobles, contrôle le gouvernement. La vie politique reste dominée par les riches, et tout particulièrement les Magonides (535-450) et les Barcides, même si les citoyens participent à l'élection des suffètes et sont consultés en cas de désaccord entre ces derniers et le conseil.
Les arts Dans le monde punique, la limite est difficile à fixer entre art et artisanat; aussi considère-t-on comme œuvres d'art tous les objets, sacrés ou profanes, magiques ou apotropaïques, en métal, pierres précieuses, terre cuite, ivoire ou os, que sont bijoux, amulettes, figurines et scarabées, auxquels il faut ajouter les masques et les stèles. Les masques semblent ne rien devoir à la tradition syro‑palestinienne. Ce sont des têtes avec ou sans amorce de buste, présentant parfois un aspect négroïde, et dont le visage, plus ou moins grotesque, contraste avec l'impassibilité ou la jovialité des protomés. Accrochés dans les demeures et dans les tombeaux, ils remplissent une fonction apotropaïque, mais peuvent aussi, reproduits en miniature, servir de parures ou d'amulettes. Les bijoux constituent la production la plus abondante, la plus représentative et, sûrement, la plus attrayante de l'art punique.
Les traditions syro‑palestinienne, phénicienne et grecque se combinent au génie punique en une profusion de genres: pendants d'oreilles, bracelets, bagues, pendentifs, colliers, pendeloques et amulettes réalisés au repoussage ou au grènetis. Les plus anciens remontent à la seconde moitié du VIIe siècle. De très bonne facture, ils se caractérisent par un décor granulé, le filigrane étant utilisé en bordure. Les productions postérieures sont pauvres, tant au niveau de la facture que des matériaux. Quant aux stèles, en pierre ou en grès, de dimensions variables (entre 0,20 et 1 m), elles portent, gravé, un décor géométrique, anthropomorphe ou animal. Elles sont particulièrement riches entre les IIIe et IIe siècles et se trouvent en grand nombre dans les tophets, où elles signifient l'accomplissement d'un vœu.
Carthage aux époques romaine, vandale et byzantine
Détruite en 146 av. J.C., son sol voué à l'exécration, Carthage aurait dû à jamais disparaître. Cependant, un siècle plus tard, César, reprenant le vieux projet «populaire» d'une colonie carthaginoise, décide de lui redonner vie. Dès lors, à une Carthage punique succède une Carthage romaine. Celle-ci, supplantant sa rivale, Utique, retrouve rapidement son rang et sa prospérité d'autrefois. À l'image d'Hadrien, qui lui offre un aqueduc monumental, long de près de 130 km, d'Antonin, qui y fait construire de somptueux thermes, tous les empereurs du HautEmpire l'entourent de leur sollicitude.
Au Bas‑Empire, période de dépression économique et de difficultés de toutes sortes, la cité, déjà gagnée au christianisme, s'attire les foudres impériales; de cette longue suite de persécutions, Carthage sort cependant grandie.
Siège d'une Église africaine célèbre pour ses nombreux conciles œcuméniques et riche en figures charismatiques – Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin –, elle est au IVe siècle l'une des plus grandes capitales spirituelles d'Occident.
En 439, ses murailles abattues par les soldats de Genséric, Carthage passe sous domination vandale.
Pendant cet épisode long de près d'un siècle, la cité, bien que maintenue dans son rang de capitale, connaît une certaine décrépitude; l'Église, victime des persécutions ariennes, est particulièrement meurtrie.
Byzantine à partir de 533, Carthage va retrouver un début de prospérité; Justinien en fait le siège de son diocèse d'Afrique, reconstruit sa muraille et restaure ses monuments, mais cette sollicitude va vite se révéler éphémère. À la suite de la crise monothélisme, ouverte par les incessantes discussions byzantines sur les natures humaine et divine du Christ, Justinien et ses successeurs, opposés à l'Église d'Afrique, se détournent de Carthage.
La cité, minée par la peste, décline peu à peu, et, en 698, le conquérant arabe Hassan ibn Numan lui préfère le site vierge de la future Tunis.

IRAK: LA GUERRE DU BARIL

Les sociétés étrangères se préparent à exploiter le pétrole
"Finalement, c'était cela l'objectif de la guerre en Irak ? Alors que le nombre de soldats américains morts dans ce pays vient de franchir le seuil des 3 000, une enquête de l'Independent on Sunday révèle que le gouvernement irakien serait sur le point d'adopter une loi accordant aux compagnies pétrolières occidentales des droits d'exploitation pour les trente prochaines années."

Les réserves pétrolières de l'Irak, estimées à quelque 115 milliards de barils, sont les troisièmes au monde et, "comme l'avait souligné le vice-président américain Dick Cheney en 1999 alors qu'il était encore à la tête de Halliburton, une multinationale qui fournit des services aux entreprises d'exploitation pétrolière, le Moyen-Orient est la clé pour assurer l'approvisionnement en pétrole du monde", rappelle le journal britannique.

Le projet de loi qui doit être présenté au Parlement irakien dans les prochains jours devrait introduire des accords de partage de production (PSA). Cela permettrait à des sociétés comme la britannique BP, l'anglo-néerlandaise Shell ou les américaines Exxon et Chevron de signer des contrats de trente ans pour extraire le brut irakien, poursuit le journal. "Les PSA sont des contrats en vertu desquels le pays producteur reste propriétaire de son pétrole tout en cédant une part de la production aux compagnies étrangères qui financent les investissements pour ce qui concerne le forage, l'exploitation et l'acheminement du pétrole extrait. Le recours aux PSA serait une première pour un pays moyen-oriental producteur de pétrole." Selon The Independent on Sunday, les compagnies étrangères pourraient retenir entre 60 ou 70 % des revenus pétroliers irakiens, "jusqu'à ce que leurs investissements de départ soient couverts". La norme est de 40 %. Par la suite, elles retiendraient 20 %, contre 10 % normalement.

Selon des spécialistes, cette différence s'expliquerait par l'instabilité et l'insécurité qui règnent dans le pays, note encore le journal. "Actuellement l'Irak produit près de 2 millions de barils/jour. On est loin des 3,5 millions de barils produits avant la guerre".

Les réserves mondiales de pétrole
D'après des chiffres publiés par BP et repris par l'hebdomadaire The Economist, les réserves mondiales connues de pétrole seront épuisées dans quarante et un an ans, si on conserve une production identique à celle de 2005. L'Irak et le Koweït sont les seuls pays dont les réserves pourraient durer plus de cent ans. A l'opposé, les Etats-Unis, le Mexique et la Norvège n'ont plus qu'une dizaine d'années de réserves pétrolières devant eux.

10 juil. 2007

TOMBOUCTOU LA MYSTERIEUSE

Tin Buktu: la Carthage des Sables
Centre caravanier transsaharien dont les échanges avec l'Afrique du Nord furent importants à partir du XIe siècle, Tombouctou est une vieille cité historique qui a fasciné ses visiteurs étrangers, dont Ibn Battouta en 1353, Léon l'Africain au début du XVIe siècle et René Caillié en 1828. Islamisée sans doute au XIe siècle, Tombouctou connut son apogée aux Ve‑XVIe siècles après que l'empereur du Songhay, Sonni Ali Ber, s'en fut emparé (1469). Tombouctou, concurrencée par Gao, était une prestigieuse capitale intellectuelle et religieuse attirant lettrés et savants sahéliens et arabo‑berbères. La défaite de l'empire songhay face à l'armée marocaine d'Ahmed Mansour (1591), et surtout le détournement du commerce transsaharien au profit des échanges côtiers avec les Européens provoquèrent sa décadence. La ville était sous la domination des Touareg qui s'en étaient emparé en 1770 quand le Britannique Gordon Laing (1826), puis le Français René Caillié (1828) y pénétrèrent clandestinement. Passée au pouvoir des Toucouleurs lorsque Heinrich Barth, qui la visita en 1853, tenta en vain de la rattacher à la zone d'influence britannique, Tombouctou était revenue sous la domination des Touareg lorsqu'elle fut conquise par la colonisation française (1893-1894).
Étendue sous la colonisation française en lotissements au nord et au nord‑est, la ville demeure caractérisée par ses quartiers anciens, ses mosquées, son architecture particulière, ses maisons à étage avec toit en terrasse, cour intérieure et porte unique sur la rue. Ses marchands commercialisent encore le sel de Taoudenit, mais les sécheresses récurrentes n'ont pas favorisé son essor économique.






9 juil. 2007

Le Maghreb
Le terme Maghreb désigne les pays du soleil couchant – l'Occident nord‑africain – par opposition au Machreq («le Levant»), pays du soleil levant – l'Orient arabe. Dans son acception traditionnelle, il comprend le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, trois anciens pays berbères, islamisés et arabisés. En 1989 fut signé le traité portant création de l'Union du Maghreb arabe (UMA), qui réunit, outre ces pays, la Libye et la Mauritanie. Mais l'union économique et politique des cinq pays qui le composent reste compromise par les problèmes socio‑politiques inhérents à chacun d'eux.
Un ensemble homogène Les bases historiques et culturelles sur lesquelles repose l'ensemble géopolitique qui s'étend, à la charnière de l'Europe et de l'Afrique, de la Méditerranée au Sahara, constituent autant d'atouts pour la création d'un «Grand Maghreb».
Le milieu naturel En dépit de leurs caractères propres, les pays du Maghreb présentent de grandes similitudes géographiques. Occupant le nord‑ouest du continent africain, étendus sur quelque 6 millions de kilomètres carrés, ils connaissent les mêmes contrastes topographiques: une étroite plaine côtière, des ensembles montagneux importants (chaînes du Tell en Algérie et de l'Atlas au Maroc) et une immense zone désertique couvrant les cinq sixièmes de la superficie. Les reliefs et les climats sont également contrastés. L'aridité s'accroît du littoral aux marges du désert, et les précipitations ne sont abondantes que dans les zones montagneuses. Enfin, leurs variations interannuelles marquent fortement le climat: les périodes de sécheresse peuvent durer plusieurs années. Les sociétés du Maghreb se sont bien adaptées aux contraintes naturelles des différents milieux, instaurant des échanges entre régions complémentaires.
Traditionnellement, ces sociétés tournaient le dos à la mer. Elles regardaient vers l'intérieur: le Sahara et les routes de l'or. Ce sont, dans l'Antiquité, les colons phéniciens et romains, puis, à l'époque moderne, français qui s'installèrent sur les côtes et mirent en valeur les plaines littorales. Longtemps, ces pays eurent en commun l'opposition entre des montagnes densément peuplées – compte tenu du rapport entre les terres cultivables et la population – et des plaines peu occupées. La mise en valeur des milieux montagnards par des populations agropastorales est en effet tout à fait remarquable, alors que les plaines sont longtemps demeurées le domaine des éleveurs nomades. Ce n'est que très récemment, depuis la colonisation française, qu'elles ont connu un développement agricole.
La permanence de l'élément berbère Les cinq pays du Grand Maghreb ont en commun un ancien peuplement berbère qui leur assure une profonde originalité au sein du monde arabe. Il est étonnant de constater le maintien de la culture et de la langue berbères après quelque treize siècles de pénétration de la langue arabe. Aujourdhui, on compte 33 % de berbérophones au Maroc, 21,5 % en Algérie, 20 % en Mauritanie, 5,4 % en Libye et 3 % en Tunisie, soit environ 14 millions de berbérophones pour 48 millions d'arabophones.
Si les colonisations antiques n'ont laissé que peu de traces, en revanche la conquête arabe et l'islamisation qui l'accompagna, dès la seconde moitié du VIIe siècle, furent déterminantes. Bien que les Berbères aient opposé à cette conquête de fortes résistances, ils se convertirent massivement à la nouvelle religion: ainsi, les troupes qui traversèrent le détroit de Gibraltar quelques décennies plus tard étaient essentiellement composées de Berbères islamisés, et les révoltes berbères contre les Arabes se firent au nom d'un islam contestataire (mouvements kharidjite et mozabite). Le commerce transsaharien, qui jouait alors un rôle prépondérant, porta l'islam jusqu'en Mauritanie.
Par ailleurs, ce furent deux dynasties berbères qui réalisèrent une première unification du Maghreb: les Almoravides (1061-1147) puis les Almohades (1147-1269). Les premiers, nomades de la tribu des Sanhadja, venus du Sahara, portèrent leur conquête jusqu'au royaume de Ghana après s'être emparés d'Aoudaghost, grand centre caravanier situé dans l'actuelle Mauritanie. Ils conquirent ensuite l'ensemble du Maroc après avoir fondé Marrakech (1062) et étendirent leur empire au nord jusqu'en Andalousie et, à l'est, jusqu'à Tlemcen (Algérie). Leur pouvoir fut par la suite contesté par les Almohades, venus de Tinmel, dans le Haut Atlas, et qui étaient également de grands réformateurs religieux. Après avoir appelé à la guerre sainte contre les Almoravides (1147), les Almohades unifièrent sous leur commandement toute l'Afrique du Nord, depuis le Maroc jusqu'à l'Ifriqiya, avec la conquête de Tunis puis de la Tripolitaine. Cette union fut éphémère, mais elle occupe une place importante dans l'imaginaire maghrébin. Elle préfigure le rêve du Grand Maghreb, dont le traité d'Union du Maghreb arabe (UMA) s'efforce depuis 1989 de poser les fondations.
Colonisation et indépendances Après la dislocation de l'Empire almohade, le Maghreb se morcela en régions distinctes (les Mérinides au Maroc, le royaume de Tlemcen en Algérie, les Hafsides en Tunisie), puis, à partir du XVIe siècle, tomba sous la coupe de l'Empire ottoman. Seuls le Maroc et la Mauritanie conservèrent leur autonomie, malgré l'installation des premiers comptoirs portugais et espagnols sur les côtes. Le Maghreb devint ensuite l'objet des ambitions coloniales européennes, avec la conquête de l'Algérie par la France (1830), l'occupation de la Mauritanie (1855) – qui fut par la suite intégrée à l'Afrique‑Occidentale française –, l'établissement du protectorat français sur la Tunisie (1881) et sur le Maroc (1912), la mainmise de l'Espagne sur le Rif – dont subsistent deux enclaves (Ceuta et Melilla) –, et enfin l'installation italienne en Libye (1912).
Après la Seconde Guerre mondiale, les pays du Maghreb accédèrent à l'indépendance: la Libye en 1951, le Maroc et la Tunisie en 1956, la Mauritanie en 1960 et l'Algérie en 1962. Ainsi, la forte identité culturelle qui caractérise ces sociétés arabo‑berbères, l'usage de l'arabe comme langue commune (nonobstant les variantes dialectales de l'arabe et la persistance du berbère), enfin l'appartenance à la communauté musulmane (oumma) sont autant d'atouts en faveur de l'Union. Il est d'ailleurs significatif que l'islam soit religion d'État dans les cinq pays concernés et que le chef de l'État y doive nécessairement être musulman.
Des choix politiques distincts Pourtant, les facteurs de division ne doivent pas être négligés, au premier rang desquels se trouve la nécessité pour chacun des cinq pays, récemment indépendants, de se constituer en État‑nation. Les systèmes politiques et les choix économiques de chacun, depuis l'indépendance, ont été largement différents. Cela tient à leurs traditions historiques spécifiques, aux modalités distinctes prises par la colonisation – le protectorat, depuis 1912, maintenait les structures politiques locales au Maroc, alors que les trois départements français [Alger, Constantine et Oran] constituant l'Algérie étaient placés sous administration directe de la métropole, avec une importante colonie de peuplement. Enfin, les conditions dans lesquelles s'est faite l'accession à l'indépendance – par la lutte armée ou non. Mais cela tient aussi aux fortes personnalités d'hommes tels qu'en Libye le roi Idris Ier (1890-1983) et le colonel Kadhafi, en Tunisie Bourguiba, au Maroc le sultan Mohammed V (1909-1961) et son fils le roi Hassan II, en Mauritanie Ould Daddah et en Algérie Ben Bella puis Boumediene (1932-1978).
Ces chefs d'État, dont certains ont tiré leur légitimité de la lutte pour l'indépendance, exprimèrent, chacun, un dessein propre et marquèrent fortement leur pays. Ainsi, très schématiquement, la Tunisie choisit résolument la voie de l'occidentalisation. Le Maroc voulut entrer dans la modernité tout en s'appuyant sur ses traditions. L'Algérie s'engagea dans la voie socialiste, tandis que la Mauritanie appuyait son développement sur ses liens anciens avec la France. Quant à la Libye, après avoir connu une monarchie confrérique puis de nombreuses turbulences, elle proclama en 1977 l'instauration de la Djamahiryya (république) arabe populaire et socialiste. On comprend aisément que des options politiques et économiques aussi diverses constituent des obstacles à une éventuelle confédération du Grand Maghreb.
La construction de l'UMA ans les premières décennies du XXe siècle se développa la Nahda, courant de renaissance arabe qui concerna surtout les pays du Levant mais également le Maghreb, et qui réactualisa le vieux rêve unitaire de la nation arabe. Les différents mouvements de libération nationale furent ensuite l'occasion de rencontres entre indépendantistes marocains, tunisiens et algériens. Le Comité de libération du Maghreb fut créé en 1948, annonçant la Conférence de Tanger en 1958; puis, en 1964, alors que tous les pays avaient accédé à l'indépendance, fut créé le Comité permanent consultatif maghrébin (CPCM), à vocation plus explicitement économique, et auquel se rattacha un quatrième pays, la Libye. Le CPCM se proposait de développer les échanges entre les pays du Maghreb, d'harmoniser leurs politiques minière, énergétique et industrielle, et de constituer un ensemble face à la CEE. De multiples difficultés, liées plus particulièrement aux conflits frontaliers entre les différents pays membres et à la question du Sahara occidental, freinèrent considérablement l'édification de l'union du Maghreb.
En 1988, la Mauritanie adhéra au CPCM et, le 17 février 1989, fut finalement signé à Marrakech par les cinq chefs d'État le traité portant création de l'Union du Maghreb arabe (UMA), jalon important de l'édification du Grand Maghreb. Ce dernier bénéficie d'un immense territoire, bien qu'inégalement peuplé, dont le sous‑sol renferme des richesses importantes: pétrole (Libye, Algérie), gaz (Algérie, Tunisie, Libye), phosphates (Maroc, Tunisie), fer (Mauritanie), uranium (Algérie) et minerais non ferreux – plomb, manganèse, zinc, barytine des montagnes marocaines. L'usage d'une langue commune, l'appartenance à la communauté musulmane et un patrimoine culturel partagé, sont autant d'éléments favorables à l'Union.
Les problèmes contemporains Outre les contentieux d'ordre politique qui continuent de diviser le Grand Maghreb, celui-ci doit résoudre, à l'aube du troisième millénaire, une multitude de problèmes. Si la plupart sont communs aux cinq nations – forte croissance démographique, exode rural et urbanisation hâtive, dépendance alimentaire, analphabétisme d'une partie importante de la population, statut de la femme –, ils se posent différemment en Libye, où le PNB (produit intérieur brut) est de 5 000 dollars par habitant (en 1994 et grâce à la rente pétrolière), et en Mauritanie, où le PNB est de seulement 460 dollars par habitant.
L'explosion démographique Les différentes politiques de planification familiale se heurtent à de fortes résistances. D'une part, l'idéal de la famille nombreuse reste prégnant, et les pratiques anticonceptionnelles ne sont jamais envisagées avant que la famille n'ait atteint le nombre d'enfants souhaité. D'autre part, la mise en place d'une véritable information en ce domaine se heurte à l'analphabétisme des femmes, qui demeure élevé pour les plus de 15 ans. Aujourdhui encore, la scolarisation des filles reste très largement inférieure à celle des garçons. La population des pays maghrébins est donc extrêmement jeune: le nombre des moins de 15 ans dépasse partout 40 %, sauf en Tunisie, et le taux d'accroissement de la population reste élevé (il est inférieur à 25 ‰ uniquement au Maroc et en Tunisie); selon les projections les plus fiables, celle-ci devrait doubler d'ici à l'an 2025. Les conséquences en sont importantes: le déficit alimentaire s'accroît tandis qu'augmente l'exode rural et que s'accélère l'urbanisation. Il s'agit d'une véritable explosion urbaine: 1 personne sur 5 habitait en ville en 1950; en l'an 2000, selon toutes les prévisions, il y en aura 3 sur 4.
Les craintes et les espoirs Pour faire face au problème démographique, il apparaît indispensable et urgent de planifier les politiques de l'emploi, de la santé, de l'éducation et du logement. Le taux de chômage et l'ampleur prise par le secteur informel, ou «économie souterraine» – qui échappe à toute réglementation –, sont difficiles à évaluer, mais il est certain qu'une partie de plus en plus importante de la population se trouve en situation d'extrême précarité. L'aggravation de la paupérisation entraîne de profondes frustrations ainsi que des demandes sociales nouvelles. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le fondamentalisme religieux, qui occupe aujourd'hui une place prépondérante dans le panorama socioculturel de cette région, apparaisse à toute une jeunesse désemparée comme un recours et un espoir.
Sur la scène internationale, les pays du Maghreb occupent une place originale. L'histoire, le passé colonial, les flux migratoires ont tissé pour quatre d'entre eux des liens privilégiés – qui n'excluent pas les conflits – avec le monde occidental, et notamment avec la France. Appartenant simultanément au monde arabe et à l'espace méditerranéen, assurant la jonction entre l'Europe et le monde africain, le Maghreb est appelé à jouer un rôle de premier plan dans ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui les relations Nord‑Sud.

VILLES AU SAHARA

Cités du désert de Mauritanie
Les cités du désert de Mauritanie font l'objet d'un plan de sauvegarde de l'Unesco visant à préserver les richesses culturelles. Une préservation qui vise tant les monuments que l'homme lui-même, dans ses pratiques quotidiennes ancestrales et ses traditions séculaires.
L'origine des cités du désert La République islamique de Mauritanie occupe un vaste territoire s'étendant des solitudes désertiques du Sahara occidental aux rives du fleuve Sénégal. Cette situation géographique privilégiée a donné à ses habitants un rôle d'intermédiaire entre le Maghreb et la Méditerranée d'une part, les vallées du Sénégal et du Niger d'autre part. Les échanges commerciaux, les brassages ethniques, les courants culturels ont marqué cette région, véritable carrefour des influences et des contacts entre l'Afrique du Nord et le monde noir. Ces courants d'échanges, ces itinéraires caravaniers ont été à l'origine de centres urbains, marchés et étapes des activités commerciales, mais également pôles régionaux, économiques et culturels. Dès l'expansion berbère des IVe et VIIe siècles apr. J.C., naît et se développe un premier groupe de cités commerçantes et de centres politiques: parmi ceux-ci figurent Awdaghost, Azougui, et plus au sud la capitale de l'empire du Ghana, dont l'identification archéologique demeure l'objet de discussions scientifiques. À cette époque les auteurs arabes, informés par des voyageurs et des commerçants maghrébins, parlent de Birou, petite capitale régionale sur un des itinéraires caravaniers vers la vallée du Niger.
En 1352, le grand voyageur Ibn Batutta, en route vers la capitale du Mali, décrit le premier centre urbain frontalier de cet empire: la cité d'Iwalaten, dont l'identification avec l'ancienne Birou, comme avec la plus récente Oualata, semble désormais admise. Un siècle plus tard, les navigateurs portugais sont informés, lors de leurs contacts avec les populations côtières, de l'existence de cités commerçantes à l'intérieur du pays: apparaissent alors les premiers textes parlant de Ouadane, Chinguetti et Tichit.
L'origine de ces cités est évoquée par diverses traditions orales et les chroniques de Oualata et de Tichit: nous y apprenons que, bénéficiant de l'intensité des activités commerciales du trafic transsaharien, elles sont créées dès les XIIe et XIIIe siècles de notre ère et qu'elles connaissent un essor remarquable pendant des siècles. Malgré les conflits internes qui déchirent la Mauritanie aux XVIe et XVIIe siècles, ces cités s'agrandissent et bénéficient d'une réputation dépassant les limites de l'Ouest saharien; elles multiplient leurs activités artisanales et rassemblent dans leurs murs des groupes d'éminents lettrés dont l'enseignement, les écrits et les bibliothèques deviennent les éléments d'une véritable renaissance des études islamiques en Afrique de l'Ouest.
Ouadane, Chinguetti, Tichit et Oualata
Mauritanie Malgré le détournement d'une partie importante du commerce transsaharien en raison du développement de la navigation circumafricaine des flottes européennes, quatre cités de Mauritanie continueront à jouer un rôle important dans la vie économique comme dans les secteurs de l'enseignement coranique et des études juridiques: Ouadane, Chinguetti, Tichit et Oualata. Aux XVIIIe et XIXe siècles, elles dominent l'ensemble des transactions nord‑sud, mais également est‑ouest, en particulier pour le commerce des barres de sel, des productions agricoles des oasis et la diffusion des tissus et autres importations européennes. Leur rayonnement intellectuel déborde largement les limites de l'Ouest africain et les pèlerins mecquois connaissent la lointaine Mauritanie à travers la désignation du Bilad Chinguitti, dont les lettrés et les pieux voyageurs sont célébrés dans tous les grands centres du monde islamique.
Dans ces quatre cités se développe une architecture influencée par l'environnement saharien et utilisant remarquablement les matériaux locaux: grès rougeâtres de l'Adrar, plaques de schiste gris du Dhar Tichit, «banco» ocré de Oualata. Chacune de ces cités se caractérise par des éléments décoratifs particuliers: les maîtres maçons de Tichit excellent dans la juxtaposition des plaques de schiste polychromes, tandis que les femmes de Oualata multiplient sur les murs de leurs demeures des peintures d'un symbolisme aujourdhui encore partiellement inconnu. À Chinguetti s'élève le plus parfait minaret de ces cités mauritaniennes, tandis que la palmeraie de Ouadane entoure les hautes demeures patriciennes des plus anciens quartiers de la ville. Dans chacune de ces agglomérations s'accumulent les ouvrages et manuscrits acquis dans l'ensemble du monde musulman. Tant de richesses suscitent bien des convoitises et l'histoire de ces villes est ponctuée d'agressions, de sièges, d'interceptions de caravanes. Il n'en demeure pas moins qu'à la fin du XIXe siècle encore, ces cités illustrent toute une histoire urbaine à la périphérie du Sahara, et tel lettré mauritanien, écrivant en Égypte aux premières années du XXe siècle, en rappelle la splendeur et la liste impressionnante des érudits qui y dispensent encore un enseignement connu bien au‑delà des frontières de l'Ouest saharien.
Le déclin En quelques décennies cependant, ces quatre cités vont connaître un rapide déclin. Dès les premières années du XXe siècle, la conquête et l'occupation coloniales imposent un ordre administratif étranger, modifient fondamentalement les itinéraires traditionnels, structurent le territoire de la Mauritanie selon les critères de sécurité militaire, de maintien de l'ordre et d'intégration à l'ensemble impérial français de «l'Afrique occidentale». De nouveaux postes sont créés, trafic commercial et populations se détournent des anciennes métropoles régionales. Néma est préférée à Oualata, et Atar concentre rapidement toutes les nouvelles activités autrefois réparties entre Ouadane et Chinguetti. Les routes coloniales laissent ces quatre cités à l'écart du développement moderne, tandis que l'aggravation du dessèchement climatique tend à réduire dangereusement les cultures d'oasis, accélérant l'exode des populations vers les nouveaux centres urbains.
Des cités menacées En cette fin du XXe siècle, ces quatre cités se trouvent dans une situation dramatique. Deux d'entre elles, Ouadane et Tichit, totalement isolées aux limites des zones désertiques de l'Ouest saharien, perdent, en vingt ans, plus des trois quarts de leur population. Les maisons sont peu à peu abandonnées, les bibliothèques confiées à quelques vénérables érudits, les marchés désertés. Les conflits récents, accentuant l'isolement de ces deux agglomérations, semblent leur porter le coup fatal. Plus proches des capitales régionales, bénéficiant de l'appui de communautés d'immigrés installées dans la jeune capitale de la Mauritanie, Chinguetti et Oualata tentent de maintenir une petite partie de leurs activités et refusent de devenir les seuls symboles du passé architectural et culturel du pays.
Le plan de sauvegarde conçu par l'Unesco Il s'intègre dans un programme de développement national, dont les priorités sont la lutte contre l'ensablement et la désertification, l'arrêt du dépeuplement des régions rurales, la conquête de l'indépendance alimentaire. La restauration des principaux bâtiments des quatre cités du désert s'inscrit donc dans une intervention systématique touchant les différents secteurs de l'activité économique et culturelle: création de parcelles boisées pour fixer les dunes, introduction d'arbres fruitiers dans les palmeraies, création de bergeries modèles et d'infirmeries vétérinaires, fondation de centres de promotion féminine dispensant des cours d'alphabétisation et d'hygiène alimentaire, instauration de coopératives de femmes pour maintenir les techniques traditionnelles de l'artisanat local, notamment dans les domaines de la peinture murale, de la poterie et de la broderie.

RICHESSES DU SAHARA



Le pétrole
Le mot «pétrole», composé à partir des deux mots latins petra et oleum, signifie littéralement «huile de pierre»: on trouve en effet le pétrole dans les roches sédimentaires de la croûte terrestre sous forme liquide. Il existe également sous forme gazeuse ou solide. Chimiquement, le pétrole est un mélange complexe d'hydrocarbures avec de petites quantités d'azote, d'oxygène et de soufre. Selon les gisements, il présente une grande variété, entre
le gaz naturel, constitué principalement de méthane, et des formes solides ou semi‑solides comme l'asphalte et les bitumes, en passant par toutes les formes intermédiaires liquides.
Le pétrole et le gaz naturel sont actuellement les matières premières minérales et énergétiques les plus utilisées, notamment sous forme de carburants, de médicaments, de matières plastiques ou même de cosmétiques. Aussi le pétrole est-il devenu, depuis un siècle, un produit stratégique qui a été l'enjeu de nombreux conflits.
La formation du pétrole Le pétrole se forme par dégradation de la matière organique issue de végétaux et d'organismes microscopiques enfouis avec les sédiments fins qui s'accumulent au fond des océans. Sous l'action des bactéries, dans des milieux pauvres en oxygène, la matière organique est dégradée en une substance brunâtre complexe, le kérogène, qui est en fait l'«ancêtre» du pétrole.
La genèse du pétrole Les couches de sédiments s'enfoncent et se consolident, se transformant peu à peu en roches sédimentaires: c'est ce qu'on appelle la diagenèse. Le kérogène est alors porté à des températures et à des pressions de plus en plus intenses, qui cassent les molécules et les réorganisent, donnant ainsi les hydrocarbures du pétrole. Au‑delà d'une certaine profondeur, ces phénomènes sont si intenses que les seules molécules qui subsistent sont des gaz et qu'il ne reste aucun hydrocarbure liquide. De ce fait, la présence de dépôts de pétrole liquide peut indiquer que les roches d'origine n'ont pas eu à subir de température supérieure à 140 °C environ. En revanche, la présence de gaz naturel en abondance permet de déduire que cette température a été dépassée. De manière générale, les températures favorables à la formation du pétrole liquide se situent entre 60 °C et 120 °C, en corrélation avec des profondeurs d'enfouissement des roches allant de 2 000 à 4 000 m.
Un autre facteur va conditionner l'apparition du pétrole: le temps. L'élévation de température doit se dérouler pendant une période suffisamment longue pour «cuire» les ingrédients de départ. Ainsi, des dépôts contenant de la matière organique et exposés à de basses températures, mais sur une longue période de temps, peuvent produire du pétrole d'une manière aussi efficace que des dépôts plus récents soumis à des températures plus élevées. Le temps est alors dit géologique, et correspond à des périodes qui atteignent plusieurs dizaines de millions d'années.
Le bassin sédimentaire La notion géographique de bassin recouvre une réalité géologique: les bassins se forment par l'accumulation de sédiments, transportés depuis les zones d'érosion active du continent dans une dépression de la surface terrestre. Des bassins sont actuellement en formation dans le golfe du Mexique, au large du delta du Mississippi, où les sables et les boues apportés par le fleuve s'accumulent sur des kilomètres d'épaisseur.
Le poids de telles accumulations provoque l'enfoncement progressif de l'ensemble du bassin: c'est le phénomène de subsidence; le bassin garde ainsi son caractère, l'enfoncement compensant le remplissage. Les couches plus anciennes se retrouvent progressivement enfouies, et le poids grandissant des couches sus‑jacentes, formées par l'arrivée de nouveaux sédiments, provoque leur compaction. L'eau qui circule, mue par la pression croissante et chargée de sels minéraux, va contribuer à cimenter les grains ou au contraire à les dissoudre en partie. Ainsi, les sédiments se transforment peu à peu en véritables roches: les sables deviennent des grès, et les boues des argiles.
La porosité des roches La compaction et la cimentation des roches ont pour effet de diminuer la taille des interstices séparant les grains, donc le volume de vides où peuvent se loger des fluides tels que l'eau ou les hydrocarbures. Le volume relatif des vides par rapport au volume total de la roche est appelé porosité: ce paramètre a une énorme importance en prospection pétrolière, puisqu'il détermine le volume potentiel de pétrole dans un gisement. La perméabilité, qui mesure la facilité qu'ont les fluides à traverser la roche, est elle aussi un paramètre important. Une roche poreuse n'est pas forcément perméable: les argiles sont imperméables, et pourtant poreuses (une argile sèche peut absorber de l'eau).
Roche mère, roche‑magasin Les pores des roches sédimentaires souterraines sont très souvent occupés par de l'eau. Dans les gisements d'hydrocarbures, le pétrole et le gaz ont expulsé l'eau en occupant les espaces interstitiels. Les roches qui s'imprègnent ainsi de pétrole sont typiquement des grès ou des roches carbonatées comme les calcaires, alors que les sédiments, où la matière organique a été piégée, sont plutôt des boues qui ont évolué en roches plus fines comme les argiles. Cette différence amène à faire la distinction entre la roche où le pétrole s'est lentement formé, ou roche mère, et celle qui forme le réservoir souterrain, ou roche‑magasin. Le terme « roche‑réservoir » n'est pas tout à fait adapté, puisque les gisements sont contenus non pas dans de vastes cavités mais dans les microscopiques pores de la roche, où le pétrole est exploité.
Les roches‑magasins doivent être à la fois perméables et poreuses: à cet égard, un grès composé de gros grains arrondis de taille plus ou moins uniforme est une roche‑magasin idéale. Si les tailles des grains sont très variables, la roche sera moins poreuse, et son degré de perméabilité risque d'être relativement faible.
Le pétrole né dans la roche mère doit donc migrer, au cours de son histoire, vers la roche‑magasin. Cette migration permet également le regroupement des hydrocarbures, qui sont à l'origine disséminés dans les sédiments.
La migration du pétrole Avec l'accumulation des couches sédimentaires et l'enfouissement, le poids s'accroît et compacte les sédiments. La pression intense qui en résulte est probablement le premier moteur de la migration du pétrole, les hydrocarbures s'extirpant des pores trop fins de la roche mère pour gagner des roches de porosité supérieure s'il s'en présente dans le voisinage immédiat.
Les divers cheminements du pétrole La migration de la masse de pétrole dépend des roches rencontrées. Des roches perméables comme les grès ou les calcaires, provenant d'anciens récifs, permettent le passage des hydrocarbures. Toute roche imperméable, par exemple une argile, les arrêtera ou modifiera leur cheminement. La migration ascendante du pétrole peut théoriquement l'amener jusqu'à la surface. De fait, on observe parfois en surface des suintements d'hydrocarbures, qui vont des simples traces, comme un film d'huile sur une surface d'eau, à des réserves assez importantes pour être exploitées.
Les gisements de surface sont cependant exceptionnels: le gaz naturel se perd presque instantanément dans l'atmosphère; l'huile est exposée à l'action des bactéries et à l'évaporation de ses composants légers. Quand il subsiste des hydrocarbures, ce sont des résidus lourds, goudron ou asphalte. Néanmoins, la présence de suintements actifs dans une région est la preuve de la migration de pétrole ou de gaz, et donc un indice de la possible présence en profondeur d'un gisement.
Les pièges à pétrole L'existence de gisements en profondeur s'explique par la présence de certaines structures géologiques qui bloquent le pétrole et le gaz et les empêchent d'aller s'évanouir en surface. Ces structures, connues sous le nom de pièges, peuvent prendre des formes variées. Elles jouent un double rôle, puisque d'une part elles arrêtent la migration des hydrocarbures et d'autre part elles provoquent leur accumulation «en amont», comme le ferait un barrage. Le plus souvent, les pièges mettent en contact une roche assez perméable et poreuse (un grès ou un calcaire) et une roche imperméable.
On distingue deux grandes familles de pièges: les pièges structuraux, qui sont constitués par les déformations souples (plis) ou cassantes (failles) des roches, et les pièges stratigraphiques, qui mettent en jeu la nature des roches. Des structures géologiques très particulières, les dômes de sel (les diapirs), combinent souvent les deux types de pièges, car elles ont un environnement qui présente des variations stratigraphiques importantes et causent des déformations notables aux roches encaissantes.
Production et transformation du pétrole Quand le gisement est localisé avec certitude, d'éventuels forages complémentaires puis des calculs (dits «de réservoir») permettent de déterminer son extension exacte et les volumes d'hydrocarbures contenus. Il faut tenir compte de paramètres géométriques (volume total de la «poche» de pétrole), mais également lithologiques, comme la porosité. Ces calculs aideront à déterminer la meilleure façon d'exploiter le gisement.
La récupération du pétrole En général, la pression à l'intérieur des réservoirs géologiques suffit à pousser les hydrocarbures vers la surface. Mais, dans les meilleures conditions, 25 % des hydrocarbures au maximum peuvent être ainsi extraits, car la pression diminue peu à peu jusqu'à devenir insuffisante. Des méthodes dites de récupération secondaire, ou assistée, sont alors utilisées: elles consistent à injecter de l'eau ou d'autres liquides dans des puits conçus à cet effet, afin de pousser le pétrole vers les tubages de production. Il est possible également d'agir sur la viscosité du pétrole, qui rend difficile sa séparation d'avec la roche‑magasin, au moyen de substances dont l'action est comparable à celle des savons; à terme, il sera possible de récupérer 50 % du pétrole contenu dans les gisements.
Le raffinage du pétrole Si le pétrole brut est un mélange d'hydrocarbures très variés, les produits livrés ont, eux, une composition bien précise. Par exemple, l'essence est fabriquée à partir d'hydrocarbures légers, au contraire des revêtements routiers, où des composés très lourds sont utilisés. Le raffinage permet donc de séparer les familles d'hydrocarbures. La séparation se fait par distillation; le chauffage progressif d'une charge de brut permet aux composés très légers de passer en phase vapeur et d'être recueillis par condensation; ensuite viennent des composés de moins en moins légers, les résidus non évaporés représentant la fraction la plus lourde. La transformation consiste à produire des molécules différentes de celles constituant le brut; deux techniques principales sont employées: le craquage, qui consiste à «casser» les molécules, généralement en les chauffant suffisamment; le reformage, opération inverse, qui consiste à «coller» des molécules élémentaires pour en former de plus lourdes.
À la sortie de la raffinerie, toute une série de produits finis sont obtenus, tels que les différents carburants, mais aussi des composés dits «grands intermédiaires», comme le butadiène, et qui serviront à la pétrochimie pour fabriquer des produits tels que les matières plastiques ou les composés chimiques utilisés en cosmétologie.
Le transport du pétrole Le gaz naturel, le pétrole brut et les produits raffinés du pétrole sont transportés par différents moyens: oléoducs et gazoducs, navires pétroliers, et plus rarement camions ou wagons‑citernes. À l'origine, le transport se faisait dans des barils de bois, et le baril est resté l'unité de référence pour la production de brut (1 baril vaut 159 l, et 1 t de brut représente 7,3 barils).
Oléoducs et gazoducs Les hydrocarbures fluides peuvent être transportés dans des canalisations, les oléoducs, ainsi que les hydrocarbures gazeux (on parle dans ce dernier cas de gazoducs). Ces canalisations sont composées de tubes soudés les uns aux autres, d'un diamètre de quelques dizaines de centimètres à plus de un mètre. Elles sont généralement enterrées, ce qui atténue l'impact sur l'environnement. Les hydrocarbures sont transportés sous pression, maintenue par des stations de pompage installées à intervalles réguliers. Dans certains pays (Russie, États‑Unis), où les transports terrestres impliquent des distances considérables, la plus grande partie du pétrole et du gaz naturel est acheminée par des oléoducs ou des gazoducs. Ceux-ci couvrent des distances considérables, jusqu'à plusieurs milliers de kilomètres. Il existe aussi des oléoducs et des gazoducs sous‑marins, comme ceux qui traversent la Méditerranée entre l'Afrique du Nord et l'Europe. Jusqu'aux années 1960, les gazoducs étaient le seul moyen de transport du gaz naturel.
Cependant, cette méthode de transport coûte trois fois plus cher que l'acheminement d'une quantité énergétique équivalente de pétrole brut. Une solution consiste à liquéfier le gaz en le portant à basse température (− 160 °C). Des pétroliers ont été spécialement conçus pour transporter ce gaz naturel liquéfié (GNL) à la pression atmosphérique. La consommation de gaz naturel provenant de régions lointaines est ainsi devenue possible. D'importants gisements de gaz naturel, comme ceux d'Alaska et du Moyen‑Orient, deviennent désormais exploitables.
Les navires pétroliers Un des avantages du transport maritime est sa souplesse: les navires pétroliers peuvent changer de trajet selon les besoins, transporter nimporte quel type de pétrole, et répondre à la demande saisonnière en augmentant leur capacité. Pour le transport du pétrole brut, les compagnies pétrolières utilisent de très grands navires. La plupart peuvent traverser le canal de Suez et le canal de Panamá, mais certains sont si volumineux (plus de 500 000 t) qu'ils doivent emprunter d'autres routes.
Les aspects économiques et politiques du pétrole Les premières compagnies pétrolières, nées aux États‑Unis, trouvèrent qu'il était plus intéressant de fusionner leurs activités au sein d'énormes trusts. En 1912, la Standard Oil Company, fondée par John D. Rockefeller, fut divisée en petites compagnies par la Cour suprême des États‑Unis, en vertu de la loi antitrust. En dépit de cette mesure, l'industrie pétrolière américaine, favorisée par l'énorme demande de pétrole provoquée par les deux guerres mondiales, fut dominée durant les décennies suivantes par quelques compagnies multinationales, cinq américaines et deux européennes (la Royal Dutch‑Shell et British Petroleum). En 1966, ces Majors contrôlaient 76 % de la production mondiale de pétrole. Bien qu'en concurrence féroce pour le contrôle de la production – par exemple, celle des gisements du Moyen‑Orient alors récemment découverts –, elles s'entendaient secrètement entre elles pour réguler la production, et par conséquent les prix, concluant à leur avantage des accords de production avec les gouvernements inexpérimentés des pays producteurs.
La création de l'OPEP Certains pays producteurs (Mexique, Iran), désireux de limiter les privilèges des grandes compagnies étrangères, entreprirent la nationalisation des puits exploités sur leur territoire, ou réclamèrent un partage équitable des revenus (Venezuela). En 1960, le Venezuela fonda, avec plusieurs pays du Moyen‑Orient, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), les pays producteurs voulant eux-mêmes contrôler les prix. Plusieurs autres pays ont rallié cette organisation, qui compte actuellement treize membres.
Les chocs pétroliers Chronologie (1973)
Le choc pétrolier de 1973
(document Le Monde) Le comportement de plus en plus militant de l'OPEP à partir des années 1970 amena les fameux «chocs pétroliers»: le premier et le plus connu eut lieu en 1973, lors de la guerre du Kippour, quand les pays du Proche‑Orient décidèrent des hausses du prix du brut allant jusqu'à 100 % et l'embargo des livraisons vers certains pays qui soutenaient alors Israël.
Le second choc pétrolier survint en 1979: en un an, les prix du brut doublèrent (de 14 à 28 dollars le baril). Entre 1973 et 1980, le prix du pétrole fut ainsi multiplié par dix. De plus, les variations des cours du brut furent amplifiées par celles des cours des devises: le pétrole étant payé en dollars (les «pétrodollars»), toute hausse de cette monnaie entraînait immédiatement une augmentation de la facture pétrolière des pays importateurs.
Les conséquences Cette situation a accru la dépendance des pays consommateurs (CEE et Japon, en particulier) par rapport aux pays producteurs (75 % de la production sont en effet consommés dans des pays qui ne possèdent que 10 % des réserves mondiales de pétrole) et contribué à l'appauvrissement de la plupart des pays du tiers‑monde. Confrontés aux chocs pétroliers, les pays importateurs prirent des mesures instituant des économies d'énergie et favorisant l'indépendance énergétique.
Ainsi, en 1974, certains pays européens imposèrent-ils l'interdiction de circuler ou la fermeture des pompes à essence pendant le week‑end. C'est également à cette époque que la plupart des pays instituèrent des limitations de vitesse, et que fut lancée la lutte contre le gaspillage, en incitant, par exemple, à l'isolation thermique des habitations ou au développement de moteurs automobiles économiques en carburant. Par ailleurs, les gouvernements favorisèrent d'autres formes d'énergie, en accélérant les programmes nucléaires ou en poussant à la recherche sur les énergies solaire, éolienne et géothermique basse et haute énergie.
Afin de réduire la dépendance à l'égard des pays producteurs traditionnels, une politique de diversification des sources d'approvisionnement fut menée et l'exploration, à la recherche de nouveaux gisements, fut développée. C'est ainsi que la mer du Nord est devenue une source très importante de pétrole et de gaz.
Ces mesures portèrent leurs fruits: la consommation mondiale de pétrole, qui avait culminé en 1979, chuta de 14 % entre 1980 et 1984 dans les pays occidentaux. La faible croissance des pays industrialisés contribua également à une baisse de la demande. Il s'ensuivit une surproduction qui provoqua une baisse des prix: la facture pétrolière française, qui était de 145 milliards de francs en 1984, descendit à 68,2 milliards de francs en 1992.
Le pétrole, matière première stratégique Alors que la production était au début du siècle l'apanage des États‑Unis, aujourd'hui le Proche‑Orient, avec 75 % de la production mondiale, est la première région exportatrice de pétrole au monde, et le premier fournisseur de l'Amérique du Nord, de l'Europe occidentale et du Japon. Aussi toute rumeur d'instabilité de la région du golfe Persique fait-elle vaciller les places boursières mondiales, l'or noir étant devenu la matière première prépondérante, qui gouverne en partie les flux économiques internationaux.
Chronologie (1991) L'or noir demeure le «nerf de la guerre»: ainsi, l'Iraq, sorti affaibli économiquement de sa guerre avec l'Iran, militait pour une hausse des prix du brut qui lui aurait permis de payer ses dettes. Les pays voisins, producteurs également de pétrole et inquiets de l'hégémonie grandissante de l'Iraq, favorisaient la surproduction afin de maintenir des cours très bas. En août 1990, l'Iraq, en envahissant le Koweït, provoquait la guerre du Golfe, engendrant un déséquilibre de l'ordre économique mondial. Par peur d'un troisième choc pétrolier les pays occidentaux, par l'intermédiaire de l'ONU, voulurent obliger l'Iraq à négocier, en établissant un embargo économique. Devant l'intransigeance du président irakien, Saddam Hussein, les Nations unies décident d'intervenir militairement (opération «Tempête du désert», janvier-février 1991), ce qui provoqua en quelques semaines la défaite des Irakiens.
L'avenir du pétrole Principaux pays producteurs de gaz naturel [2001] Les réserves et les ressources en pétrole Les spécialistes distinguent les ressources, qui sont l'ensemble des volumes d'hydrocarbures identifiés, y compris ceux dont les géologues ne font que supposer l'existence, et les réserves au sens strict, qui sont les volumes des gisements connus avec certitude, et dont on sait que l'exploitation sera rentable. Mais cette rentabilité dépend du prix auquel il sera possible de vendre le pétrole extrait. Si les cours de l'or noir s'effondrent, les gisements les plus difficiles à exploiter ne seront plus rentables, le coût d'une éventuelle exploitation dépassant le prix de vente. Privées de ces volumes, les réserves vont donc diminuer même si personne n'a encore touché aux gisements.
D'après des études optimistes estimant les réserves mondiales de pétrole, en 1996, à environ 160 milliards de tonnes, celles-ci pourraient durer une quarantaine d'années au rythme de la consommation actuel; il faut espérer que le rythme des découvertes suivra celui de la consommation, et qu'il sera possible d'affirmer, en 2030, l'existence de réserves jusqu'en 2080; néanmoins, de nombreux géologues affirment que l'essentiel du pétrole et du gaz a déjà été découvert, et qu'une baisse de la production est inévitable. En 1997, 80 % du pétrole produit provenait en effet de gisements découverts avant 1973; la majorité d'entre eux sont aujourd'hui en déclin. Dans les années 1990, les compagnies pétrolières ont découvert en moyenne un milliard de tonnes de pétrole par an, mais en 1997, elles en ont extrait annuellement plus de trois fois cette valeur. Par ailleurs, selon certains observateurs, les réserves mondiales de pétrole brut sont surestimées (notamment par les compagnies nationales, qui détiennent le monopole des droits pétroliers dans les pays de l'OPEP), et elles s'élevaient, en fait, au début de l'année 1997, non pas à 160 milliards de tonnes mais à environ 120 milliards de tonnes (quantité de pétrole ayant une probabilité de 50 % de chance d'être extraite de gisements connus). Ces réserves, et les nouveaux gisements restant à découvrir (estimés à 20 milliards de tonnes) fourniraient alors à peine plus que la quantité cumulée de pétrole déjà consommée à ce jour (un peu plus de 110 milliards de tonnes).
Les ressources non conventionnelles de pétrole Certains géologues estiment que les réserves dites non conventionnelles peuvent représenter un espoir pour l'avenir. Les hydrocarbures sont en effet présents partout dans la nature: les gaz libérés par la décomposition de la matière vivante (gaz des marais, par exemple) ou le méthane dissous dans les eaux souterraines représentent une immense source potentielle de gaz naturel. De même, de grandes quantités de roches, les schistes bitumineux, contiennent du kérogène qu'il suffit de porter à une certaine température pour en extraire des hydrocarbures utiles. C'est également en les chauffant qu'on peut extraire des hydrocarbures lourds des sables asphaltiques, dont les gisements sont abondants.
Le lait
Liquide blanc, au goût légèrement douceâtre, le lait est sécrété par les femelles de quelque 4000 espèces de mammifères, qu'ils soient marins comme le dauphin ou la baleine, aériens comme la chauve‑souris, terrestres comme l'écureuil ou le lapin; certaines espèces ont été domestiquées par l'homme afin qu'il récupère une bonne partie de leur production laitière, normalement réservée à l'élevage des jeunes. Le lait de vache, aliment riche en qualités nutritionnelles, permet la fabrication d'innombrables dérivés (beurre, fromages), qui jouent un rôle essentiel dans l'alimentation des pays occidentaux.
Composition La composition d'un lait dépend de l'espèce considérée, mais aussi de l'état général et du régime alimentaire de ses individus. Les laits des ruminants sont assez proches les uns des autres: le lait de brebis est remarquable par son extrait sec (lipides, glucides, protéines, sels minéraux); le lait de chèvre est particulièrement riche en vitamines. Les composants sont tous identiques, seules les proportions changent.
Le lait de vache, par exemple, est constitué d'eau (90 %) et d'un extrait sec (10 %). La quantité de lipides (matières grasses) varie entre 35 et 45 g/l; ceux-ci, sous forme de glycérides (triglycérides composés d'un alcool et d'acides gras), se retrouvent intégralement dans les dérivés, crème et beurre. Les protéines, de 30 à 36 g/l, sont surtout sous forme de caséine, matière albuminoïde riche en phosphore qui joue un rôle primordial dans la coagulation du lait au cours de l'élaboration des fromages. Les glucides, de 47 à 50 g/l, se trouvent essentiellement sous forme de lactose, ou sucre de lait formé de glucose et de galactose, qui subit des fermentations très importantes en industrie laitière. À ces constituants majeurs s'ajoutent 9 g de sels minéraux (phosphates, chlorures, citrates de potassium, calcium et sodium) et des quantités infimes, mais biologiquement importantes, de vitamines (A, D, B2, C, acide pantothérique), ainsi que des traces d'enzymes, de pigments, mais aussi des cellules venant des glandes mammaires et des microbes très variés.
Si autrefois, dans les fermes, on élevait toujours une chèvre pour fournir du lait aux enfants, aujourd’hui, en l'absence de nourrice ou de lait de femme collecté, le lait de vache, de composition voisine de celle du lait de la femme, peut constituer un bon substitut, sous réserve qu'il soit enrichi en sucre, en acide linoléique et en vitamines; les industriels préparent ainsi des laits «adaptés», selon le terme consacré par la convention de Genève.
Valeur alimentaire Pour le nouveau‑né, le lait maternel est un aliment complet; pour l'adulte, le lait de vache offre un ensemble de qualités exceptionnelles. D'une valeur calorique globale de 68 kcal pour 100 g, le lait, aliment équilibré, apporte des nutriments très digestes. Les acides aminés qui constituent les protéines du lait sont essentiels, malgré l'absence des acides aminés soufrés; de même, les lipides fournissent d'excellents acides gras insaturés parfaitement assimilables par notre système digestif – seuls manquent les acides linoléique et arachidonique, dont un nourrisson a besoin. L'apport de phosphore et de calcium est nécessaire à l'ossification chez le jeune et à l'entretien du squelette chez l'adulte. Si les vitamines du lait sont également précieuses, certaines (B, C et A) sont détruites par la chaleur produite lors de la cuisson ou, si le liquide est exposé, par les rayons ultraviolets du soleil. Les industriels ont donc été amenés à commercialiser le lait dans des récipients opaques, non sans avoir ajouté éventuellement des vitamines afin de garantir des taux minimaux. Certaines personnes, voire certaines populations – en Asie notamment –, digèrent difficilement le lait ou présentent des allergies à cet aliment. Ces réactions sont le plus souvent dues à l'absence ou à la disparition avec l'âge d'une enzyme de leur système digestif, la lactase.
Importance du lait de vache Sous les climats tempérés, les laits de jument ou d'ânesse étaient autrefois consommés; aujourd’hui, les chèvres et les brebis sont encore exploitées, mais les tonnages de lait produits sont très faibles comparés à ceux fournis par les vaches. Dans les pays du tiers‑monde, qui ne disposent en général ni de grands troupeaux laitiers ni d'industries laitières, les animaux domestiques élevés pour leur lait sont le chameau, le yack, le renne, le zébu et le buffle. Dans ce domaine, la suprématie de la vache est telle que le mot «lait» employé seul sous‑entend toujours «lait de vache», alors que pour tous les autres laits la précision de l'espèce est indispensable. Cette distinction courante a été ratifiée par la loi: le lait est «le produit intégral de la traite totale et ininterrompue d'une femelle laitière bien portante, bien nourrie et non surmenée», définition établie par le Congrès international de la répression des fraudes, à Paris en 1909, et adoptée par la plupart des pays.
Les oasis
L'oasis est un espace habité, cultivé et irrigué dans une région désertique. Dans l'imagerie populaire, l'oasis est souvent prise comme le symbole du havre, de l'île, du lieu accueillant au sein d'un monde hostile, mais ce symbolisme repose sur une image du passé. Les oasis se sont étendues, ont beaucoup changé et présentent aujourdhui des physionomies très diverses.
Les oasis traditionnelles Les oasis qui correspondent le mieux à l'image classique sont les petites oasis sahariennes depuis longtemps exploitées, entourées par le désert et qui, par leur végétation touffue, donnent une impression de luxuriance. L'eau utilisée ici vient parfois de petits cours d'eau issus de la montagne (vallée du Draa, au Maroc), le plus souvent de sources abondantes (Djerid, en Tunisie) ou de nappes phréatiques exploitées par des puits (Mzab, en Algérie), voire des drains souterrains (Touat, en Algérie). On distingue plusieurs strates cultivées superposées: les palmiers‑dattiers, les arbres fruitiers tels que les figuiers et les abricotiers, enfin les cultures au sol telles que les céréales, la luzerne, les fèves, les piments et les courges.
La densité est forte. L'habitat est groupé et les maisons, construites en terre, ont une architecture caractéristique. Avec la modernisation et l'apport de nouvelles ressources liées à l'émigration vers l'Europe et les zones d'exploitation pétrolière, les systèmes d'irrigation ne sont plus entretenus et nombre de jardins sont aujourdhui abandonnés.
Dans les oasis, également anciennes, situées le long des cours d'eau allogènes qui traversent les déserts chauds (Nil, Tigre, Euphrate, Indus), le paysage est comparable, mais l'agriculture est généralement moins intensive et la population moins dense. Les arbres sont moins nombreux et les céréales occupent plus de place. Les motopompes sont fréquemment utilisées. Dans ces oasis, qui peuvent s'étendre sur de grandes distances sans interruption, les processus de modernisation agricole et d'urbanisation sont encore plus accentués.
Dans les «oasis froides» d'Afghanistan et du Turkestan chinois, le paysage est particulier car l'hiver est rigoureux. Les palmiers‑dattiers sont absents et les autres arbres fruitiers peu nombreux; les arbres les plus communs sont les peupliers. L'irrigation sert ici à faire pousser des céréales essentiellement. La densité de population est modérée.
Les oasis modernes Quant aux oasis de création récente, elles présentent des aspects encore différents. Dans les régions arides des États‑Unis (Arizona, Nouveau‑Mexique), d'importants travaux ont permis l'installation de vastes périmètres irrigués modernes utilisant surtout l'irrigation par aspersion et dont les pièces maîtresses sont les grands barrages le long des cours d'eau, spécialement le rio Colorado, et des canaux d'irrigation bétonnés longs de plusieurs centaines de kilomètres. Les travaux ont servi à développer des cultures spéculatives, comme les agrumes et les primeurs, pour les marchés d'Amérique du Nord. Les exploitations sont grandes, l'habitat est dispersé et le parcellaire est géométrique.
Les mêmes techniques ont été utilisées ailleurs grâce à une politique hydraulique très poussée, en particulier en Égypte, en Iraq, au Turkménistan, en Ouzbékistan et au Pakistan. De grands ouvrages ont été construits depuis deux ou trois décennies, dont le plus connu est le gigantesque barrage d'Assouan sur le Nil. Les périmètres irrigués ont pu être ainsi étendus considérablement. On retrouve ici la géométrie des parcelles et des canaux d'irrigation, mais l'agriculture est plus diversifiée et les systèmes agraires sont variés. Cultures vivrières et cultures commerciales sont mélangées: les principales sont les céréales et le coton.
L'exemple le plus remarquable de ces nouveaux périmètres irrigués est celui des vastes champs circulaires créés en plein désert, en Libye et surtout en Arabie, avec les systèmes à pivot central distribuant de l'eau venue des profondeurs grâce à des forages, et servant à produire du blé et des légumes. On est ici très loin de l'image traditionnelle des oasis.
La transhumance
La transhumance est un déplacement saisonnier des troupeaux entre deux zones de pâturages complémentaires, parfois très éloignés l'un de l'autre. Elle doit être distinguée de l'estivage ou déplacement d'été vers les prairies d'altitude, en ce sens qu'elle associe deux types de pâturages et non pas seulement deux étages de montagnes. La transhumance se distingue également du nomadisme par le fait que seuls les bergers accompagnent les troupeaux.
Directe ou inverse Particulièrement développée dans les zones méditerranéennes ou montagneuses, la transhumance se fonde généralement sur l'utilisation complémentaire des pâturages de plaine et des pâturages d'altitude. Elle peut se faire dans deux directions: de la plaine vers la montagne lorsque les troupeaux quittent, au début de l'été, les plaines desséchées pour la montagne: c'est la transhumance directe ou ascendante; de la montagne vers la plaine lorsqu'en hiver les troupeaux abandonnent les alpages enneigés pour les prairies de la plaine: c'est la transhumance inverse ou descendante. La transhumance perpétue les anciennes pratiques communautaires: tout le cheptel d'un village est rassemblé sous la direction d'un ou de plusieurs bergers pour être conduit par des sentiers particuliers, les drailles, vers les terrains de parcours.
Dans les zones steppiques et en bordure des déserts, la transhumance demeure encore vivace entre zones inégalement arrosées selon les saisons; elle se substitue au nomadisme lorsque la sédentarisation des anciens nomades fixe la majorité de la population, qui s'adonne dès lors à d'autres tâches (agriculture dans les oasis). La transhumance existe également dans les steppes de l'Asie centrale; en Amérique entre les montagnes Rocheuses et les bassins intérieurs de la chaîne; en Australie, où l'élevage extensif des ovins et des bovins repose sur le fencing (division des pâturages par des clôtures légères) mais n'exclut pas la transhumance en cas de sécheresse exceptionnelle.
Une activité en déclin La transhumance est aujourdhui en déclin par suite de la transformation des paysages ruraux: mise en valeur agricole des anciennes zones de parcours grâce à l'irrigation et à l'implantation de nouvelles cultures; développement de l'élevage à l'étable grâce aux productions fourragères. De même, la transhumance décroît par suite des mutations économiques: production de textiles nouveaux qui ont réduit les besoins en laine; apparition du tourisme et de l'urbanisation de villégiature dans les montagnes; parcage des animaux qui dégradaient au passage les forêts et concouraient au déboisement des pentes. Les longues marches des troupeaux sont d'ailleurs souvent remplacées par des transports en camion ou en train; seuls subsistent les déplacements sur de courtes distances: les pâturages du Jura français accueillent ainsi les troupeaux de vaches venus de Suisse.
La transhumance fut particulièrement importante en Espagne, où l'association de la Mesta, fondée au XIIIe siècle, regroupait les éleveurs de moutons merinos et bénéficiait de la protection de l'État. La transhumance directe a pratiquement disparu du versant français des Pyrénées; la transhumance inverse reste encore une obligation. Dans les Alpes, les terrains de parcours ont été réduits; même dans les pays neufs, la transhumance a presque disparu; ainsi, les estancias d'Argentine ont été clôturées; seule, semble-t-il, doit subsister en milieu montagnard la transhumance inverse.
Le semi‑nomadisme Les transhumances des bergers du sud de la France, du Maghreb, de Sardaigne ou de Grèce offrent un exemple de semi‑nomadisme. Il s'agit souvent d'un état transitoire antérieur à la sédentarisation complète et à l'adoption d'un genre de vie attesté par l'abandon de l'habitat mobile. Le semi‑nomadisme était dû aux conditions météorologiques qui réduisaient souvent l'étendue des pâturages du désert; il s'explique beaucoup plus aujourd’hui par l'évolution des conditions économiques, défavorables à la vie nomade: les semi‑nomades vivent en bordure des déserts; ils trouvent des ressources d'appoint dans les oasis dont ils sont eux-mêmes cultivateurs suivant les périodes de l'année, et ils pratiquent l'élevage transhumant qui implique un déplacement régulier des animaux. Les Regueibat de Mauritanie, dont l'agriculture demeure occasionnelle, sont des nomades, mais les Mkadmas, Chaamba de la région de Ouargla (Sahara), sont des semi‑nomades.
Les pasteurs‑nomades
Le pastoralisme nomade Une caravane interminable de dromadaires traversant un désert est, sans doute, l'image la plus commune du pastoralisme nomade. Mais elle est loin de rendre compte de la complexité et de la diversité d'un genre de vie – indissociable de la domestication, donc de la néolithisation – apparu dans plusieurs régions du globe aux caractéristiques écologiques spécifiques. Parcourant de vastes territoires, les sociétés nomades ont toujours entretenu des relations, hostiles ou pacifiques, avec les sociétés sédentaires.
L'élevage itinérant et l'exploitation de troupeaux d'animaux domestiques émergent dans des conditions où les contraintes de l'écosystème et du système technique rendent l'agriculture impossible ou, du moins, insuffisante pour faire vivre la totalité de la population. Les troupeaux se composent de certains animaux domestiques grégaires qui sont guidés vers des zones où ils pourront trouver de quoi s'alimenter. Le nomadisme s'impose, car ces pâturages se trouvent, selon les époques de l'année, dans des régions différentes.
Les déplacements sont donc le plus souvent réguliers et les trajets, bien précis, ne varient que fort peu année après année.
La domestication L'origine du pastoralisme nomade se confond avec la domestication. Si celle des plantes semble bien s'accompagner d'une réduction progressive du nomadisme pour aboutir à une agriculture sédentaire, l'existence d'un élevage nomade peut inciter à penser que la domestication des animaux a été l'œuvre de groupes de chasseurs‑cueilleurs devenus éleveurs tout en restant nomades.
Il semble bien qu'il faille considérer que les pasteurs‑nomades ont toujours habité les régions dans lesquelles ils se trouvent aujourdhui et que la domestication des animaux a été faite là où se faisait aussi celle des plantes. La pression démographique devenant de plus en plus forte sur des terres cultivables restreintes, le pastoralisme devenait la solution permettant de faire face à la crise alimentaire. Il est vrai que le parallélisme entre domestication des plantes et domestication des animaux ne se vérifie pas en Océanie ni vraiment en Amérique. Il s'agit d'un modèle de l'émergence du pastoralisme qui vaut surtout pour l'Asie et l'Afrique, et des situations locales peuvent ne pas y correspondre. Mais le cas américain, par sa différence même, vient confirmer ce modèle. Avec la domestication ancienne des plantes (manioc, maïs, pomme de terre, arachide), il n'y a pas eu de domestication des animaux, sauf celle du lama dans les Andes. Tant en forêt que dans les montagnes, agriculture, pêche, chasse et cueillette permettaient d'exploiter tous les écosystèmes, sauf les hauts plateaux situés vers 4 000 m; la domestication du lama a alors permis, dans une région à forte pression démographique et à agriculture intensive, de rendre ces terres productives. Le caractère exceptionnel de ce pastoralisme d'altitude montre bien qu'il a été produit dans un contexte global hors duquel il n'a pas de sens. Il souligne aussi la complémentarité du pastoralisme et de l'agriculture.
Régions et sociétés pastorales Les régions où vivent des pasteurs‑nomades sont caractérisées par des conditions climatiques particulières: zones désertiques ou semi‑désertiques sur lesquelles les précipitations sont rares et imprévisibles; régions froides aux hivers rigoureux où la végétation est uniforme, telles les steppes et toundras de l'Asie et de l'Europe du Nord. Climatiquement distincts, ces milieux sont tous défavorables à l'agriculture: sécheresse, trop grands froids ou sols inadaptés. On peut distinguer dans leur distribution plusieurs grands ensembles régionaux.
Afrique du Nord et Moyen‑Orient Les plaines arides et semi‑arides d'Afrique et du Moyen‑Orient, qui vont du Sahara occidental à la péninsule Arabique et à la Corne de l'Afrique, sont la région des déserts de sable où vivent Maures, Touareg, Bédouins d'Arabie et Somalis. Le pastoralisme de ces peuples, fondé sur le dromadaire, comprend également d'autres animaux – moutons, chèvres et chevaux.
De la Turquie au Tibet Les terres qui s'étendent de l'ouest de la Turquie jusqu'au Tibet à l'est, et vers le sud jusqu'aux chaînes montagneuses d'Iran et du Pakistan, qui surplombent le littoral de l'océan Indien, sont occupées par les Turcs, les Kurdes, les Baloutches et les Afghans; ces peuples pratiquent un pastoralisme de moyenne montagne et élèvent ovins, caprins et chameaux, alors que les Tibétains, grâce au yack (bovin adapté à l'altitude et au froid), peuvent exploiter les très hauts plateaux himalayens. Les activités pastorales des régions du Bassin méditerranéen peuvent être incluses dans cet ensemble sans pour autant que la transhumance entre dans la définition du nomadisme; ce pastoralisme tend cependant à disparaître, même s'il reste plus vivant en Afrique du Nord ou dans le Péloponnèse que dans les Alpes‑Maritimes.
De la mer Noire à la Chine En troisième lieu, de la mer Noire à la Chine s'étendent de grandes plaines, où Hongrois, Kazakhs, Tatars et Mongols ont développé une véritable «civilisation des steppes» reposant sur l'élevage du cheval. Ces peuples ont toujours représenté une menace pour les royaumes sédentaires situés aux marges de leur territoire et y ont parfois même, comme les Mongols, pris le pouvoir et fondé une dynastie.
Le Grand Nord Plus au nord, de la Laponie à l'extrême Est sibérien, le renne est, pour les Lapons, les Samoyèdes, les Toungouses, les Iakoutes et les Tchouktches, l'animal qui permet de vivre sous les hautes latitudes où règne la toundra, végétation constituée de mousses et de lichens. Le renne fait l'objet dans ces sociétés de degrés différents de domestication: élevé par les Lapons, il est plutôt contrôlé et chassé par les Tchouktches.
Les savanes africaines La dernière grande région est celle des savanes et des franges tropicales de l'Afrique. Du sud‑ouest du Sahara à l'océan Indien, des peuples comme les Peuls, les Massaïs et les Nuers (populations nilo‑chamitiques) élèvent surtout des bovins, des ovins et des caprins; c'est le cas également des Tutsis des plateaux d'Afrique centrale. Au sud, les Zoulous, les Hottentots ou les Hereros pratiquent également l'élevage, qui ne constitue toutefois pas l'essentiel de leurs ressources, comme c'est le cas pour les tribus de la partie septentrionale.
Le cas des Andes On ne peut parler, dans les Andes, de véritable société pastorale, puisque le lama est plutôt une spécialisation à l'intérieur d'un système où domine l'agriculture. Quelques groupes indigènes, cependant, à la suite de la conquête, ont emprunté certains animaux domestiques importés par les Européens et ont développé des adaptations particulières. Les Indiens des plaines des États‑Unis ou ceux du Gran Chaco argentin, par l'utilisation du cheval, ont modifié leurs techniques de chasse ou augmenté leur capacité guerrière. Les Navajos des États‑Unis ou les Goajiros de Colombie, en revanche, ont très vite intégré la totalité des activités qui caractérisent le pastoralisme.
Système de production Les animaux se nourrissant de plantes sauvages, le pasteur n'agit que très peu sur la nature. Dans les régions désertiques, toutefois, il l'aménage en creusant des puits. L'essentiel de son action s'exerce en fait sur les animaux: il les conduit vers les pâturages et contrôle leur reproduction. Ces animaux sont l'aboutissement d'un processus d'adaptation à l'environnement. Ce processus, toujours en cours, est une symbiose dynamique entre l'homme et l'animal puisque l'un et l'autre sont condition mutuelle de survie.
Le choix des animaux Certaines sociétés fondent leur économie et leur subsistance sur un seul animal, tels le yack ou le renne, exemples d'adaptation très poussée à un écosystème particulièrement spécialisé. Cependant, la plupart des sociétés pastorales présentent une diversification plus ou moins grande du parc animal. Certes, un animal domine mais l'on trouve des troupeaux importants d'ovins et de caprins chez les Bédouins ou les Nuers comme «complément», peut-on dire, des dromadaires et des bovins. Chaque animal est spécialisé dans l'exploitation d'un certain milieu mais la diversification constitue aussi une garantie contre les aléas, qu'ils soient climatiques ou épizootiques (épidémies animales): telle espèce s'accommodera mieux de la sécheresse, de certains types de végétation, ou encore résistera mieux aux maladies. Si tous les animaux ont une importance économique évidente, tous ne sont pas valorisés socialement au même degré. Ainsi, chez les Nuers, la richesse et le statut d'un homme – et ceux de son groupe – sont relatifs à son cheptel, et il ne pourra se marier qu'en versant une compensation matrimoniale constituée par des bovins qui sera, bien sûr, plus élevée si l'alliance contractée est socialement prestigieuse.
L'usage des animaux Puisqu'il est ainsi valorisé, le bétail doit être accumulé; il est fondamental pour les relations sociales, et ce qu'il produit nourrit l'individu. Par ailleurs, plus le troupeau est important, moins grands seront les risques de le voir gravement frappé par une maladie. Aussi, pour des raisons tant sociales que techniques, les éleveurs ne consomment-ils que rarement la viande des animaux: ils n'abattront, en temps normal, que les animaux vieux ou malades, évitant de diminuer la capacité de production et de reproduction alimentaire et sociale du troupeau. Ils consomment le lait et ses dérivés, parfois le sang, et fabriquent, à partir des poils, des crins et des peaux, les sangles, les cordages, les tentes et les outres, ou encore, comme chez les Massaïs, utilisent la bouse comme combustible et revêtement des huttes. L'éleveur se doit donc d'augmenter sans cesse son troupeau, mais cette stratégie, obéissant à des impératifs économiques et sociaux, entraîne une contrainte qui menace la stabilité du système pastoral.
Il est nécessaire de respecter l'équilibre entre le nombre d'animaux et les ressources d'un territoire donné. Si cet équilibre permet d'éviter le surpâturage – qui provoque la désertification –, il contraint l'éleveur à chercher de nouvelles terres. Cette tendance à l'expansionnisme, inhérente au pastoralisme, explique les fréquents conflits qui existent dans ces sociétés, comme les «guerres tribales» des Bédouins d'Arabie ou des pasteurs nilotiques.
La circulation des richesses Outre les processus d'autorégulation naturels qui limitent la population des troupeaux, des mécanismes, culturels cette fois, permettent de contrôler cette accumulation et ses conséquences: les compensations matrimoniales, dabord, et celles qui mettent fin aux conflits assurent entre les familles ou les clans une circulation et une redistribution des animaux; l'échange, ensuite, avec des sociétés d'agriculteurs – qu'il s'agisse de troc ou de vente – permet de faire sortir des animaux du système pastoral et d'obtenir aliments, biens de consommation ou objets précieux. Par l'échange, les pasteurs se procurent ce qu'ils ne produisent pas, mais aussi convertissent en richesses thésaurisables ce qu'ils risquent de produire en trop. Du fait de cette complémentarité entre nomades et sédentaires, la compréhension du système pastoral n'est vraiment possible que dans une perspective régionale.
Activités annexes Mais l'économie pastorale ne repose pas uniquement sur l'élevage. La diversification des activités assure, en effet, la répartition des risques. Selon les sociétés, chasse et cueillette, agriculture oasienne ponctuelle, commerce caravanier, raids, autrefois, sur des populations sédentaires et, aujourdhui, travail salarié sont autant de ressources d'appoint dont l'importance varie en fonction du contexte global.
Le pouvoir Le politique, enfin, présente des aspects très divers: sociétés segmentaires – ou acéphales –, chefs tribaux, princes d'oasis ou khans mongols, toute la gamme du pouvoir semble présente. Et si, parfois, on a vu ces sociétés comme plus égalitaires qu'elles ne le sont, il reste que le pouvoir politique chez les nomades – même dans les cas où il semble le plus fort – est bien qualitativement différent de celui qui règne chez les sédentaires. Toute concentration du pouvoir se heurte, en effet, à la nature de la société pastorale et vient figer le jeu politique et les échanges entre les groupes. Lorsque de tels phénomènes se produisent, la société et l'organisation pastorales cessent d'exister pleinement, comme ce fut le cas en Chine ou, plus récemment, en Arabie, même si se perpétue un discours qui valorise le nomadisme.
Circulation et redistribution à l'intérieur, échange et conversion à l'extérieur du produit de l'élevage, diversification des activités mettent en évidence que le pastoralisme nomade est un système ouvert, en continuel ajustement, et qui fonctionne de façon complémentaire avec les sociétés agricoles. Si l'histoire des pasteurs nomades a toujours été liée aux populations et aux États sédentaires, les mesures de contrôle et les politiques de sédentarisation dont ils sont aujourd’hui l'objet mettent en péril leur indépendance et menacent leur existence.
LE HOGGAR
Le massif du Hoggar ou du Ahaggar, situé au cœur du Sahara, s'étend sur une surface d'environ 50 000 km2. C'est un ensemble complexe composé de plusieurs parties distinctes.
Il comprend d’abord une première «enceinte tassilienne» formée, au nord, par le plateau de grès le tassili des Ajjer, aux paysages burinés par l'érosion avec les aiguilles de grès du Tamrit et de profonds canyons. À l'est, le massif du Mouydir est célèbre pour les gorges d'Arak, profondes de 400 m et bordées par un escarpement gréseux long de 40 km.
À l'intérieur se trouve le massif ancien cristallin du Hoggar qui est un bombement du socle avec un rejeu de failles associé à des épanchements de lave.
La zone granitique se présente comme une haute montagne tabulaire, avec la montagne des Génies et les dômes gigantesques du Tesnou et de Al Gara d'In‑Eker. Au cœur du massif du Hoggar, les effusions volcaniques ont créé les paysages grandioses d'aiguilles et d'intrusions de laves avec à leur pied des talus d'éboulis caractéristiques de l'Atakor n'Ahaggar, la Koudia («montagne») étant la partie la plus élevée avec ses sommets du Tahat (2908 m), de l'Ilamane (2900 m) ou du djebel Oumane (2769 m).
Le massif du Hoggar est une montagne dont l'environnement est de nature hyperaride. C'est un désert continental à plus de 2 100 km de l'océan Atlantique, à la hauteur du tropique du Cancer, sous l'influence des hautes pressions tropicales toute l'année. Les rares précipitations, en hiver, proviennent de dépressions de type méditerranéen. Si les étés restent chauds dans la haute montagne, les hivers sont relativement frais par rapport au bas pays.
La végétation, malgré le gel en altitude, y trouve cependant des conditions plus favorables que dans les plaines voisines. Il y a peu de boisements sinon près des sources, avec des dégradations d'origine anthropique. La végétation qui domine est une maigre steppe jusqu'à 1 800 m, puis une garrigue à oléastre et myrte, enfin à partir de 2 400 m apparaît une steppe à armoise blanche.
Le Hoggar est un désert où la déflation (action du vent) est la seule manifestation de l'érosion. Les formes du relief sont donc des héritages paléoclimatiques du quaternaire ancien qui a connu des phases pluvieuses et plus sèches.
L'existence des Touareg qui habitent encore le Hoggar est partagée entre une vie semi‑nomade (avec des parcours réduits après les pluies, à la recherche pour les troupeaux de l'acheb, c’est‑à‑dire des prairies soudain verdoyantes), une sédentarisation plus ou moins forcée par le pouvoir politique, et des visites guidées pour les touristes.