Des tribus juives des Aurès aux mellahs des villes côtières
Les documents en notre possession permettent de penser que ce fut un judaïsme tribal, parfois sédentaire parfois nomade, ses fidèles furent nombreux parmi les tribus des Aurès, ils guerroyaient comme les autres tribus, et n’ont pas eu besoin de créer une langue judéo-berbère.
Les Juifs Berbères
L’histoire des Juifs Berbères se confond et se croise avec celle des Berbères, pour de multiples raisons que nous allons tenter de vous exposer d’après de nombreux travaux de recherche effectués par des spécialistes éminents. Les bases de cette étude passionnante repose essentiellement sur « Les Berbères » de Jean Servier, éditions PUF Que sais-je ? et sur l’admirable « Histoire des Juifs en Afrique du Nord » de André Chouraqui, éditions Hachette.
Les recherches les plus sérieuses penchent en faveur d’une origine Punique et Proche-Orientale des Berbères, de la Cyrénaïque (Lybie) au Maroc.
La langue proche du Cananéen (langue sémitique-nord), le culte plus proche des mazdéens d’Iran, les poteries et les habitats qui évoquent le Proche Orient. Le culte des saints propre au Maghreb berbère évoque également le rattachement aux lignées de prêtres et des familles sacerdotales. Rien semble-t-il , n’empêchait des populations parentes des Hébreux ou même des Juifs plus tard, de rejoindre et de s’apparenter aux populations autochtones installées dans les Aurès, ni les origines linguistiques, ni les origines culturelles. Tout ce qui touche à l’origine et à l’histoire des Berbères concerne aussi l’origine des populations juives d’Afrique du Nord, que nous sachions que des tribus berbères juives eurent existé en nombre, ne nous donne encore pas toutes les clés de compréhension de l’origine de leur existence, ni surtout de leur conversion hypothétiquement massive. Ce dont nous sommes assurés c’est qu’elles ont existé, résisté farouchement, parfois régné, et persisté sur toute l’Afrique du Nord, de la mer aux confins de l’Afrique, certains nomades, d’autres sédentaires, mais tous berbères.
Aux légendes et aux traditions orales recueillies qui s’attachent en particulier à Josué, coïncident des récits, des évocations qu’ils soient le fait du Talmud évoquant Rabbi Akiba parcourant le Maghreb et appelant à la révolte contre Rome, Hillel , ou Saint Jérôme et Saint Augustin polémiquant à propos du bon entendement de mots hébreux…etc.. André Chouraqui affirme que ce qui atteste de l’ancienneté de l’installation des Juifs en Afrique du Nord, c’est sans doute, « la persistance d’un milieu juif hébréophone, (…) Partis de la Palestine avant que l’araméen n’y supplante l’hébreu, les premiers colons juifs désormais installés en milieu punique conservaient l’usage de leur langue originelle, comprise par leurs nouveaux compatriotes. Subissant l’attirance du semblable (..)" [1] et ajoutons un accueil favorable de la population qui voyaient en eux des cousins proches.
« L’un des premiers documents qui attestent la présence des Juifs en Afrique du Nord se trouve dans la controverse de Josèphe contre Appion : Ptolémée, fils de Laghus (323-285 av. J.C.), aurait déporté cent mille juifs d’Israël en Egypte, d’où ils seraient passés en Cyrénaïque et de là, probablement, dans les autres pays du nord de l’Afrique." [2]
André Chouraqui rapporte que Saint Jérôme affirmait que les communautés juives formaient une chaîne ininterrompue depuis l’Inde jusqu’aux confins de l’Afrique.
Parentés Cananéennes
1) Monuments et épigraphie : A noter, selon Jean Servier [3] , les similarités entre les monuments tumulaires d’Algérie (Djeddars, Tombeau de la « Chrétienne » ou Medghacen) avec le tombeau dit d’Hérode à Jérusalem ou avec les motifs ornementaux préislamiques gravés dans les pierres des villes nabatéennes du Néguev (Abda, Soubeita) et que l’on retrouve en Afrique du Nord.
2) Récits : Ibn Khaldoun, historien né à Tunis en mai 1332 (1er Ramadan 732) et mort le 16 mars 1406 (le 25 du Ramadan 808), constitue la source principale de connaissance de l’origine des Berbères [4] ; après avoir décrit une population diverse, composée de nomades éleveurs de moutons et de bœufs, parfois de chameaux, parmi ces nomades « la haute classe parcourt le pays la lance à la main ; elle s’occupe également à multiplier les troupeaux et à dévaliser les voyageurs. [5]. Après avoir rapporté toutes les légendes qui circulent à leur propos, il tranche ainsi : (…) « Maintenant le fait réel, fait qui nous dispense de toute hypothèse, est ceci : les Berbères sont les enfants de Canaan fils de Cham, fils de Noé…ils reçurent leur judaïsme de leurs puissants voisins, les Israélites de Syrie. [6]. Ainsi que nous l’avons déjà énoncé en traitant des grandes divisions de l’espèce humaine. Leur aïeul se nommait Mazigh, leurs frères étaient les Gergéséens (Agrikech) ; les Philistins, enfants de Casluhim, fils de Misraim, fils de Cham, leur était apparentés. Le roi chez eux, portait le titre de Goliath (Djalout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres rapportées par l’histoire, et pendant lesquelles les descendants de Canaan et les Gergéséens soutinrent les Philistins contre les enfants d’Israël. Cette dernière circonstance aura probablement induit en erreur celui qui a fait de Goliath un Berbère, alors qu’il faisait partie des Philistins, apparentés aux Berbères . On ne doit admettre aucune autre opinion que la nôtre ; elle est la seule qui soit vraie et de laquelle on ne peut s’écarter." [7] « Cependant, Gsell attribuait l’origine de cette légende à des clercs chrétiens. [8] M. Marcel Simon y voit plus justement une idée qui serait née et se serait développée dans la littérature hébraïque. Selon le Livre des Jubilés, Cham, fils de Noé, aurait partagé l’Afrique du Nord pour l’attribuer à ses enfants. [9] Ainsi, au premier siècle avant l’ère chrétienne, époque à laquelle fut probablement rédigé le Livre des Jubilés, la légende de l’origine cananéenne des Berbères avait déjà une large diffusion. Josèphe, plus catégorique, déclare que les indigènes d’Afrique du Nord sont mieux que des Chamites, des Sémites descendant directement d’Abraham par Médian, fils de Ketura, la seconde femme d’Abraham. [10] Par la suite, la littérature rabbinique se fera à maintes reprises l’écho de cette légende qui resserre si étroitement les liens entre les Berbères et Israël biblique. [11] Un texte talmudique, considéré comme ancien par la Tossephta du II°siècle, parle de la migration en Afrique des Guirgachéens, l’une des sept peuplades cananéennes au temps de Josué. « …Guirgachi s’en alla (de Palestine spontanément à la demande de Josué) et c’est pourquoi il lui fut donné pour pays un beau patrimoine :l’Afrique… » [12] Un autre texte de la Tossephta reprend le même thème : « Il n’y a pas de peuple plus honnête que les Amorrhéens. La tradition rapporte qu’ils eurent foi en Dieu et se retirèrent de plein gré en Afrique (lors de la conquête de Canaan par Josué)." [13]
« Au Moyen Age, la légende encore présente dans la littérature juive s’enrichit ; ce ne seraient pas seulement des Cananéens mais également des descendants d’Esaü qui auraient donné naissance aux populations du nord de l’Afrique. Le Yossiphon, en effet, prétend qu’un descendant d’Esaü s’échappa d’Egypte pour se réfugier à Carthage et y fonder un peuple. [14] Pour revenir à la littérature chrétienne antérieure, un texte de Saint Augustin est particulièrement révélateur : « Demandez à nos paysans ce qu’ils sont ; ils répondent : « Des Chenani. » Dans leur patois corrompu, une lettre est tombée. Il faut entendre des Cananéens." [15] André Chouraqui poursuit ainsi, « Tels sont les divers échos de cette antique tradition. Son importance est considérable pour notre objet puisqu’elle fait des Berbères des frères de race, de langue, et nous le verrons, de religion avec les Juifs. Rapportée à la fois par des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, elle ne pouvait être purement et simplement rejetée.(…) La vérité de la légende c’est que, dès le VIII° siècle avant notre ère, l’Afrique du Nord subit ses premières influences sémitiques aux débuts de la colonisation phénicienne." [16]
« Notons, écrit Jean Servier [17] que le nom biblique de Goliath, transcrit en arabe par Djalout, paraît proche du berbère agellid - roi - dont l’origine serait, selon moi, la peau : selon les parlers, aigiu ou ailut. Peut-être la peau d’un animal déterminé porté d’une certaine façon était-elle un insigne de fonction. Pausanias dit que l’égide que portait Athéna était un vêtement des femmes libyennes, que son nom venait d’un mot libyque : pourquoi pas Aigios - égide en grec - Aigiu en berbère ? »
3) Deux groupes ethniques selon Ibn Khaldoun : Toujours selon Jean Servier, Ibn Khaldoun propose une division ethnique des Berbères en - Botr de qui descendraient les At Betroun , une confédération de la Grande Kabylie disparue après la répression de la révolte de 1871, - Branès de qui descendraient les Zénètes nomades puis sédentarisés dans les Aurès avec les Beni Snous à la frontière algéro-marocaine, au sud de Tlemcen.
Les deux grands peuples qui habitaient autrefois les Aurès auraient disparu : les Djarawa et les Harawa, dont il ne resterait que des monuments mégalithes près de Batna. On sait que les tribus juives ou judaisées étaient issues des Branès ou Baranès sédentarisées, dont les Djarawa sont une branche essentielle à laquelle appartenait la Kahéna, reine juive berbère qui opposa une résistance farouche aux conquérants arabes. « Les autres tribus juives étaient les Nefouça, Berbères de l’Ifrikya, Les Fendelaoua, les Mediouna, les Behlouda, les Ghratha et les Fazaz, Berbères du Maghreb el-Akça. On sait que c’est chez les Botr nomades que le prosélytisme juif eut le plus grand succès. Il existait des tribus entièrement juives, et des poches ou des clans juifs à l’intérieur d’autres tribus. A travers les patronymes juifs d’Afrique du Nord parfois déformés ou francisés , on retrouve encore aujourd’hui le nom de leur tribu d’origine (Médioni, Bénichou pour Aït Ichou, Darmon pour Djarmen..)
« Analysant les causes de l’expansion du judaïsme, Marcel Simon, en plus des caractères linguistiques et religieux (…), Depuis la guerre contre Rome et les massacres de Cyrénaïque les Juifs se détournent du monde romain et, dispersés dans le continent africain, se rapprochent des Berbères. De cette époque date la première rupture profonde du judaïsme africain avec les éléments hellénistes de la Diaspora. Autre cause relevée par M. Simon : le philosémitisme des Sévères, « dynastie d’origine africaine, et sémitique de culture et d’affinités ». Par eux, les influences juives se font plus réelles dans tout l’Empire. Cette bienveillance renforce ce particularisme né des événements de Cyrène, et accroît ainsi la solidarité judéo-berbère. (…) La colonisation romaine, avec les Sévères, refoule vers le désert les Berbères nomades, et confisque au bénéfice des colons leurs terrains de parcours. (…) Ainsi, deux des principales tribus Botr, dont les terrains de parcours s’étendaient entre les confins de la Tunisie et de la Tripolitaine, avaient été imprégnées d’influences juives. Toujours selon Ibn Khaldoun, on trouve des Juifs parmi les milieux berbères de Tamina (la Chaouïa actuelle) et du Tadla (sur l’Oum er-Rebia). Dans le Touat enfin, à l’extrême nord, au Gourara, entre Tamentit et Sba Guerrara, les historiens arabes nous rapportent l’existence d’un groupement juif, dans un pays où la langue et la race des Zenata berbères se sont conservées intactes jusqu’à nos jours. Ce « royaume » devait survivre au triomphe de l’Islam et se prolonger jusqu’au XVI° siècle. La recrudescence du sentiment religieux musulman après les grandes expulsions d’Espagne devait y mettre fin par un massacre général en 1492. L’existence des Juifs nomades, dont l’importance fut soulignée par Gauthier, expliquerait ainsi la diffusion du judaïsme au-delà des sphères d’influences carthaginoises, jusqu’aux tribus judaïsées du Maghreb el-Akça (Mediouna) que mentionne encore Ibn Khaldoun, et peut-être même jusqu’en Afrique noire ." [18]
La langue berbère
Soyons simples et directs, nous ignorons encore l’origine du Berbère. « Quelques mots dans Corippe, un poète latin du VI° siècle, et seize noms de figures géométriques dans un manuscrit hébreu du IX° siècle provenant sans doute du sud de l’Espagne et qui n’a jamais été publié, et comme le signale André Basset, [19] des phrases de Baidoq du XII° siècle. » Il reste encore à déchiffrer les inscriptions lybiques, dont deux bilingues (à Dougga), Jean Servier mentionne également les inscriptions martelées volontairement par de jeunes berbères en 1953, dans un souci d’effacer toute trace préislamique, hélas cette tendance se retrouve en Libye pour les inscriptions gravées en libyque. Mais aussi ailleurs dans le monde (Afghanistan pour les Buddhas détruits, sur le Mont du Temple à Jérusalem dans sa partie administrée par les musulmans, etc..)
« Depuis longtemps des linguistes ont cherché à les rapprocher (les parlers berbères) des langues qui l’entourent géographiquement : l’égyptien et les langues sémitiques. Il faut mentionner les tentatives de Bertholon selon qui le berbère viendrait du grec. Un grand latiniste, Schuchardt, s’est demandé si le basque n’était pas le résidu de l’ibère. Dans ce cas, basque et berbère viendraient de la même souche. Le basque étant considéré comme le résidu d’un vaste groupe pré-indo-européen s’étendant jusqu’au Caucase, des linguistes allemands [20] ont envisagé une comparaison directe du caucasique et du berbère. " [21]
Chacun en effet peut être surpris de quelques similarités dans les racines basques et berbères comme celle de Aït, que l’on trouve dans les patronymes ou noms de lieux (par exemple : Aït Ichou en berbère, fils de Joseph, qui a donné le patronyme Bénichou.) Et que dire de cette confusion des esprits à propos de la terminologie employée par exemple dans « La chanson de Roland », lorsqu’il s’agit des barbaresques qui attaquent, sont-ils des basques, des berbères, ou des barbares ? tous ne formant peut-être qu’un seul ?
Cependant, le berbère est classé dans la famille des langues chamito-sémitique- nord qui incluent le cananéen, l’araméen, l’hébreu et semble-t-il le libyque. Le sémitique-sud reprend à son compte le syriaque d’où émerge l’arabe.
Mais pour André Chouraqui, nul doute que les Berbères parlèrent encore plusieurs siècles après la chute de Carthage (-813/-146 av. è.c.), le punique. Il rapporte que d’après Gsell, les autochtones du Maghreb, « par leur langue et par leurs mœurs, étaient devenus des Phéniciens ». (…) Chouraqui précise que les documents puniques les plus anciens connus, datent des IV -II° siècles avant è.c, et proviennent de Malte, de Sicile, de Sardaigne, mais il poursuit ainsi : « Saint Augustin, dans ses sermons, recourt volontiers au punique, manifestement familier à ses auditeurs, pour expliquer les termes hébraïques ou araméens de l’Ecriture. M. Simon verse au débat une nouvelle précision. Saint Augustin signale que les Circoncellions ( Les Circoncellions sont les paysans sans terre. A la tête de leur révolte il y avait Saint Donat qui était l'ennemi juré de Saint Augustin représentant les féodaux. Dj. B.) appelaient les gourdins dont ils se servaient pour convertir de force les populations au christianisme du nom d’Israël. Les redoutables sectaires appelaient ainsi les armes de leur propagande d’un nom qui signifie en hébreu « Dieu combat ». De ce détail, M. Simon induit que probablement : « Les Circoncellions et avec eux vraisemblablement de larges masses de la population rurale lisaient et comprenaient la Bible dans sa langue originelle. En cela sans doute réside l’essentiel : l’étroite parenté de l’hébreu et du punique devait, dès les origines, assurer, inévitablement, une profonde interpénétration des Juifs et des Berbères dans le Maghreb. Saint Jérôme, dont l’autorité à elle seule pourrait en la matière emporter la conviction, suivi par Priscien, insiste déjà sur les similitudes des deux langues sœurs. La science moderne confirme l’antique tradition en affirmant l’étroite parenté du punique et de l’hébreu. [22] Ces similitudes, sur lesquelles nul ne saurait trop insister, expliquent l’extraordinaire diffusion d’idées juives en Afrique du Nord préparant la voie au christianisme, puis à l’Islam." [23]
La langue berbère épouse une organisation sociale dans laquelle domine un clan restreint, celui du village, du quartier dans le village, de la famille. Elle ne sera jamais une langue de civilisation, et faute de support écrit favorisant une diffusion homogène, elle se subdivise en une infinité de dialectes (3000 à 5000 selon André Basset [24] ), qui se croisent et s’entremêlent favorisant sa disparition en faveur de l’arabe imposée par une élite citadine. »
Jean Servier note citant André Basset : « Certes, ces parlers, comme bien d’autres langues à l’origine, conviennent à des pasteurs, des arboriculteurs, des cultivateurs. Ils forment une langue concrète (..) d’autant plus fourmillante de mots pour les questions qui les préoccupent qu’ils ont une perception très aiguë des moindres nuances (..), André Basset donnant cet exemple : « un targui emploie deux verbes différents, selon qu’une bête s’accroupit pattes antérieures en avant ou repliées ». Cependant cette appréciation semble réductrice en regard des langues anciennes qui expriment aujourd’hui encore, les concepts du monde moderne (l’hébreu, le grec, le latin, l’arabe..)
La population berbère
Au Maroc, la population est d’origine tamazight - berbère - L’arabe comme langue officielle puis vernaculaire s’est imposée au moment de la conquête par les troupes arabes. Toutefois, deux groupes linguistiques se sont formés, les Irifyen, habitants du Rif dont le territoire s’étend le long de la Méditerranée sur 60 km à l’intérieur des terres et les Imazighen dont les Braber qui habitent les zones montagneuses au centre du Maroc et la partie orientale des chaînes du Haut Atlas, les Shlöh ou Ishelyen qui habitent la partie occidentale du Haut Atlas et la région du Sous, ainsi qu’un territoire limité par Demnat et Mogador, Les Drawa, à l’extrême sud du Maroc, et le dernier groupe regroupant diverses tribus dans les alentours d’Oujda.
Entre les Irifyen et les Imazighen, on ne se comprend pas, il y a une infinité de dialectes à l’intérieur de chaque groupe, due à l’absence d’une langue écrite mais également l’absence de relations sociales entre elles dit Jean Servier.
En Algérie, « une carte de répartition des parlers berbères permet de distinguer environ sept groupes, (…) » qui se sont éteints petit à petit, sur la frontière algéro-marocaine, chez les Beni Snous où en 1954, quelques hommes parlaient encore le Zénète à Beni Zidaz. Disparu aussi celui qui se situait dans la région de Marnia/Tlemcen, alors qu’il était signalé en 1863. A l’est, sur les massifs du Zakkar et de l’Ouarsenis, de la mer à la vallée du Chélif et jusqu’à Miliana, les berbérophones dits Ishenouiyen sont bilingues. Tous les groupes se comprennent. Jean Servier constate l’extinction du Berbère dans les zones isolées ou dans celles dont l’économie dépend des échanges commerciaux avec les villes arabophones, en revanche le maintien du Berbère uniquement en Kabylie en Algérie, « dans les zones de diffusion sur une grande étendue, capables de vivre sur elles mêmes, dont les échanges commerciaux se font avec des villes berbérophones . »
C’est dans la région de la Kabylie Soummam, ou petite Kabylie, au-delà de Bougie, après le Cap Carbon jusqu’au Cap Aokas, sur la côte, une région largement ouverte que le sahara, « qu’autrefois habitaient deux puissantes tribus Zenaga : les Jarawa et les Harawa et les divers groupes jadis convertis au judaïsme comme les Ouläd ‘Aziz ou arabes - venus plus tardivement - comme les Ouläd Ziyan. Ces derniers se sont fixés, venant du sahara où ils nomadisaient. »
En Tunisie, « André Basset a recensé douze villages, six chez les Matmata, (..) caractérisés par leur habitat : des grottes souterraines dans des falaises, un village perché, Tazrit, et cinq villages dans l’île de Djerba. » dans lesquels on parlait le Zénète. Quant au parler de Djerba, disparu de l’île, se retrouverait dans les rues commerçantes de Paris.
« En Libye, les premiers habitants étaient sans doute de souche berbère (..). »
L’opposition berbère aux conquérants
D’une manière générale les citadins en bordure de la côte sont davantage favorables aux conquérants qu’ils furent romains ou arabes, ils apportent stabilité et sécurité, en opposition avec les tribus berbères des massifs montagneux ou en bordure du sahara qui voient leurs activités de pillage et leur indépendance menacées. Lorsque le pouvoir romain s’imposa vers 509 av è.c jusqu’à la conquête vandale en 430, il transforma les propriétés des Puniques et des Berbères en propriété précaire du sol moyennant un tribut des vaincus, le Stipendium. Rome ne se préoccupa pas ni du droit coutumier ni de l’organisation sociale des paysans berbères. Jusqu’en 238, la domination romaine ne fut jamais remise en cause bien que des révoltes éclatèrent vite réprimées, bien qu’un chef berbère Tacfarinas, tint tête aux armées romaines durant sept années (d’après Tacite), c’était en 117 de note ère, sous Tibère). Le sénat romain n’envisagea jamais de centraliser le pouvoir localement et s’appuya sur les igelliden, chefs désignés de village pour une courte durée par le droit coutumier, qui devint un substrat de roi et parfois un chef de guerre. Un problème vint se poser pour la première fois aux Romains, la rencontre de la propriété de colonisation nettement délimitée et individuelle et du terrain de parcours collectif des nomades. La solution devait servir de modèle à toutes les erreurs de l’avenir : l’expropriation des nomades ; Septime Sévère, berbère sédentaire, organisa la lutte ouverte contre le nomadisme. Certains ne se résignèrent pas à la misère sédentaire car, déjà, s’ouvrait le problème des bidonvilles : ceux-là furent rejetés, misérables, aigris et prêts à la révolte, vers le Sahara. » Une insurrection en 253, s’étendit de la Numidie à la Mauritanie césarienne, les terres furent razziées, les villages chrétiens rançonnés, la crise dura dix ans ; les tribus conservèrent alors le « goût de la dissidence ».
C’est un peuple de 80 000 personnes dirigé par Genséric, composé d’Alains, de Vandales et de Goths, dont 15 000 soldats, qui fit irruption en 429, dans l’histoire de l’Afrique du Nord. Il trouva des berbères en révolte, des garnisons romaines en décomposition. On peut s’étonner qu’alors le christianisme ne se fut pas imposé à toute la berbérie, et qu’au moment de la conquête arabe en 642, les troupes trouvèrent des tribus juives d’une certaine importance numérique.
« Les Berbères ont toujours su opposer à leurs conquérants des schismes ou des idéologies issues de la pensée même des vainqueurs. Convertis depuis peu à l’Islam, et après avoir, nous dit Ibn Khaldoun, apostasié douze fois en soixante dix ans, ils n’eurent pas d’autre arme contre l’Islam, que l’Islam lui-même, aussi purent-ils dissimuler la révolte sous le couvert d’un idéal religieux : ce fut le Kharidjisme. » écrit Jean Servier. Au X° siècle, un Imam élu fut placé à la tête du royaume de Tahert qui s’étendait du djebel Nefouça à Tiaret, opposa aux conquérants « un idéal d’ascèse et de dépouillement à une civilisation matérielle trop riche , et considérer l’enrichissement des vainqueurs comme une spoliation, même s’il provient d’une supériorité technique ou d’une organisation sociale plus cohérente. » (…) « Dans l’Aurès au sein des tribus Berghouata. Un de leurs chefs, Salih, revendiquant le titre de Prophète, composa un Coran berbère et édicta une sorte de code religieux. Les historiens arabes ont pieusement passé sous silence ces tentatives sur lesquels nous avons finalement peu de renseignements." [25]
La dynastie Abbasside règne à Bagdad, au Maroc, les Idrissides sont reconnus par toutes les tribus Zénètes de Tanger au Chétif, et de la vallée de la Soummam à Tripoli, règne la dynastie Aghlabide. « En 893, les confédérations de la vallée de la Soummam envoyèrent à La Mecque des délégués pour y étudier l’Islam », ils revinrent accompagnés d’un homme pieux qui se fera leur instructeur, Obaïd-Allah, qui appartenait à une société initiatique chi’ite. « Ainsi, arriva dans les montagnes berbères la croyance de l’Imam caché - la Maître de l’Heure - Le Mahdi, qui devait persister jusqu’à nos jours." [26] Il prit en 910 le titre de Mahdi et de Commandeur des croyants, il fonda sa capitale au sud de Monastir, Mahdiya et la dynastie des Fatimides. La prospérité et la paix régnant, cela déplut, l’austérité étant plus en rapport avec l’idéal berbère développé par un Khardjite intransigeant, qui exhortait à chasser les Fatimides et élire un gouvernement. « Les bandes d’Abou Yazid se montrèrent impitoyables pour les citadins et les propriétaires, essayant de soulever les nomades pour les entraîner à l’assaut des villes. » Fait prisonnier, il mourut en 947.
C’est sous les Zirides issus des Fatimides, qu’un retour à l’orthodoxie apparut, au XI° siècle, et jusqu’en 1602 ils firent face à l’avancée des nomades, ils donnèrent à l’Algérie son cadre citadin et moderne, fondant et développant trois villes : Alger, Miliana et Médéa. Puis de retournement en retournement, venant du Khalife du Caire qui lança les Beni Hillal, terribles tribus nomades sur les villes d’Ifriqiya qu’ils saccagèrent, puis s’insinuèrent parmi les tribus berbères formant des îlots éliminant et supplantant les tribus berbères par les Beni Slyem près de Dellys, les Beni Hosain dans la région de Zekri-Rouma et disparurent les Berbères d’Azeffoun à la Tunisie, le long de la mer. Ce fut le règne des Almoravides, tribu nomade du Sahara, qui étendit son pouvoir jusqu’à l’Espagne, dans un mode de pensée proche du Malékisme absolu. A nouveau, dit Jean Servier, une prospérité matérielle engendra la décadence de l’Islam, et la Berbérie voulut rétablir son ordre premier. Le Mahdi vint de Nedroma, qui finit par écraser les Hillaliens, le pouvoir Almoravide tomba laissant la place aux Almohades.
Les tentatives du Comte normand Roger II de prendre pied en Ifriquya, pour régner sur le commerce maritime échouèrent, il avait mis fin au règne des Zirides. Sur les ruines de l’empire Ziride, une dynastie nouvelle naquit avec les Zenata, avec pour capitale Tlemcen, tout près de la Pomaria romaine. Tlemcen sut résister à tous les sièges.
Les Espagnols occupaient certains ports et en faisaient des places fortes. Alger était un port de corsaires, avec la chute de Grenade en 1492, un afflux de population maure se faisait sentir. En 1513, un corsaire turc, Baba Arroudj, fut appelé à la rescousse, pour les sortir les musulmans des griffes espagnoles. Mais rapidement, les Algérois constatèrent que les turcs n’avaient pas d’état d’âme, la pression fiscale se faisait plus dure encore.
Baba Arroudj se fait proclamé sultan par ses soldats. Les espagnols poursuivent leurs affrontements et s’allient aux Beni Amer de Aïn-Témouchent , « la Source des chacals » et infligent à Arroudj une cinglante défaite, il fut tué en 1518 à Aïn-Témouchent. Barberousse succède à Arroudj, à qui est conféré le titre de pacha et celui de Beylerbey. Seule la Kabylie lui inflige un échec, l’obligeant à abandonner Alger. En 1542, le Turc Hassan Pacha conquiert la région et repousse les Beni Amer vers l’oued Senane, où ils tentent de contenir les tribus provenant du Maroc.
Le pays sombra frappé par la peste, les famines et les pressions turques. « Au cours de l’été 1817, il mourait, à Alger 500 personnes par jour et, au début du XIX° siècle, la population de la ville était inférieure à 30 000 habitants.
La lutte entre la France et l’Angleterre fit envisager à Napoléon de revenir à la politique de Louis XIV. Il commanda au commandant du Génie Boutin des études, sur place, qui aboutirent à un rapport : documentation de base du corps expéditionnaire français envoyé en 1830. (..) [27]
La pensée berbère [28]
Le judaïsme fortement présent dans tout le Maghreb est à remettre dans le contexte sociologique et religieux que connaît toute la région berbère, afin de mieux appréhender les influences berbères sur les coutumes du judaïsme d’Afrique du Nord. Certaines de ces coutumes ou « croyances » subsistent encore, bien qu’elles soient battues en brêche par un judaïsme plus conforme à l’orthodoxie générale qui revient en force. Importées en Israël, le culte des saints reprend vitalité dans certaines couches de la population sépharade, cependant qu’on peut penser qu’il a toujours existé peu ou prou dans la tradition juive ancestrale. La fête de Mimouna qui clôt les huit jours de Pessah, la pâque juive, est un bel exemple de la tradition sépharade, qui trouve son origine très probable au Maroc, qui s’est importée et institutionnalisée en Israël. Qui n’a pas en souvenir des pratiques, des gestes, des postures et des paroles, mais aussi des tombeaux de saints, des pèlerinages, et des recettes de cuisine qui prennent leur racine dans la culture berbère ? la culture juive berbère. Une certaine nostalgie des origines anime cet article. Une certaine volonté de montrer combien les juifs, partout dans le monde, fraternisaient sans se fondre, fusionnaient sans s’effacer. Idéaliser l’histoire, ce n’est pas la rendre fade, mais lui restituer une humanité.
Jean Servier nous dit ceci, à propos des invariants de la pensée berbère avec lesquels les différents groupes qui s’installèrent dans le Maghreb, durent composer : « Dans la pensée méditerranéenne, les morts et les vivants sont tellement mêlés dans la vie quotidienne, associés aux mêmes gestes et aux mêmes rites, qu’il est difficile de dire si les morts sont encore liés à leurs clans terrestres, ou si les vivants participent encore ou déjà au plan des choses de l’Invisible. Les rites de passage marquent les saisons de la vie de l’homme et, comme les rites agraires, sont empreints d’un caractère funéraire venu de la volonté des vivants d’associer les morts au rythme de la vie terrestre. Le deuil, pendant longtemps, n’a pas été une manifestation de tristesse subjective, mais une attitude rituelle prescrite pour que le groupe des vivants rejoigne par la pensée ceux que les paysans appellent les gens de l’Autre vie - At Lakhert Il est impossible d’étudier un seul aspect de la vie des paysans du Maghreb, sans se référer à ce monde des morts toujours présent dans leur pensée, à ces croyances nouées autour des stèles de pierre ou de bois, auxquelles les religions révélées qui se sont implantées çà et là, comme le judaïsme, puis le christianisme avant l’Islam, ont dû, l’une après l’autre se soumettre. Les hommes cramponnés à leurs terres, autour de l’Ancêtre, suzerain invisible, protecteur, n’ont accepté les idées nouvelles que dans la mesure où elles faisaient une place aux mêmes tombeaux. Saint Augustin s’exclamant : « Notre Afrique n’est-elle pas toute semée des corps des saints martyrs » (Epist., LXXVIII, 269), reconnaissait l’existence de ces tombeaux blancs, immuables gardiens des cols, des sommets, des marchés, des villages, qui plus tard devaient devenir, pour la même raison, les saints reconnus de l’Islam maghrébin. Le christianisme a adopté les tombeaux et les hauts lieux comme ailleurs, les pierres, certains arbres et les sources ; le rigide judaïsme puis l’Islam ont accepté les morts comme intermédiaires entre les hommes et l’Invisible, leur ajoutant une couronne de pieuses vertus et de miracles, monotones dans leur répétition. »
Les traditions populaires ont montré leur force tranquille, les tombeaux ont traversé les millénaires, tandis que les différentes civilisations conquérantes sont passées. « Les paysans ont demandé aux morts, à leurs saints protecteurs la fécondité des champs, des étables et des maisons, parce que c’est leur rôle dans l’harmonie de l’univers ; les morts donnent cette fécondité parce qu’ils la doivent aux vivants, leurs alliés par la viande partagée des sacrifices et les repas pris en commun. Ainsi s’équilibrent, dans la pensée méditerranéenne la vie et la mort nécessaires l’une à l’autre. Il n’y a pas de prêtre à cette religion, il ne peut y en avoir. Chaque chef de famille, chaque maîtresse de maison ont seuls le pouvoir d’accomplir - selon leur sexe - les rites particuliers qui affermissent sur la terre, le groupe humain dont ils ont la charge. Les manifestations de ce culte ont pu, pendant longtemps s’accommoder de toutes les religions révélées. » et réciproquement.
« (…) Cette pensée est dualiste (…). Dans les conceptions du nord de l’Afrique, le corps humain à l’image de l’univers est formé de couples. Le mot qui désigne la « personne » avec le sens réfléchi est dans les parlers berbères un masculin pluriel iman. Il est habité par deux âmes : une âme végétative nefs et une âme subtile, ou souffle rruh [29] . A l’âme végétative correspondent les passions et le comportement émotionnel, elle est portée par le sang, son siège est dans le foie. A l’âme subtile ou souffle correspond la volonté, elle circule dans les os, son siège est dans le cœur. De nombreux proverbes illustrent cette conception profondément enracinée dans l’esprit des paysans :
Quand le foie tremble, l’œil pleure Là où le cœur arrive, le pied marche.
Nefs, l’âme végétative est le principe venu de la mère ; erruh l’âme subtile, vient de l’Invisible. Dans l’union sexuelle, l’homme accomplit un acte de possession, analogue à celui du laboureur qui prend possession d’un champ, par le tracé du premier sillon. La terre fournit la matière nécessaire, mais la graine déposée porte en elle la mystérieuse fécondité venue de l’Invisible qui la fait germer, au lieu de pourrir. De là, par exemple, une conséquence importante dans les institutions : la femme ne peut prendre possession de la terre. Elle ne peut labourer ; en conséquence, pendant longtemps, elle n’a pu prétendre à un héritage foncier, ceci à l’encontre des différentes interprétations du droit musulman, aux termes desquelles la femme peut hériter d’une part égale à la moitié, au tiers, ou au quart de la part d’un héritier mâle. (…) Il n’y a à la base, aucun « mépris » pour la femme, simplement la conséquence d’une certaine conception du monde et de la place de l’homme dans le monde. »
« (…). Le rite essentiel du culte des saints est le pèlerinage qui, suivant l’importance de la tombe vénérée, groupe les habitants d’un quartier, les membres d’une tribu ou rassemble une foule de dévots venus par trains spéciaux de tous les coins du Maghreb. L’essentiel du pèlerinage est un sacrifice accompli près du tombeau, suivi d’un repas communiel unissant les vivants entre eux et le groupe des vivants à l’Invisible au nom de l’Intercesseur. Cette alliance peut être rappelée aux moments critiques de l’année agraire ou de la vie humaine. Lorsque le sacrifice a été accompli, le repas terminé, les fidèles emportent avec eux des signes tangibles de la protection du saint : feuilles de l’arbre sacré, poignée de semoule du repas communiel ou de terre prise près du sanctuaire. Des jeux funéraires viennent disperser l’ambiance sacrée : jeux de balle, tir à la cible, jeux équestres. De tous ces jeux se dégage la notion d’agôn, de lutte entre les deux principes sècheresse et humidité - ce qui confère à l’issue de ces jeux une valeur oraculaire : la réponse du Protecteur à ses fidèles. Une particularité s’ajoute à ce contexte musulman : l’autorité morale, spirituelle, des descendants vrais ou supposés - au terme de généalogies impossibles à vérifier - de ces saints personnages sur tout un groupe, parfois très étendu. » donnant naissance à des confréries, ou à des fondateurs de villages, en caste. »
Comment les Juifs s’inscrivent-ils dans l’histoire des Berbères ?
C’est le Judaïsme pour la pensée et le monothéisme selon Jean Servier, et plus tard le Christianisme, fortement présents parmi ces populations des Aurès, qui ont préparé le terrain à l’accueil de l’Islam, qu’il se soit imposé par la force ou par la persuasion, les esprits étaient déjà emprunts de l’Unicité et de l’abstraction de Dieu. L’histoire de la conquête arabe a fait le reste.
1) Comment aborder la judaïsation des Berbères ? a) Une influence juive, première certitude : Selon Marcel Simon les Juifs d’Afrique du Nord qui avaient reflué vers le sud et qui avaient retrouvé une vie patriarcale, exercèrent une influence profonde sur des populations sédentaires qui pratiquèrent un syncrétisme judéo-punique. [30] « Les Abeloniens et les Caelicoles que nous connaissons par ce que nous en disent saint Augustin et le Code théodosien sont des sectes composées de Juifs échappant à l’orthodoxie palestinienne, et de païens judaïsants recrutés principalement parmi les Sémites et, plus spécialement, les Phéniciens. [31] Familiers avec la Bible, ces judéo-puniques pratiquent la circoncision et se situent, selon la remarque de M. Simon, « sur les confins indistincts du judaïsme, du christianisme et paganisme sémitique [32] ». Cependant, les Chrétiens et les Romains sont d’accord pour les considérer comme des Juifs (…) [33] . André Chouraqui observe que la tendance au syncrétisme constitue « un des invariants de l’histoire juive en Afrique du Nord », et Marcel Simon relève que « le judaïsme n’avait, au contraire (du prestige d’un Empire), d’autre moyen que les armes immatérielles de la prédication. » « Ces armes sont l’idée monothéiste, le loi morale, les beautés d’une liturgie tout entière inspirée de la Bible [34] . Et les Berbères, largement sémitisés par des siècles d’influences carthaginoises, auront tendance à délaisser leurs fétiches pour accroître le nombre des fidèles ou des sympathisants de la synagogue. Tertullien, au III° siècle, nous rapporte comment les Berbères observaient le shabbat, les jours de fête et de jeûne, les lois alimentaires juives. Commodien, toujours au III° siècle, combat déjà ces païens hésitants qui n’adhèrent pleinement ni au christianisme ni au judaïsme. Enfin, un témoignage épigraphique confirme encore les traces de l’influence juive sur les populations berbères : dans la nécropole de l’ancienne Hadrumète, on a retrouvé, datant le l’époque romaine, une tablette de plomb qui contenait une invocation au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob pour que se rapprochent deux êtres séparés. Exorcisme, peut-être, confirmant l’invincible goût berbère pour les pratiques magiques, mais révélateur surtout de la place qu’avait prise dans la vie du pays l’influence de la prédication juive . » [35]
b) Les hypothèses à propos de la judaïsation des Berbères : Deux postulats d’historiens s’affrontent, celui de Hirschberg et celui de Marcel Simon.
« Pour Hirschberg, la judaïsation des Berbères de l’Afrique du Nord et des Soudanais de l’Afrique noire (…) repose sur des hypothèses fragiles. [36] (…) et appuie sa thèse sur deux faits principaux : le silence que les historiens arabes gardent à ce sujet jusqu’au XII° siècle et l’absence de tout témoignage écrit dans les sources juives d’Afrique du Nord, d’Espagne ou de Babylonie. Il est difficile d’admettre - toujours selon Hirschberg - que ce phénomène ait eu lieu à l’époque byzantine ou aux premiers siècles de la conquête arabe, à l’apogée de l’islamisation intensive des Berbères, c’est-à-dire à partir des X° et XI° siècles. Théoriquement, cette période de la judaïsation en masse des Berbères, dont parle Ibn Khaldoun, se limiterait à un laps de temps de deux ou de trois cents ans, entre la défaite de la chrétienneté byzantine et l’affermissement de l’Islam, c’est-à-dire du VIII° au X° siècle. A cette époque les docteurs de Babylonie ; il paraît impossible, prétend Hirschberg, que ce phénomène extraordinaire de judaïsation des Berbères n’ait laissé aucune trace chez les auteurs juifs, chez les poètes, ou les auteurs de midraschim postérieurs, pas plus que dans la littérature des Responsa. De même le silence gardé à ce sujet par les historiens arabes durant les premiers siècles de la conquête et de l’islamisation de l’Afrique du Nord serait tout aussi inexplicable. On ne saurait les accuser d’un mutisme voulu puisqu’ils relatent avec beaucoup de détails la judaïsation des tribus du Hmyer au sud de l’Arabie. Un autre argument de Hirschberg est l’absence de toute influence culturelle ou linguistique berbère dans la littérature rabbinique de l’Afrique du Nord. Hirschberg admet cependant les traditions des Berbères et des Soudanais judaïsés : elles convergent de diverses sources, de plusieurs lieux et de différentes époques (…). Aussi essaye-t-il d’expliquer l’existence de ces traditions et de « certains » éléments ethniques berbères parmi les Juifs ». (…) La grande dispersion des communautés juives, …du désert et de l’Afrique noire jusqu’au Niger, le long des voies commerciales, aurait favorisé la transmission de traditions parmi les groupements juifs éloignés. L’intégration ethnique et religieuse des Juifs, dans la population musulmane, de gré ou sous la menace de mort, aurait donné naissance à des légendes sur des prosélytes juifs qui seraient revenus à l’Islam. Il se pourrait, admet pourtant Hirschberg, qu’une influence juive se soit exercée sur des Berbères pendant la période préislamique et durant les premiers siècles de la conquête arabe, avant que la population autochtone et soudanaise n’embrasse la foi musulmane ; cette influence aurait pu aller jusqu’à la judaïsation de certains de leurs groupements. Ces conversions auraient manqué d’ampleur (…) car la mentalité berbère n’est pas favorable aux étrangers . » [37] Sauf à penser que les groupements juifs n’étaient précisément pas exogènes aux Berbères ! Toutefois, Hirschberg attribue aux « séquelles ethniques » une incidence des mariages mixtes davantage qu’à un prosélytisme organisé. Mentionnons également les résultats d’une exploration anthropologique rapportée par André Chouraqui, et « entreprise par Briggs, pendant les années 1954 à 1961, parmi les Juifs de Ghardaïa, au Mzab, dans le sud algérien, selon laquelle les Juifs du Mzab algérien semblent appartenir, du point de vue de la race, à la grande famille méditerranéenne, dans sa forme archaïque, qui conserve les traits sémiologiques des Berbères des régions septentrionales du Maroc et de l’Algérie, fort différents des populations du Sahara ou des autres groupements juifs [38] . »
Hirschberg fort d’un judaïsme traditionnellement peu enclin à convertir, demeure persuadé que la judaïsation massive des Berbères fut improbable. Quant à André Chouraqui dont l’expérience de l’Afrique du Nord n’est pas à démontrer, dit combien les Juifs d’Afrique du Nord offraient un panel très contrasté par « leurs noms et leurs prénoms, leurs dialectes, leurs accents, leurs coutumes, leurs habillements, leurs traditions familiales », j’ajouterais par leurs recettes de cuisine et leurs rivalités. Cela malgré la pratique d’une religion commune. Chouraqui met l’accent avec justesse sur la valeur des traditions orales et coutumières dans ces contrées où l’écrit se fait rare. Notamment, il évoque le récit selon lequel « un groupe d’au moins sept rabbis seraient venus de la Terre Sainte à une époque très ancienne pour judaïser la population berbère. I. Ben Ami situe cette époque aux premiers siècles de l’ère chrétienne, alors que le prosélytisme juif était en pleine expansion en Afrique du Nord, ce qui avait suscité les réactions des Pères de l’Eglise. Citons parmi ces saints vénérés par les Juifs et par les Musulmans, Moulay Inrid à Aït -Tamazer, Moulay Tamaran à Aït-Bouzo, Moul el-Bit à Aït-Chouaïb et rabbi Ihya el-Hlou à Ksar el-Souk »
Si ce récit est avéré, cela suppose une forte demande provoquée par un nombre important de candidats à la conversion, et un besoin de renfort compétent. C’est après le 1er siècle de notre ère, que les candidats doivent répondre à des « épreuves » difficiles, pour pouvoir rejoindre la communauté juive.
Chouraqui évoque également l’attrait particulier qu’exerce sur les païens la science des rabbis, notamment dans l’Empire romain dans lequel les aristocrates ont recours à l’utilisation de talismans , et aux incantations, ils ont aussi recours aux rabbis pour l’utilisation de « noms sacrés » hébreux, comme dans les talismans grecs parmi les chrétiens, les Coptes ou les païens. Une pratique contre laquelle saint Augustin s’élève. « Rabbi Hochaya, un docteur cité dans le Talmud de Jérusalem, contemporain des Sévères, demande si les prosélytes libyens doivent être soumis à un délai de trois générations avant d’être intégrés au sein d’Israël, comme l’exige la loi mosaïque pour le prosélyte égyptien ou iduméen (Deut. XXIII-9). [39] »
Ces récits de sources juives, romaines et chrétiennes, plaident en faveur d’un prosélytisme juif qui concerna particulièrement les sédentaires puniques et libyens, d’après Chouraqui, qui rapporte encore « une consultation de la communauté de Sgelmesse concerne la consommation de sauterelles mortes. D’autres questions relèvent du droit des conjoints, du mode de vie nomade, qui n’est pas toujours compatible avec les prescriptions religieuses de la vie sédentaire.
Le deuxième point de vue plaide en faveur d’un processus de conversion continu, massif mais néanmoins en harmonie culturelle, conséquence naturelle « d’une cohabitation séculaire avec les Hébreux. »Le retentissement limité s’expliquerait par la dispersion des groupements nomades, alors qu’il existe déjà peu de traces écrites des groupements sédentaires. Les questions parvenues aux centres de Babylonie révèlent des pratiques étrangères au judaïsme, et un savoir rudimentaire. Le niveau des questions ne nécessitant pas qu’elles paraissent en jurisprudence, ou bien a-t-il suscité le dédain de « l’aristocratie sacerdotale » de l’époque, pour qu’il soit futile de les mentionner ? ou bien encore, par égard pour les prosélytes et afin de ne pas les diminuer dans leur approche du judaïsme, n’est-il pas fait mention de leur existence.
Enfin, « La force des croyances ancestrales et des usages est telle qu’elle résiste aux mutations religieuses du groupe. L’absence des documents sur l’expansion de l’hébraïsme en milieu berbère s’explique amplement par le fait que nous sommes en milieu de tradition orale. La culture berbère, imprégnée elle-même d’influences sémitiques, depuis la domination carthaginoise, était pauvre (contes, légendes, proverbes, poèmes) ; mais les Juifs berbérophones des pays « Schleuh » et « amazig » avaient en plus de leurs dialectes vivants et de leur folklore une littérature orale et religieuse dont il ne s’est malheureusement conservé que des vestiges. [40] » Chouraqui rapporte que les recherches de Zafrani sur l’enseignement traditionnel juif au Maroc, lui font observer que « parmi les groupes berbérphones l’hébreu reste pour tous la langue principale de la liturgie et de l’enseignement traditionnel. Le berbère est utilisé comme langue d’explication et de traduction des textes sacrés, au même titre que les autres communautés ont recours au judéo-arabe, au judéo-espagnol ou au yiddish. Certaines prières dont les bénédictions de la Torah étaient récitées uniquement en berbère. Hirschberg semble ignorer l’existence de cette littérature juive berbère comprenant des commentaires et des traductions des textes sacrés qui se transmettaient oralement. Zafrani a étudié récemment une version berbère de la Haggadah de Pessah.
Remarquons enfin que le terme de langue judéo-berbère n’existe pas au contraire du judéo-arabe ou du judéo-espagnol, parlés par les Juifs d’Afrique du Nord. Cela ne prouverait-il pas que les Berbères judaïsés ont continué de parler leur dialectes sans éprouver le besoin d’y ajouter un vocabulaire hébreu ?" [41]
Mentionnons pour finir, El-Idrissi, auteur arabe du XII° siècle, originaire de Ceuta, qui signale la présence, au Soudan, de groupements juifs où règnent l’ignorance et l’incroyance et qui se tatouent le visage contrairement aux commandements de la Torah. D’un autre au Soudan occidental, où règne la confusion et l’instabilité de leurs croyances. Quant à Ibn Abi-Zrâ’, chroniqueur des dynasties maghrébines des origines au premier quart du XIV° siècle, rapporte qu’à l’époque d’Idriss, fondateur de Fès, à la fin du VIII° siècle, deux tribus berbères, des Zenata, comprenaient parmi elles des Musulmans, des Chrétiens, des Juifs et des païens. Il signale également la présence aux X° et XI° siècles au Soudan occidental, de tribus noires, de foi juive, qui guerroyaient avec leurs voisins, des Berbères islamisés. L’histoire, encore controversée, de la Kahéna, cette reine que les conquérants arabes eurent tant de mal à vaincre, a été rapportée par l’historien arabe El-Waqdi [42] (mort en 822), par Abd el-Hekam (803-871) et enfin par Ibn Khaldoun (mort en 1406)…
Valentin Fernandès, au début du XVI° siècle, signale également au Soudan occidental une présence de Juifs noirs qui ne savaient rien de la vie des synagogues et n’avaient aucun rapport avec les autres Juifs. Il note encore qu’à Walata vivaient des Juifs riches, persécutés par les musulmans, Léon l’Africain nous rapporte qu’il y avait des Africains juifs qui avaient adhéré au christianisme avant d’embrasser la foi mahométane ? David Ha-Réoubéni nous raconte que pendant son séjour au Portugal, pendant les années 1526-1527, il avait reçu une lettre du roi du Maghreb - probablement le chérif Mohamed el-Cheikh - le priant de le renseigner sur le destin des prisonniers arabes, capturés par des tribus juives de l’Atlas. Il est intéressant de signaler que dans les annales des rois portugais on a trouvé une lettre datant de la même année 1527 envoyée par Yehouda ben Zamero, neveu d’Abraham ben Zamero [43] , à sa famille d’Azemmour ou de Mazagan. Cette lettre relate qu’aux dires d’une caravane, « deux cavaliers, émissaires du chérif, au Sahara, avaient perdu leur route au désert et trouvé refuge dans un grand campement de Juifs nomades. Ceux-ci étaient des riches guerriers, si fiers de leur indépendance qu’ils n’entretenaient aucun rapport avec le monde musulman. Leur roi habitait une tente de soie, sur le mât de laquelle flottait un étendard rouge. Les gens de la tribu s’attendrirent et pleurèrent quand les deux cavaliers leur racontèrent la situation misérable des Juifs, vivant sous le joug musulman…Ces Juifs ne permirent à leurs hôtes de poursuivre leur chemin que le lendemains, après leur avoir démontré leur héroïsme en attaquant une ville. Ils munirent ensuite les deux cavaliers de provisions et d’une lettre destinée au chérif. Ce dernier la fit lire par une certain juif, Ben Cabessa… » On ne peut guère nier un lien entre ces deux lettres, de sources différentes et de la même date, Hirschberg le reconnaît bien. » [44]
On peut encore citer les récits sur les Juifs de Tombouctou gouvernés par sept princes, avant 1497, vivant d’agriculture, qui prétendaient être de la descendance du roi David. Chaque prince était à la tête de douze mille cavaliers. [45] Il y a encore le récit du roi Ben Meshal des environs de Taza assassiné par El-Rashid (1666-1672) fondateur de la dynastie alaouïte, qui avait réussi à imposer son pouvoir aux musulmans qui lui payaient des impôts. La fête des Tolbos célébrée encore à Fès, (‘Id el-Tolab), témoigne de cet épisode. [46] Et le témoignage du XIX° siècle encore, « des Juifs de Sétif affirmant l’existence de Juifs guerriers, parmi les tribus de la Kabylie, et que les Arabes nomment Beni Moshe (fils de Moïse). Binyamin II rapporte que plusieurs de ces Juifs combattant les français, aux côtés des Arabes, sont tombés à la bataille de Laghouat. Le rabbin G . Netter, qui visita ces lieux à cette époque, signala la présence de ces Juifs dans le département de Constantine et attira l’attention des Juifs de France sur le danger d’apostasie qu’ils encouraients. Ils sont nommés Bouhoussim (vivant en dehors) par leurs frères sédentaires, et Yahoud el-Arab (Juifs des Arabes) par les musulmans. Au début de ce siècle, nous voyons leurs descendants dispersés en Kabylie, mais la majorité préfère déjà les grandes villes. Sloush en a rencontré dans plusieurs villes de Tunisie et d’Algérie [47] . »
André Chouraqui rapporte le témoignage écrit de Shlomo Abitbol, un rabbin de Sefrou, qui adressa en 1792 une lettre au rabbin Mordekhaï Abitbol de Dadès, celui-ci s’émeut et s’enthousiasme d’apprendre que « des Juifs guerriers combattent vaillamment par l’épée et la lance.. » .. « Quant à nous, nous vivions parmi eux, pauvres et humiliés…tremblant sans cesse…Quelle joie…d’apprendre la bonne nouvelle…J’ai également lu dans l’introduction du Perah Lebanon que les descendants de la famille Peres avaient traversé la mer…acheté un emplacement nommé Dadès…et bâti une ville..Ils ne se marient pas avec d’autres familles…et détiennent un livre généalogique (qui remonte à Peres, fils de Yehouda, fils de Yaacoub. [48] » Pour Chouraqui, « il s’agit de juifs expulsés d’Espagne, qui sont arrivés au Maroc entre 1391 et 1492, et qui ont acheté, à prix d’or, le territoire de Dadès où ils battirent une ville. Les guerriers juifs concerneraient sans doute, des prosélytes berbères ou des Berbères judaïsés par ceux qui se seraient joints aux nouveaux arrivants. »
2) Vestiges et vie juiveLes vestiges témoignent d’un Judaïsme d’une grande vitalité, et cela malgré la Guerre des Juifs contre Rome aux 1er et II° siècles menée jusqu’à épuisement des forces, de la Palestine jusqu’en Afrique du Nord, puis la Pax Romana revenue, les Romains imposeront une organisation du Judaïsme « qui préfigure celle de l’Eglise, avec son chef suprême, le patriarche ou Nassi, chef spirituel et temporel, résidant en Terre sainte, sa hiérarchie composée de primats à la tête de chacune des provinces et de délégués locaux, présents au sein de chaque communauté. » « (…) La synagogue de Naro, découverte en 1883 sur la plage d’Hammam-Lif [49] avec la richesse de ses décorations [50] , la nécropole juive de Gamart près de Carthage [51] donnent, parmi d’autres sources, les plus précieuses indications sur l’organisation locale du judaïsme africain. Chaque communauté avait à sa tête une assemblée culturelle à laquelle participaient également les Juifs de naissance, les prosélytes et les judaïsants, une assemblée administrative dont les membres, parfois a nombre de neuf, étaient désignés par la communauté. Des inscriptions retrouvées permettent de constater la présence de quelques femmes au sein de ce Conseil. Le Conseil des anciens assure la vie administrative de la communauté. Il gère les finances, veille sur l’organisation religieuse de la cité, représente les intérêts de la communauté en justice et devant les autorités. Il distribue les secours, prend les décisions relatives à la construction des synagogues, des écoles, des bibliothèques. Le Conseil présidé par le gérousiarque, nomme les administrateurs ou achontes. Le secrétaire (grammateus) veille à l’établissement des procès verbaux des réunions et à la conservation des archives. Le rabbin, ou archisynagogue, jouissant d’une large indépendance à l’égard du Conseil, assure le culte divin, la prédication et l’enseignement de la Loi. A ses côtés, nous trouvons ses assistants classiques : les lecteurs, les traducteurs, les chamashim ou sacristains ." [52]
3) Sous l’Empire de Rome
« Selon J.Juster [53] , l’Empire romain, sur un total de 80 millions d’habitants, pouvait comprendre 6 à 7 millions de Juifs, soit une proportion de 7 pour 100. Ce chiffre ne comprend évidemment pas les prosélytes dont le nombre serait par ailleurs impossible à déterminer, encore moins les « sympathisants », ceux qui iront dans les synagogues cueillir quelques idées ou quelques pratiques nouvelles qui s’intégreront tant bien que mal à leurs croyances païennes ." [54]
Toutes les Communautés juives de l’Empire de Rome jouissaient d’un même statut juridique, « (…) les Africains du Nord, Juifs y compris, purent accéder aux plus hautes charges. Pour ces derniers, une législation libérale devait les dispenser de toutes les obligations civiques du culte païen, incompatibles avec leur foi religieuse. Rome établissait là une distinction très nette entre le temporel et le spirituel, admettant qu’un citoyen romain appartienne civiquement sans aucune restriction, à l’Etat romain, et spirituellement à la « nation juive ». A ce titre, les Juifs furent dispensés du devoir (…) d’honorer les dieux protecteurs de la Cité. En ce qui concerne le culte rendu à l’empereur, ils devaient employer les formules usitées par les Romains mais ne pouvaient omettre les qualités et les attributs divins qui lui étaient reconnus ; le jour de la fête impériale et des fêtes nationales, ils devaient, au lieur de se rendre au temple païen, se réunir dans leur synagogue pour implorer la faveur du Dieu sur César. (…) L’observance du shabbat était quasi officielle, puisqu’on ne pouvait obliger le Juif à comparaître en Justice, ni à accomplir aucune corvée, ..ils étaient régis par la même loi pénale…et pouvaient conclure des contrats commerciaux… » [55] C’est avec Antonin le Pieux (138-165) que la Pax Romana rétablit la liberté de culte et la pratique religieuse (Sous Trajan et Hadrien, même la circoncision fut interdite). Ce sont les disciples de Rabbi Akiba qui reconstituent un premier centre spirituel à Uscha, en Galilée, et restaurent le Sanhédrin. Rome en signe d’apaisement, reconnaît l’autorité de l’ethnarque, chef spirituel, qui préside le Sanhédrin, et dont le pouvoir s’étend sur tous les Juifs de l’Empire et dont le siège se situait en Palestine, à Beth-Shearim, au nord-ouest du mont Thabor.
Réflexions et Conclusion
On ne peut pas comprendre comment de nombreuses tribus Berbères furent juives, regroupant des milliers d’individus, pratiquant des dialectes un peu différents, répartis sur le territoire de la Libye au Maroc, et tenant compte des innombrables difficultés inhérentes à la conversion au Judaïsme, sans imaginer un contexte favorable, ou une expérience pré- existante du Judaïsme soit datant de l’époque Cananéenne, au moment où les Philistins quittent Canaan, soit datant de l’époque du 1er Temple à la faveur des comptoirs Phéniciens qui viennent fonder Carthage aux environ de 814-813 av èc, soit de l’époque du second Temple, soit dans le cadre des politiques de peuplement de l’Ifriqia, par l’Empire de Rome (distribution de terres) dans lequel vit une nombreuse population juive ou judéenne dont de nombreux mercenaires, ainsi que cette période préislamique qui va du VIII° au X° siècle favorable au développement d’une influence juive chez les Berbères. Autant d’ époques et de faits historiques qui rendent plausible l’installation de groupes de peuplement juifs en Afrique du Nord, en concomitance avec une judaïsation des populations déjà sensibilisées directement ou indirectement. On peut constater à la lecture des documents que les Berbères ne manifestèrent jamais d’hostilité envers les Juifs, au titre d’ennemis conquérants, et si les Juifs purent se joindre à eux, à différentes époques, s’ils se laissèrent judaïser pour certains, c’est que le Judaïsme ne leur était pas étranger, et les Juifs ne constituaient pas une force menaçante, mais une force morale qu’ils respectaient.
Au moment de la conquête arabe (640), les tribus juives de l’Arabie à la Libye furent soit anéanties soit converties (Médine, Quaibar), quelques groupes épars purent-ils rejoindre ceux des Aurès pour résister ou tout au moins s’y réfugier ? c’est probable. N’oublions pas que les zones montagneuses concernées sont largement ouvertes sur le Sahara, vers le sud, à l’abri des conquérants venant de la mer ou des zones côtières. N’oublions pas que les informations se véhiculent avec les caravanes traversant de grands espaces, et que les Juifs forment une partie essentielle des caravaniers ; ils ne s’ignorent pas d’une contrée à l’autre, ils ont noué des liens, ils se déplacent toujours d’un point à l’autre sachant où trouver et chez qui trouver le gîte et le couvert en conformité avec les lois juives. Ce n’est pas l’effet du hasard si l’on trouve le long des routes caravanières des traces juives (pièces de monnaie, de poteries, parchemins) et de foyers installés, de l’Afrique noire à l’Asie (Chine).
André Chouraqui dans son « Histoire des Juifs en Afrique du Nord" [56], décrit longuement le vêtement porté par ses ancêtres dans lequel se conjuguent toutes les influences espagnoles, turques, algériennes : « (..) ample saroual aux mille plis savamment ordonnés, ceinture d’hidalgo, faite pour renforcer la taille et fortifier l’assise du corps, gilet moulant avantageusement le buste, brodé et fermé par des dizaines de boutons délicatement ornés, boléro visiblement hérité des traditions hispaniques, artistement coupé dans de fortes et nobles étoffes, aux couleurs nuancées, et par surcroît brodées. Surmontant le tout, une coiffure, en forme de chéchia, rouge, fortement serrée dans un turban couleur or, (…) »
Toute l’histoire des Juifs en Afrique du Nord est dans leur vêtement toute résumée : Une formidable présence fusionnelle avec les autochtones et une capacité à persister face à tous les bouleversements historiques.
EN SAVOIR PLUS : André Chouraqui cite les chercheurs dont les travaux comptent parmi les meilleurs : Georges Vajda, H.Z. Hirschberg, Doris Bensimon-Donath, David Corcos, Paul Sebbag, Robert Attal, J.D.Abbou, H. Elkaïm, Paul Flamand, Haïm Zafrani, A. Zagouri, Issakhar Ben Ami…
[1] .Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette. »
[2] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette
[3] "Les Berbères" de Jean Servier, éd. PUF coll. Que sais-je ?
[4] "L’histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale." de Ibn Khaldoun.
[5] Id., op. cit t.I, p. 167.
[6] "Marcel Simon, dans sa magistrale étude "Judaïsme berbère en Afrique ancienne", souligne un certain flottement d’Ibn Khaldoun qui s’élève, quelques pages plus loin, "contre l’idée d’une migration" et considère les Berbères comme des autochtones de l’Afrique, en parlant toutefois des démêlés de leurs ancêtres cananéens en Israël." notes de André Chouraqui dans "Histoire des Juifs en Afrique du Nord", éd. Hachette.
[7] Ibn Khaldoun, op. cit., P. 184.
[8] Gsell : "Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, t.I, p 341, n3.
[9] Jubilés, IX,I.
[10] Flavius Josèphe : Antiquités Judaïques, 1, 15,
[11] "Selon Sloush (…) d’anciens textes égyptiens attestent que sous la XIX° dynastie des Pharaons, donc avant l’établissement des Juifs en Palestine, des Hyksos vaincus par les Pharaons émigrèrent au Maghreb, Sloush attribue au Juifs de Cyrène la naissance de l’idée de l’origine cananéenne des Berbères." notes de André Chouraqui..
[12] Midrash Lévitique Rabba, XVII. Cf. Talmud de Jérusalem, Sukkah, 5a, 23 a (…). Notes de André Chouraqui, Histoire des Juifs en Afrique du Nord, éd. Hachette
[13] Tossephta Shabbat, VII, VIII, 25. Sloush : Judéo-Héllènes, p.59. Les Amorrhéens sont encore l’une des tribus cananéennes. Les variations, Guirgachéen, Amorrhéens, confirment l’idée générale d’une origine cananéenne des peuples de l’Afrique. Une chronique chrétienne anonyme datant du II° siècle (Migne : P.L. 3,665) étend cette légende aux habitants des Baléares qui seraient également à l’origine issus des Cananéens en fuite devant "ce bandit de Josué, fils de Noun" pour reprendre l’irrévérencieuse expression transmise par Procope. Cf. Talmud de Jérusalem, Shabbat, VI, 36. Voir Paul Monceaux : " Les colonies juives dans l’Afrique romaines", dans R.E.J., t. XLIV,Paris, 1902, et The Jewish Encyclopedia, t.I. p.225." notes de André Chouraqui.
[14] "Yossiphon, I, 2. Ibn Khaldoun se rattache évidemment à la tradition rapportée par Josèphe et voit dans les Berbères les descendants d’Abraham. (…)"
[15] Saint Augustin : Epistolae ad Romanos inchoata expositio, 13 (P.L. 34, 2096) (…).
[16] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette, p.49,50.
[17] ("Les Berbères", éd. Puf)
[18] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette, p.62.
[19] "Le Berbère à l’école nationale des Langues Orientales vivantes" Paris, Imprimerie Nationale de France, 1948, p. 250.
[20] "Ces travaux ont paru en 1893 : Baskisch und Berberisch (in Travaux de l’Académie Royale des Sciences de Prusse, t. XXI, p. 591.613), et Die Verwandtschaft des Baskichen mit der Berbersprachen (Brunschweig, 1894)."
[21] "Les Berbères" de Jean Servier, éd. Puf, p.33.
[22] "E. Renan : Histoire générale des langues sémitiques, Paris, 1878, p. 148. Nahum Sloush (Civilisation hébraïque et phénicienne à Carthage, Tunis, 1911, p.16) fidèle à sa manière, affirme que les seules différences entre l’hébreu et le punique relèvent de l’orthographe et de la prononciation". Notes de André Chouraqui.
[23] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette, p.50.51.
[24] id., op.cit., p.252.
[25] "Les Berbères" de Jean Servier, éd. Puf coll Que sais-je ?, p 57.58.
[26] Jean Servier "Les Berbères".
[27] Jean Servier, Les Berbères, ed. Puf.
[28] Jean Servier, "Les Berbères", éd. Puf, p70
[29] L’équivalent en hébreu se dit rruah
[30] Marcel Simon : Op. Cit., p. 131. Notes de André Chouraqui dans Histoire des Juifs en Afrique du Nord.
[31] Voir "Le Judaïsme berbère en Afrique ancienne, de Marcel Simon. Notes de André Chouraqui.
[32] M. Simon, p. 109. Les Coelicoles se donnent eux-mêmes le nom de Juifs. Code Théodosien, 16.8.19. Sur les liens entre Coelicoles et adorateurs de Regina Coelestis, cf. Marcel Simon, pp. 111-114. Sur les Abeloniens et les Coelicoles, cf. Mesnage, op cit. p. 537, Mièses, op. cit. P. 146.
[33] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette, p.63.
[34] "Une inscription découverte à l’ouest de Kairouan, à Henchir-Djouana en Tunisie centrale (cf. Monceaux : "Païens judaïsants. Essai d’explication d’une inscription africaine", dans Revue Africaine, 1902, pp. 208.226), permet de connaître cette influence biblique très précise parmi les païens judaïsants qui, au III° siècle encore, peuvent accéder directement, nous l’avons vu, à la Bible hébraïque. Cf. F. Cumont : " Un fragment de sarcophage judéo-païen", dans Revue archéologique, 1916, II, p.9, n°4 ? QUI analyse une inscription authentiquement juive." notes de André Chouraqui dans "Histoire des Juifs en Afrique du Nord.
[35] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette.
[36] Op. cit., vol. II, p.35..
[37] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette.
[38] L.C. Briggs : " Aperçu préliminaire sur l’anthropologie des Juifs du Mzab", dans Bulletin de la Société d’histoire naturelle de l’Afrique du Nord, t. XLVI, 1955, pp. 135-154 ; L.C.Briggs et N.L.Guede : No more for ever, Cambridge, Mass., 1964. Notes de André Chouraqui.
[39] Cf. Talmud de Jérusalem, Kilaïm, 8, 3. Notes de A. Chouraqui.
[40] Zafrani déplore que ces vestiges n’aient pas été recueillis car tous les mellahs berbères ont disparu après le grand exode des années 1950. Cf. Galand-Pernet et Zafrani : Op. cit., vol I, p.1.
[41] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette, p.67.
[42] El-Waqdi, "considéré par Hirschberg comme un historien sérieux qui mesure ses propos."
[43] "Abraham ben Zamero était rabbin, médecin et homme politique. Les membres de cette famille avaient rempli au XVI° siècle un rôle important, dans leurs communautés, exerçant des fonctions politiques et diplomatiques dans les comptoirs portugais de la côte atlantique du Maghreb." notes de A. Chouraqui.
[44] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette, p 67.68.
[45] Cf. Hirschberg : Op., cit., tII, pp. 26.27 ; cf. aussi Houdas et Delafosse : Tarikh al-Fettach de Mahmoud Kati, 1913, pp. 62.64 ; 119-123..
[46] Cf. P. de Cenivol : " La légende du Juif Ibn Mechol et la fête du sultan des Tolba à Fez", dans Hespéris, t.V, pp. 137-218 ; Shlomo Hacohen : Chroniques de Debdou dans Vayahel Shlomo (en hébreu), Casablanca, 1929, pp. 2b-3a ; Hirschberg : Op., cit, t.II, p. 28.
[47] M. Eisenbeth : Le Judaïsme nord-africain, Paris, 1931, Pp. 34640. N. Sloush : Travels in North Africa, Philadelphia, 1927, pp. 295-305 ; Hirschberg : Op. Cit., t.II, pp. 29-30.
[48] Sarid ou Palit, premier recueil, Tel-Aviv, 1945, pp. 30-32. notes de A. Chouraqui.
[49] Cf. Héron de Villefosse : Bull. des Antiquités de France, 1895, p.150. Les inscriptions de la synagogue de Naro sont conservées dans les très riches collections du musée du Bardo. Les mosaïques en sont conservées au musée de Toulouse. notes de A. Chouraqui.
[50] "A côté des chandeliers à sept branches, les éléments figuratifs cependant prohibés par le plus formel commandement de la Bible y sont nombreux, comme d’ailleurs dans les synagogues contemporaines découvertes en Israël : on y trouve des lions, des hyènes, des perdrix, des pintades, des canards, des poissons, des fruits, des arbres, des figures humaines, etc.. Notes de A.Chouraqui. A noter que la synagogue de Doura-Europos en Syrie et Beth Alpha en Israël datées du III° siècle, présentent également des motifs figuratifs.
[51] "Trop peu connue du public, aux portes de Tunis, est l’une des sources les plus précieuses pour la connaissance du judaïsme à Carthage. P. Monceaux : "Les colonies juives dans l’Afrique romaine", dans R.E.J, 1902, t. XLIV, p.16. Pour la description détaillée de la nécropole, voir P. Delattre : La Nécropole juive de Carthage, Lyon, 1895. Cf. A.L. Delattre : l’Epigraphie funéraire chrétienne à Carthage, Tunis 1926. Du même : La Nécropole des Rabs, prêtres et prêtresses de Carthage, Paris, 1905. Id., Paris, 1906. Du même : Une visite à la Nécropole des Rabs, Palerme, 1906." notes de A. Chouraqui.
[52] Histoire des Juifs en Afrique du Nord, de André Chouraqui, éd. Hachette.
[53] Op. cit., I, p. 180.209.
[54] Notes de A. Chouraqui dans Histoire des Juifs en Afrique du Nord, éd.Hachette.
[55] Idem.
[56] Editions Hachette, p.19.
22 août 2007
11 août 2007
Repousser le désert - La ville en train d'avaler son fleuveLes déserts ne cessent de grignoter l'Afrique, brûlant tout sur leur passage et transformant radicalement la vie des humains. Mais la conscience de l'urgence d'agir contre l'avancée des sables ne cesse de monter parmi les populations. Notre collaboratrice Monique Durand s'est rendue dans trois pays africains en bordure du Sahara: au Mali, au Sénégal, au Maroc. Elle s'est intéressée, en particulier, à la lutte quotidienne des femmes pour freiner la course du monstre saharien. Voici le premier de trois articles.
Le matin rouge et or monte à l'assaut d'Agadir et la mer émerge en une ceinture bleuâtre. Départ vers le village de Tioute, à une quarantaine de kilomètres plus à l'est. Laissons derrière nous les palaces du bord de mer, les night clubs, Fouquet's, piscines et autres tennis de cette Cannes du Maroc conçue pour éviter tout choc culturel trop intense aux Occidentaux et sortie tout droit d'un cauchemar. Le 29 février 1960, vers minuit, Agadir fut ensevelie en quelques secondes par un tremblement de terre qui tua près de 15,000 habitants dans leur sommeil. La ville nouvelle fut érigée avec pour vocation de devenir cette station balnéaire africaine où déambulent aujourd'hui les vacanciers rougeauds sur les riches avenues qui longent l'Atlantique. Des avenues hérissées de barrages policiers « pour traquer les barbus », me dit Hassan, mon guide et traducteur. «C'est notre sécurité, c'est normal», ajoute-t-il. La police marocaine est sur les dents depuis les attentats de Madrid et, plus récemment, ceux de Casablanca perpétrés par les jeunes islamistes des bidonvilles. Elle arrête et fouille tous ceux qui, de près ou de loin, éveillent des soupçons. Mais pas Hassan qui, à 29 ans, se définit comme «un garçon moderne» et se fie au roi Mohammed VI pour lui assurer bonheur et tranquillité. Il n'ira pas voter d'ailleurs aux élections législatives prévues en septembre. «C'est le roi qui fait tout. Alors pas besoin de voter.» Cap, donc, sur Tioute où nous attendent les femmes d'une coopérative d'extraction d'huile d'argane. Le contraste est saisissant entre la zone touristique d'Agadir, arrosée d'océan, d'eau en bouteilles et de vins fins, et la zone sahélienne, transition vers le désert, dans laquelle nous nous retrouvons aussitôt franchies les limites de la ville. Ici, dans ce Maroc du sud, la pluie est rare, moins de 200 mm par année. Et les habitants, en situation de « stress hydrique » comme disent les spécialistes, c'est-à-dire en pénurie d'eau chronique. Nous roulons dans une savane où seuls les arganiers, ces arbres fameux qui n'existent qu'au Maroc et au Mexique, arrivent encore à pousser. Le jour est maintenant complètement allumé. Le soleil darde. Nous naviguons dans une sorte de beauté nue. Notre route semble à parfaite équidistance entre les montagnes du Haut Atlas, au nord, et celles de l'Anti Atlas, au sud, dont certains sommets sont coiffés de neige. Étonnant de voir ce blanc neigeux alors que nous défilons dans ce qui devient de plus en plus, au fur et à mesure que nous progressons, une fournaise. Depuis quelques décennies, le Maroc a détruit des milliers d'hectares de ses arganeraies pour se livrer à la culture maraîchère intensive, au coeur de laquelle se trouve sa célèbre clémentine. À vol d'oiseau, on voit l'aridité qui domine tout le paysage, que troublent seulement une constellation de clémentiniers alignés en rangs bien droits et ces immenses serres blanches qui abritent les fraises et les bananes qui inonderont les marchés européens. Avec l'éradication progressive des arganeraies sont disparus ou disparaîtront bientôt, si rien n'est fait, les derniers remparts contre le désert. Car l'arganier, doté de longues racines, va chercher l'eau dans les profondeurs où elle se cache, fixant ainsi la terre et freinant la course du sable. Sans ces minces gendarmes ligneux, le désert peut s'engouffrer sans plus d'obstacles. «Il faut urgemment revenir à l'arganier et aux espèces qui s'accordent à notre terroir, comme les palmiers-dattiers et les cactus producteurs des figues de Barbarie.», m'avait dit Zoubida Charrouf, professeure de chimie à la Faculté des sciences de l'Université de Rabat et instigatrice du projet Targanine qui regroupe des coopératives de femmes qui extraient l'huile des amandes de l'arganier et reboisent les forêts de l'arbre précieux. Passé la cité de Taroudant, où Jacques Chirac aimait à passer les fêtes de fin d'année, nous voici engagés sur une petite route étroite et cahotante. Tioute est à deux pas, sorte de bout du monde de sable et de poussière. Bout du monde? Un car est arrêté là, et un flot de touristes japonais se précipitent sur un arganier rempli de chèvres noires qui mangent les fruits de l'arbre. Étrange arbre de Noël aux boules à cornes et à barbiche. Nous arrivons à la coopérative. Marjis, la directrice, nous entraîne dans la salle de concassage. Ce matin-là, une trentaine de femmes, assises par terre en un grand cercle et sous deux immenses photos du roi Mohammed VI, broient les fruits de l'arganier dont la coque contient deux amandes. Le bout du monde, il est ici et maintenant, dans cette pièce exigüe, noire et humide où l'on entend le craquement des coques contre les pierres. Et les rires étouffés des concasseuses, sous leur foulard berbère aux couleurs vives. Les coopératives Targanine, dont la première a été créée en 1996, sont au nombre de 15. En sont membres des centaines de femmes désireuses d'améliorer leurs revenus en haussant la qualité de leur production d'huile d'argane, une activité féminine traditionnelle dans ces régions arides. Ces femmes n'ont en général jamais fréquenté l'école et sont souvent le gagne-pain de leur famille. «Ce sont les Québécois qui, les premiers, ont cru à notre projet», raconte la professeure Charrouf qui a associé l'Université de Montréal à ses recherches sur l'arganier. C'est Oxfam-Québec qui parraine le projet depuis ses tout débuts. Le Centre canadien de Recherches pour le Développement international (CRDI) est aussi partenaire. Dans ces coopératives, le moulin à moudre est remplacé par des presses mécaniques qui allègent le travail des femmes. On y produit des huiles aux vertus médicinales et culinaires et d'autres à usages cosmétiques. Avant les coopératives, les concasseuses touchaient à peine 100 dirhams (15$CAN) par mois avec cette activité. Depuis leur constitution en coopératives, elles touchent parfois jusqu'à 1,200 dirhams (180$CAN). Et l'huile d'argane commence à faire... tache d'huile! Et gagne tout doucement ses galons et sa renommée dans le monde entier. La professeure Charrouf rêve que cet élixir rare soit un jour prochain labellisé, un peu sous le mode des AOC. «Qu'il soit reconnu fleuron du Maroc aux côtés de nos clémentines, de l'huile d'olive et du safran», renchérit-elle.L'autre mission essentielle que se sont données ces coopératives est de favoriser le reboisement de l'arganeraie pour lutter contre la désertification. Les femmes des coopératives plantent chaque année des milliers d'arganiers, tandis que se multiplient à un rythme exponentiel les plants dans les pépinières des services publics. Les surfaces reboisées ont été multipliées par 35 ces dix dernières années avec les coopératives de femmes! La déforestation est la première cause de la désertification en Afrique. Partout sur le continent, les forêts sont abattues pour cultiver ou pour cueillir le bois à des fins domestiques. Au Maroc, les cultures à grande échelle sont en train d'avoir raison des derniers bastions forestiers. Tout y est passé : les arganiers, les chênes-liège, les thuyas, les cèdres et les palmiers-dattiers! 30,000 hectares de forêt, sur les 9 millions recensés dans le royaume, disparaissent tous les ans. La totalité ou presque du territoire marocain est affectée, à des degrés divers, par le phénomène. Et les oasis, dont l'existence est directement liée à celle de leur palmeraie, sont toutes en train de s'éteindre. En un siècle, les palmeraies pour l'ensemble du Maroc ont perdu plus des trois quarts de leur surface! Retour chez nos concasseuses où se poursuit le cliquetis des coques. Elles déposent les amandes, une à une, dans une grande corbeille tressée. Il faudra à Tamou, 37 ans, presque trois jours de ce travail ardu et fastidieux, qui fait mal aux doigts et au dos, pour produire 1 litre d'huile. Depuis qu'elle travaille à la coop, elle a pu s'offrir un téléphone portable et aider son frère à acheter du sucre et du savon. «Et elle a pris du poids!», lancent quelques-unes de ses consoeurs en rigolant. Les championnes arrivent à broyer 35 kilos d'amandes d'arganiers par mois. Mais Tamou, elle, ne souhaite pas battre de records. Elle concasse 20 kilos par mois, et parfois seulement 15. Elle concasse machinalement. Et des fois la machine est lente. Zara, assise à côté, a pu acheter une télé à ses enfants avec ses revenus de la coop. « Ma vie est plus belle qu'avant », fait-elle simplement. Zara ne connaît pas son âge, elle n'est jamais allée chercher son acte de naissance. Trop compliqué, trop loin. Les campagnes marocaines demeurent isolées, pauvres et analphabètes. Souvent sans eau ni électricité. Cela peut expliquer pourquoi le Maroc traîne, encore aujourd'hui, au 125ième rang mondial pour le développement humain. Et au 124ième rang pour le PIB. Nous rentrons à Agadir dans un paysage d'ocre et de blanc. Sur une colline, voyons trois mots écrits en lettres immenses faites de haies taillées: Dieu, le roi, le peuple. Avons laissé Tamou et Zara à leur antre sombre, au milieu des coques qu'en cette heure avancée de la journée, elles concassent encore. Un soir lunaire descend sur les arganiers. Ces arbres-là, l'air de rien, protégerons Tamou et Zara contre le monstre. Devant le désert qui casse tout, l'arganier plie mais ne rompt point.
Monique Durand
LE DEVOIR Édition du samedi 11 et du dimanche 12 août 2007
Le matin rouge et or monte à l'assaut d'Agadir et la mer émerge en une ceinture bleuâtre. Départ vers le village de Tioute, à une quarantaine de kilomètres plus à l'est. Laissons derrière nous les palaces du bord de mer, les night clubs, Fouquet's, piscines et autres tennis de cette Cannes du Maroc conçue pour éviter tout choc culturel trop intense aux Occidentaux et sortie tout droit d'un cauchemar. Le 29 février 1960, vers minuit, Agadir fut ensevelie en quelques secondes par un tremblement de terre qui tua près de 15,000 habitants dans leur sommeil. La ville nouvelle fut érigée avec pour vocation de devenir cette station balnéaire africaine où déambulent aujourd'hui les vacanciers rougeauds sur les riches avenues qui longent l'Atlantique. Des avenues hérissées de barrages policiers « pour traquer les barbus », me dit Hassan, mon guide et traducteur. «C'est notre sécurité, c'est normal», ajoute-t-il. La police marocaine est sur les dents depuis les attentats de Madrid et, plus récemment, ceux de Casablanca perpétrés par les jeunes islamistes des bidonvilles. Elle arrête et fouille tous ceux qui, de près ou de loin, éveillent des soupçons. Mais pas Hassan qui, à 29 ans, se définit comme «un garçon moderne» et se fie au roi Mohammed VI pour lui assurer bonheur et tranquillité. Il n'ira pas voter d'ailleurs aux élections législatives prévues en septembre. «C'est le roi qui fait tout. Alors pas besoin de voter.» Cap, donc, sur Tioute où nous attendent les femmes d'une coopérative d'extraction d'huile d'argane. Le contraste est saisissant entre la zone touristique d'Agadir, arrosée d'océan, d'eau en bouteilles et de vins fins, et la zone sahélienne, transition vers le désert, dans laquelle nous nous retrouvons aussitôt franchies les limites de la ville. Ici, dans ce Maroc du sud, la pluie est rare, moins de 200 mm par année. Et les habitants, en situation de « stress hydrique » comme disent les spécialistes, c'est-à-dire en pénurie d'eau chronique. Nous roulons dans une savane où seuls les arganiers, ces arbres fameux qui n'existent qu'au Maroc et au Mexique, arrivent encore à pousser. Le jour est maintenant complètement allumé. Le soleil darde. Nous naviguons dans une sorte de beauté nue. Notre route semble à parfaite équidistance entre les montagnes du Haut Atlas, au nord, et celles de l'Anti Atlas, au sud, dont certains sommets sont coiffés de neige. Étonnant de voir ce blanc neigeux alors que nous défilons dans ce qui devient de plus en plus, au fur et à mesure que nous progressons, une fournaise. Depuis quelques décennies, le Maroc a détruit des milliers d'hectares de ses arganeraies pour se livrer à la culture maraîchère intensive, au coeur de laquelle se trouve sa célèbre clémentine. À vol d'oiseau, on voit l'aridité qui domine tout le paysage, que troublent seulement une constellation de clémentiniers alignés en rangs bien droits et ces immenses serres blanches qui abritent les fraises et les bananes qui inonderont les marchés européens. Avec l'éradication progressive des arganeraies sont disparus ou disparaîtront bientôt, si rien n'est fait, les derniers remparts contre le désert. Car l'arganier, doté de longues racines, va chercher l'eau dans les profondeurs où elle se cache, fixant ainsi la terre et freinant la course du sable. Sans ces minces gendarmes ligneux, le désert peut s'engouffrer sans plus d'obstacles. «Il faut urgemment revenir à l'arganier et aux espèces qui s'accordent à notre terroir, comme les palmiers-dattiers et les cactus producteurs des figues de Barbarie.», m'avait dit Zoubida Charrouf, professeure de chimie à la Faculté des sciences de l'Université de Rabat et instigatrice du projet Targanine qui regroupe des coopératives de femmes qui extraient l'huile des amandes de l'arganier et reboisent les forêts de l'arbre précieux. Passé la cité de Taroudant, où Jacques Chirac aimait à passer les fêtes de fin d'année, nous voici engagés sur une petite route étroite et cahotante. Tioute est à deux pas, sorte de bout du monde de sable et de poussière. Bout du monde? Un car est arrêté là, et un flot de touristes japonais se précipitent sur un arganier rempli de chèvres noires qui mangent les fruits de l'arbre. Étrange arbre de Noël aux boules à cornes et à barbiche. Nous arrivons à la coopérative. Marjis, la directrice, nous entraîne dans la salle de concassage. Ce matin-là, une trentaine de femmes, assises par terre en un grand cercle et sous deux immenses photos du roi Mohammed VI, broient les fruits de l'arganier dont la coque contient deux amandes. Le bout du monde, il est ici et maintenant, dans cette pièce exigüe, noire et humide où l'on entend le craquement des coques contre les pierres. Et les rires étouffés des concasseuses, sous leur foulard berbère aux couleurs vives. Les coopératives Targanine, dont la première a été créée en 1996, sont au nombre de 15. En sont membres des centaines de femmes désireuses d'améliorer leurs revenus en haussant la qualité de leur production d'huile d'argane, une activité féminine traditionnelle dans ces régions arides. Ces femmes n'ont en général jamais fréquenté l'école et sont souvent le gagne-pain de leur famille. «Ce sont les Québécois qui, les premiers, ont cru à notre projet», raconte la professeure Charrouf qui a associé l'Université de Montréal à ses recherches sur l'arganier. C'est Oxfam-Québec qui parraine le projet depuis ses tout débuts. Le Centre canadien de Recherches pour le Développement international (CRDI) est aussi partenaire. Dans ces coopératives, le moulin à moudre est remplacé par des presses mécaniques qui allègent le travail des femmes. On y produit des huiles aux vertus médicinales et culinaires et d'autres à usages cosmétiques. Avant les coopératives, les concasseuses touchaient à peine 100 dirhams (15$CAN) par mois avec cette activité. Depuis leur constitution en coopératives, elles touchent parfois jusqu'à 1,200 dirhams (180$CAN). Et l'huile d'argane commence à faire... tache d'huile! Et gagne tout doucement ses galons et sa renommée dans le monde entier. La professeure Charrouf rêve que cet élixir rare soit un jour prochain labellisé, un peu sous le mode des AOC. «Qu'il soit reconnu fleuron du Maroc aux côtés de nos clémentines, de l'huile d'olive et du safran», renchérit-elle.L'autre mission essentielle que se sont données ces coopératives est de favoriser le reboisement de l'arganeraie pour lutter contre la désertification. Les femmes des coopératives plantent chaque année des milliers d'arganiers, tandis que se multiplient à un rythme exponentiel les plants dans les pépinières des services publics. Les surfaces reboisées ont été multipliées par 35 ces dix dernières années avec les coopératives de femmes! La déforestation est la première cause de la désertification en Afrique. Partout sur le continent, les forêts sont abattues pour cultiver ou pour cueillir le bois à des fins domestiques. Au Maroc, les cultures à grande échelle sont en train d'avoir raison des derniers bastions forestiers. Tout y est passé : les arganiers, les chênes-liège, les thuyas, les cèdres et les palmiers-dattiers! 30,000 hectares de forêt, sur les 9 millions recensés dans le royaume, disparaissent tous les ans. La totalité ou presque du territoire marocain est affectée, à des degrés divers, par le phénomène. Et les oasis, dont l'existence est directement liée à celle de leur palmeraie, sont toutes en train de s'éteindre. En un siècle, les palmeraies pour l'ensemble du Maroc ont perdu plus des trois quarts de leur surface! Retour chez nos concasseuses où se poursuit le cliquetis des coques. Elles déposent les amandes, une à une, dans une grande corbeille tressée. Il faudra à Tamou, 37 ans, presque trois jours de ce travail ardu et fastidieux, qui fait mal aux doigts et au dos, pour produire 1 litre d'huile. Depuis qu'elle travaille à la coop, elle a pu s'offrir un téléphone portable et aider son frère à acheter du sucre et du savon. «Et elle a pris du poids!», lancent quelques-unes de ses consoeurs en rigolant. Les championnes arrivent à broyer 35 kilos d'amandes d'arganiers par mois. Mais Tamou, elle, ne souhaite pas battre de records. Elle concasse 20 kilos par mois, et parfois seulement 15. Elle concasse machinalement. Et des fois la machine est lente. Zara, assise à côté, a pu acheter une télé à ses enfants avec ses revenus de la coop. « Ma vie est plus belle qu'avant », fait-elle simplement. Zara ne connaît pas son âge, elle n'est jamais allée chercher son acte de naissance. Trop compliqué, trop loin. Les campagnes marocaines demeurent isolées, pauvres et analphabètes. Souvent sans eau ni électricité. Cela peut expliquer pourquoi le Maroc traîne, encore aujourd'hui, au 125ième rang mondial pour le développement humain. Et au 124ième rang pour le PIB. Nous rentrons à Agadir dans un paysage d'ocre et de blanc. Sur une colline, voyons trois mots écrits en lettres immenses faites de haies taillées: Dieu, le roi, le peuple. Avons laissé Tamou et Zara à leur antre sombre, au milieu des coques qu'en cette heure avancée de la journée, elles concassent encore. Un soir lunaire descend sur les arganiers. Ces arbres-là, l'air de rien, protégerons Tamou et Zara contre le monstre. Devant le désert qui casse tout, l'arganier plie mais ne rompt point.
Monique Durand
LE DEVOIR Édition du samedi 11 et du dimanche 12 août 2007
10 août 2007
LE VAISSEAU DU SAHARA 2
Chameaux & Société
Les relations entre chameaux et société : entre marginalisation et idéalisation
Bernard Faye Le dromadaire, animal délaissé : le retour à l’état sauvageLes dromadaires ont été importés en Australie au 19ème siècle pour explorer les grands déserts du centre du continent. Regroupés en attelages de plus de dix dromadaires, ils étaient utilisés pour tracter les lourdes charges tels les rails et traverses de chemin de fer à travers le désert du Simpson. Avant la motorisation de l’agriculture, ils étaient utilisés comme auxiliaires des activités agricoles. Mais une fois qu’ils eurent contribué à l’équipement du pays des infrastructures modernes ou aux autres activités agricoles multiples, ils furent remerciés pour leurs bons et loyaux services et on leur rendit la liberté.Livrés à eux-mêmes, dans un environnement dépourvu de prédateurs, ils se sont multipliés pour atteindre une population sauvage estimée de 100 000 à 500 000 têtes (Gee, 1996). Aujourd’hui, en souvenir de ces dromadaires et des chameliers afghans qui les guidaient, le train qui traverse le continent du nord au sud se nomme le Ghan, du mot « Afghan », et arbore sur l’avant de sa motrice, un dromadaire monté, modeste hommage à ce pionnier de la conquête du bush.Les chercheurs ont pu mettre à profit cette situation pour faire de ce troupeau marron unique au monde un objet d’observation. Il leur permet de mieux comprendre et d’étudier le comportement de l’espèce dromadaire sans la gestion imposée par l’homme (Heucke et al., 1992). Cependant, ce marronnage n’est pas sans poser problème. La croissance démographique importante de ce cheptel commence à poser des problèmes de pression sur le milieu. Aux marges désertiques, le dromadaire féral rentrant en concurrence avec les autres espèces domestiques, un Camel Destruction Act fut édité en 1925, autorisant l’abattage des animaux « en surnombre »
. L’histoire retient entre autre pendant la sécheresse de 1961, l’abattage de 1 150 têtes autour de trois points d’eau (Wilson, 1984). Plus récemment, il est question d’organiser des captures et des exportations vers les pays du Golfe qui prisent particulièrement la viande de dromadaire.1.7 Le dromadaire au cœur de l’estime des hommesLes multiples calamités et évolutions endurées par les populations chamelières (conflits, sécheresse, sédentarisation, crise de l’élevage pastoral) n’ont pas réussi à venir à bout de leur attachement ancestral au vaisseau du désert : « A la création du monde, il n’existait qu’une chamelle, appelée Fakaru, et le monde entier vivait grâce à son lait » dit un proverbe touareg (Caballion, 2003). Mais au-delà de cet attachement, on constate une idéalisation (une mythification ?) dont même les scientifiques ne sont pas à l’abri.2.1 Le dromadaire, l’animal idéaliséLes particularités anatomiques et physiologiques du dromadaire ont toujours fasciné les voyageurs et les chercheurs en prise aux zones désertiques. Etrange animal en effet, avec son cou d’une longueur peu usuelle, sa bosse sur le dos, sa démarche chaloupée, sa légendaire sobriété et son endurance à toute épreuve. Sa cohabitation sereine avec des peuples qui partagent avec lui une grande sobriété de l’existence, n’a pas manqué non plus d’attirer les chercheurs d’absolu. Le désert et ceux qui l’habitent exercent de fait, une fascination pour « l’authenticité ». Le dromadaire est un élément du retour au source, un compagnon indéfectible de la méharée, cette promenade dans un univers désolé, en rupture complète avec la modernité, moment où l’homme moderne retrouve l’essence d’une existence dépouillée : dormir à la belle étoile, se nourrir du pain cuit dans le sable ou du lait cru de chamelle, évaluer le passage du temps au rythme des pas du dromadaire. En Europe et aux Etats-Unis, cette idéalisation se prolonge hors du désert par un engouement pour les camélidés : petits camélidés comme animaux de compagnie, association de camélomanes, méharées au catalogue des agences de voyage, organisation de courses médiatisées comme le marathon de Douz (Tunisie) ou la course qui réunit tous les ans les jockeys australiens de la région d’Alice Spring, et ceux de Virginia City dans le Nevada (USA) pour le grand Camel Derby.Dans les pays du Sud, le dromadaire demeure encore empreint d’une forte symbolique où prédomine l’identité culturelle du nomade. Bien des manifestations culturelles organisées ici ou là, s’attribuent le dromadaire comme point focal. Les festivals du désert, en Tunisie, en Algérie, au Mali ou ailleurs mettent tous en exergue le dromadaire comme animal emblématique. Dans le monde touareg, au Mali, au Niger, la Cure Salée, au-delà d’une transhumance nécessaire pour la santé des animaux est un moyen d’affirmer leur identité de nomade. Dans les pays d’Afrique sub-saharienne, on protège les animaux contre le mauvais œil. En Inde, à l’occasion de la foire de Pushkar, les chamelles sont maquillées, décorées, embijoutées jusqu’à l’excès.La défense de l’identité culturelle s’affiche également au travers des produits comme le lait. Chez les populations pastorales sédentarisées et urbanisées, le lait de chamelle est la plupart du temps préféré au lait de vache parce qu’on lui prête des vertus multiples, médicinales ou tonifiantes (Yagil and Van Creveld, 2000). En Asie centrale, les produits laitiers traditionnels issus de la transformation de lait de chamelle sont identifiés à un terroir, à un pays et de véritables cures sont préconisées pour assurer une santé vigoureuse aux consommateurs (Konuspayeva et al., 2003). En Mauritanie, le lait de chamelle, associé aux dattes, est apporté en quantité à l’occasion de cure d’engraissement pour les épouses que les hommes aiment enveloppées.Enfin, il est jusqu’aux scientifiques qui, prenant fait et causes pour le dromadaire, et en vertu de ses remarquables capacités d’adaptation aux conditions du désert, sont capables de tenir un discours emphatique sur cet animal. Certains n’hésitent pas à le considérer comme un élément central de la lutte contre la famine, le sauveur de la désertification, le champion de la préservation de l’environnement. On prête dès lors au dromadaire toutes les vertus d’un remède miracle aux maux des pays arides.
François Brey Le dromadaire, champion des sables
Les relations entre chameaux et société : entre marginalisation et idéalisationBien que le chameau ait eu dès sa domestication, il y a 6000 ans (Eppstein, 1971), un rôle essentiellement utilitaire, l’homme a toujours entretenu avec lui des rapports affectifs et symboliques dont l’importance est peut-être proportionnelle aux dimensions de l’animal et aux services qu’il rend à l’homme du désert. Cet attrait pour l’animal perdure aussi bien dans les pays du Sud que dans les sociétés occidentales, pour des raisons évidemment différentes.Chez les maures de Mauritanie, le désert se décrit comme un immense troupeau de dromadaires et chaque dune est décrite comme un chameau couché. Ce
tte manière de décrire le paysage permet aux nomades de mémoriser un itinéraire et de le transmettre. Le dromadaire imprègne les rêves des uns, les descriptions du monde des autres, il inspire les poètes des temps préislamiques à nos jours.Mais il renvoie aussi à une imagerie populaire empreinte de clichés, d’a priori et de méconnaissances qui le confinent dans un positionnement passéiste, voire obsolète. Cette relation ambivalente se reflète dans les comportements sociaux, les symboles véhiculés et les politiques de développement mis en œuvre ici ou là. De nos jours, les rapports entre le dromadaire et les sociétés du Nord et du Sud obéissent à ces deux tendances divergentes entre marginalisation et idéalisation. Ils se déclinent cependant différemment selon les sociétés en question, la ligne de fracture n’étant pas celle qui sépare les sociétés elles-mêmes, mais plutôt la place que chacune d’entre elles, est prête à donner au dromadaire.1. Le dromadaire, animal marginaliséDans le jargon des agences de développement, les zones désertiques sont qualifiées de zones marginales (« remote areas »). Il n’en faut pas plus pour que le dromadaire, animal de prédilection de ces régions, soit à son tour renvoyé à la marginalisation de sa propre existence. De fait, le dromadaire accumule deux handicaps majeurs vis-à-vis des développeurs et des bailleurs de fonds : (i) animal fortement contraint à un milieu déterminé (contrairement à la vache et aux petits ruminants par exemple), il est généralement confiné aux zones arides de la planète, (ii) ses effectifs au niveau mondial (20 millions de têtes approximativement) sont dérisoires comparés au cheptel bovin (1,3 milliards) ou ovin-caprin pratiquement aussi nombreux.De fait, l’hyperspécialisation de l’espèce aux conditions désertiques, l’a rendu difficilement adaptable à d’autres écosystèmes que celui de son origine, contrairement aux autres ruminants comme les bovins, les ovins et les caprins dont la plasticité génétique a permis une large diffusion à travers la plupart des écosystèmes terrestres. A ce titre, on pourrait comparer aisément le dromadaire au yak qui ne s’est guère répandu au-delà des écosystèmes montagnards d’Asie centrale.1.1 Le dromadaire, l’animal des rebellesC’est le déclenchement, en 1990, de la rébellion du peuple Touareg au Niger puis au Mali, et avant cela du peuple Toubou au Tchad, qui fait éclater au grand jour le désespoir des nomades chameliers et leur volonté d’être reconnus et considérés par les pouvoirs publics. Cette exclusion des peuples nomades du Sahara central trouve ses racines dans les dernières décennies. Il s’agit d’un processus qui remonte aux années 60-70 et à la conjonction de plusieurs facteurs économiques et politiques :- interdiction du commerce caravanier et concurrence du transport mécanique. Au moment des indépendances des pays pratiquant l’élevage du dromadaire et du chameau, le commerce caravanier a été interdit : les touareg d’Algérie et du Niger n’eurent plus le droit de nomadiser d’un pays à l’autre, ni de commercer avec leurs caravanes. Au Niger, tout nomade pris en flagrant délit de caravane se voit infliger 3 ans de prison et la confiscation des marchandises et des dromadaires. Paradoxalement, les camions continuaient de plus belle à pratiquer le commerce de mil et de dattes entre Algérie, Niger et Mali.- l’extension de la zone des cultures de riz et de coton a diminué les terres pastorales transformant la complémentarité nomade/sédentaire en rivalité.- la création d’un impôt sur le bétail et les personnes puis les sécheresses répétées des années 73-74 et 84-86 ont contribué à casser un mode de vie à l’équilibre très fragile.- les pouvoirs centraux, pour en finir avec la rébellion Touarègue de façon définitive n’ont pas hésité parfois à empoisonner puits et vivres, à détourner l’aide internationale, et à déplacer les populations.Près de 50 ans plus tôt, en Asie Centrale et notamment au Kazakhstan, la collectivisation des troupeaux et la sédentarisation forcée imposée par le pouvoir stalinien avaient poussé les nomades à sacrifier leur cheptel ou à fuir vers des zones plus hospitalières : de 1927 à 1941, le cheptel Kazakh est passé ainsi de 1 200 000 têtes à 104 600 têtes (Moussaiev, 2002).Dans bien des pays donc, notamment ceux où le pouvoir politique est passé aux mains des « sédentaires », le dromadaire, en tant qu’animal du nomade, homme par essence difficilement contrôlable, parce qu’il est mobile et s’abstient des frontières, est renvoyé à la marginalité, voire réprimé au même titre que le chamelier.A noter cependant que les conflits politiques ont pu avoir localement, un effet secondaire bénéfique. C’est bien le conflit du Sahara occidental au Maroc dans les années 70, et le conflit au Niger, qui ont suscité un regain d’intérêt pour l’élevage du dromadaire de la part des autorités de ces pays pour apporter une réponse politique au problème du développement des régions en rébellion. C’est en effet suite à ces mouvements conflictuels que se sont mises en place par exemple, les politiques de développement de l’élevage camélin au Maroc et qu’on a assisté à un redéploiement des effectifs, ceux-ci passant de 70 000 têtes en 1985, à 149 000 selon le dernier recensement alors qu’ils avaient chuté de 56 % entre 1971 et 1985 (Faye et Bengoumi, 2001). C’est également dans le contexte de la rébellion Touarègue au Niger que s’est mis en place un projet de développement de l’élevage camélin dans la zone centrale de ce pays (Pacholek et al., 2000). 1.2Le dromadaire, animal du passéPour bien des décideurs politiques et agences de développement, y compris dans les pays à forte vocation pastorale, le dromadaire, animal du nomade, est tout autant un animal du passé que le nomadisme lui-même en tant que mode d’élevage dans des pays où sédentarisation rime avec modernisation. Dans l’imagerie des sociétés industrialisées, le dromadaire est souvent ramené à sa seule activité caravanière qui, en vertu de sa concurrence par le camion, n’a plus d’avenir. Le dromadaire ne serait plus qu’un « has been » de l’économie du désert, voué aux seules vertus du tourisme, conférant à sa présence un caractère désuet et marginal.Du reste, en matière de production zootechnique, notamment de production laitière, la mode de la vache, d’une productivité démographique deux fois supérieure (durée de gestation, intervalle entre mises bas et durée de lactation plus courte) a pu contribuer à renvoyer le dromadaire au rang de relique du passé. Pourtant, un tel choix, très marqué notamment en Somalie dans les années 80 (la vache apparaissait comme l’animal d’avenir), a pu conduire à une véritable catastrophe humanitaire lors de la sécheresse de 1998, les propriétaires de bovins ayant été beaucoup plus affectés par la perte du bétail que les propriétaires de dromadaires (Bonnet et Faye, 2000).La modernité dans le désert se conjugue avec motorisation. Même les conflits armés pour raison politique ou l’insécurité liée à une économie de prédation, s’appuient sur la mobilité des 4X4 plutôt que sur celle des dromadaires. Bien que les compagnies méharistes aient fait leur réapparition ici ou là (par exemple en Mauritanie, au Mali, au Niger) ou que les auxiliaires vétérinaires des régions sahéliennes fassent encore leur tournée à dos de chameau, le nec plus ultra des acteurs économiques ayant « réussi » dans les pays du désert, est de disposer d’un véhicule tout terrain et d’un téléphone portable. Tout au plus, le dromadaire peut apparaître comme un succédané symbolique d’une culture ancienne. Le summum semble atteint dans les pays du Golfe arabique, où les dromadaires sont transportés eux-mêmes sur les plateaux des pick-up et où la possession d’un tel animal relève de la même logique que la possession d’une tente bédouine dans le désert, non loin du très grand confort des villes futuristes, pour y passer le week-end et renouer avec une tradition ancestrale. Le dromadaire, dans ce contexte, ressemble à ces vieux puits médiévaux restaurés mais non opérationnels, ou à ces vieilles carrioles repeintes, comme simple élément de décoration des résidences secondaires dans les pays occidentaux.Avec la course au modernisme, les dromadaires perdent leur hégémonie comme auxiliaire de l’homme dans les steppes et les déserts. On comprend dès lors pourquoi, les chercheurs camélologues peuvent apparaître dans la communauté scientifique internationale, comme des originaux, des marginaux, suscitant au mieux, un léger amusement de la part des spécialistes d’espèces plus communes, au pire, une pointe de mépris pour des scientifiques s’intéressant à une espèce qui ne suscite guère qu’une centaine de publications scientifiques sérieuses chaque année, soit 20 à 40 fois moins que pour la vache. Le dromadaire, animal du passé, ne serait bon que pour les camélologues, chercheurs excentriques de par l’originalité de leur objet d’étude ?1.3 Le dromadaire, animal des cirques et des parcs animaliersBien qu’en comparaison, il ait joué un rôle assez mineur dans les sociétés occidentales, le chameau y est toutefois présent depuis longtemps comme animal de loisir dans les zoos et les cirques. Le fait qu’il y soit confiné témoigne à l’évidence de la place qu’on lui attribue dans le grand public : celui d’un animal exotique dont on envisage mal son élevage en tant qu’élevage de rente comme on l’entend pour les autres espèces domestiques, mais qu’on peut aisément « montrer » comme espèce emblématique d’un monde peu accessible (le désert). A ce titre, il est ramené au statut d’animal sauvage, capturé et « acclimaté » pour les besoins d’un public
urbain avide d’exotisme et de nature sauvage aseptisée. Ce statut est peu compatible avec la vision d’un animal d’intérêt zootechnique ayant un rôle économique majeur dans certains pays désertiques.En tant qu’espèce mise à l’épreuve de la visite dominicale des familles urbaines peu au fait de la physiologie et du potentiel zootechnique de l’animal, le dromadaire accumule les clichés et les mythes très tenaces sur ces capacités de survie et son fonctionnement biologique. Le mythe le plus récurrent est l’existence d’un stockage de l’eau dans la bosse, erreur fondamentale de la physiologie de l’animal que l’on retrouve même dans les encyclopédies juniors destinées à l’éducation des scientifiques en herbe (cf. « ma première encyclopédie » de chez Hachette par exemple).1.4 Le dromadaire, animal de loisir mal valorisé, voire mépriséDans les parcs zoologiques, cet habitué des grands espaces, est souvent cantonné dans des enclos réduits. Il est utilisé parfois pour des petites promenades pour les enfants mais son utilité comme animal de transport et ses caractéristiques exceptionnelles ne sont que rarement mises en valeur. Lorsqu’ils perdent leur laine en été il ne font qu’inspirer la pitié des visiteurs qui, dans l’état d’esprit évoqué dans le paragraphe précédent, interprètent à mauvais escient la situation. Il n’est jamais fait mention de sa qualité d’animal domestique essentiel à la subsistance de populations des zones désertiques. On n’apprend rien non plus de la production de lait, de laine, de viande. Si des efforts réels sont réalisés notamment dans les fermes pédagogiques, très à la mode en Europe, la méconnaissance de l’espèce, ramenée au statut d’animal « de promenade », sans le caractère noble du cheval, est une constante du grand public.Parfois aussi, les chameaux servent uniquement de faire-valoir pour les cirques lors des parades dans les rues des villages. Ces éleveurs improvisés, ignorants des besoins de l’animal ou bercés par les préjugés sur sa sobriété sont capables de le laisser mourir faute d’abreuvement, comme ce fut le cas lors de la canicule qui s’est abattue sur l’Europe en août 2003.Il est notable également qu’on ne dispose par exemple en France d’aucun registre d’identification des animaux, pourtant obligatoire pour la plupart des espèces domestiques (il en existe un pour les lamas notamment), et que la réglementation européenne ignore totalement le lait de chamelle comme produit alimentaire , ce qui rend son exportation en Europe, problématique et sa commercialisation difficile, comme en témoignent les difficultés rencontrées par la laiterie Tiviski de Nouakchott en Mauritanie (Abeiderrahmane, 1997).
tte manière de décrire le paysage permet aux nomades de mémoriser un itinéraire et de le transmettre. Le dromadaire imprègne les rêves des uns, les descriptions du monde des autres, il inspire les poètes des temps préislamiques à nos jours.Mais il renvoie aussi à une imagerie populaire empreinte de clichés, d’a priori et de méconnaissances qui le confinent dans un positionnement passéiste, voire obsolète. Cette relation ambivalente se reflète dans les comportements sociaux, les symboles véhiculés et les politiques de développement mis en œuvre ici ou là. De nos jours, les rapports entre le dromadaire et les sociétés du Nord et du Sud obéissent à ces deux tendances divergentes entre marginalisation et idéalisation. Ils se déclinent cependant différemment selon les sociétés en question, la ligne de fracture n’étant pas celle qui sépare les sociétés elles-mêmes, mais plutôt la place que chacune d’entre elles, est prête à donner au dromadaire.1. Le dromadaire, animal marginaliséDans le jargon des agences de développement, les zones désertiques sont qualifiées de zones marginales (« remote areas »). Il n’en faut pas plus pour que le dromadaire, animal de prédilection de ces régions, soit à son tour renvoyé à la marginalisation de sa propre existence. De fait, le dromadaire accumule deux handicaps majeurs vis-à-vis des développeurs et des bailleurs de fonds : (i) animal fortement contraint à un milieu déterminé (contrairement à la vache et aux petits ruminants par exemple), il est généralement confiné aux zones arides de la planète, (ii) ses effectifs au niveau mondial (20 millions de têtes approximativement) sont dérisoires comparés au cheptel bovin (1,3 milliards) ou ovin-caprin pratiquement aussi nombreux.De fait, l’hyperspécialisation de l’espèce aux conditions désertiques, l’a rendu difficilement adaptable à d’autres écosystèmes que celui de son origine, contrairement aux autres ruminants comme les bovins, les ovins et les caprins dont la plasticité génétique a permis une large diffusion à travers la plupart des écosystèmes terrestres. A ce titre, on pourrait comparer aisément le dromadaire au yak qui ne s’est guère répandu au-delà des écosystèmes montagnards d’Asie centrale.1.1 Le dromadaire, l’animal des rebellesC’est le déclenchement, en 1990, de la rébellion du peuple Touareg au Niger puis au Mali, et avant cela du peuple Toubou au Tchad, qui fait éclater au grand jour le désespoir des nomades chameliers et leur volonté d’être reconnus et considérés par les pouvoirs publics. Cette exclusion des peuples nomades du Sahara central trouve ses racines dans les dernières décennies. Il s’agit d’un processus qui remonte aux années 60-70 et à la conjonction de plusieurs facteurs économiques et politiques :- interdiction du commerce caravanier et concurrence du transport mécanique. Au moment des indépendances des pays pratiquant l’élevage du dromadaire et du chameau, le commerce caravanier a été interdit : les touareg d’Algérie et du Niger n’eurent plus le droit de nomadiser d’un pays à l’autre, ni de commercer avec leurs caravanes. Au Niger, tout nomade pris en flagrant délit de caravane se voit infliger 3 ans de prison et la confiscation des marchandises et des dromadaires. Paradoxalement, les camions continuaient de plus belle à pratiquer le commerce de mil et de dattes entre Algérie, Niger et Mali.- l’extension de la zone des cultures de riz et de coton a diminué les terres pastorales transformant la complémentarité nomade/sédentaire en rivalité.- la création d’un impôt sur le bétail et les personnes puis les sécheresses répétées des années 73-74 et 84-86 ont contribué à casser un mode de vie à l’équilibre très fragile.- les pouvoirs centraux, pour en finir avec la rébellion Touarègue de façon définitive n’ont pas hésité parfois à empoisonner puits et vivres, à détourner l’aide internationale, et à déplacer les populations.Près de 50 ans plus tôt, en Asie Centrale et notamment au Kazakhstan, la collectivisation des troupeaux et la sédentarisation forcée imposée par le pouvoir stalinien avaient poussé les nomades à sacrifier leur cheptel ou à fuir vers des zones plus hospitalières : de 1927 à 1941, le cheptel Kazakh est passé ainsi de 1 200 000 têtes à 104 600 têtes (Moussaiev, 2002).Dans bien des pays donc, notamment ceux où le pouvoir politique est passé aux mains des « sédentaires », le dromadaire, en tant qu’animal du nomade, homme par essence difficilement contrôlable, parce qu’il est mobile et s’abstient des frontières, est renvoyé à la marginalité, voire réprimé au même titre que le chamelier.A noter cependant que les conflits politiques ont pu avoir localement, un effet secondaire bénéfique. C’est bien le conflit du Sahara occidental au Maroc dans les années 70, et le conflit au Niger, qui ont suscité un regain d’intérêt pour l’élevage du dromadaire de la part des autorités de ces pays pour apporter une réponse politique au problème du développement des régions en rébellion. C’est en effet suite à ces mouvements conflictuels que se sont mises en place par exemple, les politiques de développement de l’élevage camélin au Maroc et qu’on a assisté à un redéploiement des effectifs, ceux-ci passant de 70 000 têtes en 1985, à 149 000 selon le dernier recensement alors qu’ils avaient chuté de 56 % entre 1971 et 1985 (Faye et Bengoumi, 2001). C’est également dans le contexte de la rébellion Touarègue au Niger que s’est mis en place un projet de développement de l’élevage camélin dans la zone centrale de ce pays (Pacholek et al., 2000). 1.2Le dromadaire, animal du passéPour bien des décideurs politiques et agences de développement, y compris dans les pays à forte vocation pastorale, le dromadaire, animal du nomade, est tout autant un animal du passé que le nomadisme lui-même en tant que mode d’élevage dans des pays où sédentarisation rime avec modernisation. Dans l’imagerie des sociétés industrialisées, le dromadaire est souvent ramené à sa seule activité caravanière qui, en vertu de sa concurrence par le camion, n’a plus d’avenir. Le dromadaire ne serait plus qu’un « has been » de l’économie du désert, voué aux seules vertus du tourisme, conférant à sa présence un caractère désuet et marginal.Du reste, en matière de production zootechnique, notamment de production laitière, la mode de la vache, d’une productivité démographique deux fois supérieure (durée de gestation, intervalle entre mises bas et durée de lactation plus courte) a pu contribuer à renvoyer le dromadaire au rang de relique du passé. Pourtant, un tel choix, très marqué notamment en Somalie dans les années 80 (la vache apparaissait comme l’animal d’avenir), a pu conduire à une véritable catastrophe humanitaire lors de la sécheresse de 1998, les propriétaires de bovins ayant été beaucoup plus affectés par la perte du bétail que les propriétaires de dromadaires (Bonnet et Faye, 2000).La modernité dans le désert se conjugue avec motorisation. Même les conflits armés pour raison politique ou l’insécurité liée à une économie de prédation, s’appuient sur la mobilité des 4X4 plutôt que sur celle des dromadaires. Bien que les compagnies méharistes aient fait leur réapparition ici ou là (par exemple en Mauritanie, au Mali, au Niger) ou que les auxiliaires vétérinaires des régions sahéliennes fassent encore leur tournée à dos de chameau, le nec plus ultra des acteurs économiques ayant « réussi » dans les pays du désert, est de disposer d’un véhicule tout terrain et d’un téléphone portable. Tout au plus, le dromadaire peut apparaître comme un succédané symbolique d’une culture ancienne. Le summum semble atteint dans les pays du Golfe arabique, où les dromadaires sont transportés eux-mêmes sur les plateaux des pick-up et où la possession d’un tel animal relève de la même logique que la possession d’une tente bédouine dans le désert, non loin du très grand confort des villes futuristes, pour y passer le week-end et renouer avec une tradition ancestrale. Le dromadaire, dans ce contexte, ressemble à ces vieux puits médiévaux restaurés mais non opérationnels, ou à ces vieilles carrioles repeintes, comme simple élément de décoration des résidences secondaires dans les pays occidentaux.Avec la course au modernisme, les dromadaires perdent leur hégémonie comme auxiliaire de l’homme dans les steppes et les déserts. On comprend dès lors pourquoi, les chercheurs camélologues peuvent apparaître dans la communauté scientifique internationale, comme des originaux, des marginaux, suscitant au mieux, un léger amusement de la part des spécialistes d’espèces plus communes, au pire, une pointe de mépris pour des scientifiques s’intéressant à une espèce qui ne suscite guère qu’une centaine de publications scientifiques sérieuses chaque année, soit 20 à 40 fois moins que pour la vache. Le dromadaire, animal du passé, ne serait bon que pour les camélologues, chercheurs excentriques de par l’originalité de leur objet d’étude ?1.3 Le dromadaire, animal des cirques et des parcs animaliersBien qu’en comparaison, il ait joué un rôle assez mineur dans les sociétés occidentales, le chameau y est toutefois présent depuis longtemps comme animal de loisir dans les zoos et les cirques. Le fait qu’il y soit confiné témoigne à l’évidence de la place qu’on lui attribue dans le grand public : celui d’un animal exotique dont on envisage mal son élevage en tant qu’élevage de rente comme on l’entend pour les autres espèces domestiques, mais qu’on peut aisément « montrer » comme espèce emblématique d’un monde peu accessible (le désert). A ce titre, il est ramené au statut d’animal sauvage, capturé et « acclimaté » pour les besoins d’un public
Bernard Faye Le dromadaire, animal délaissé : le retour à l’état sauvageLes dromadaires ont été importés en Australie au 19ème siècle pour explorer les grands déserts du centre du continent. Regroupés en attelages de plus de dix dromadaires, ils étaient utilisés pour tracter les lourdes charges tels les rails et traverses de chemin de fer à travers le désert du Simpson. Avant la motorisation de l’agriculture, ils étaient utilisés comme auxiliaires des activités agricoles. Mais une fois qu’ils eurent contribué à l’équipement du pays des infrastructures modernes ou aux autres activités agricoles multiples, ils furent remerciés pour leurs bons et loyaux services et on leur rendit la liberté.Livrés à eux-mêmes, dans un environnement dépourvu de prédateurs, ils se sont multipliés pour atteindre une population sauvage estimée de 100 000 à 500 000 têtes (Gee, 1996). Aujourd’hui, en souvenir de ces dromadaires et des chameliers afghans qui les guidaient, le train qui traverse le continent du nord au sud se nomme le Ghan, du mot « Afghan », et arbore sur l’avant de sa motrice, un dromadaire monté, modeste hommage à ce pionnier de la conquête du bush.Les chercheurs ont pu mettre à profit cette situation pour faire de ce troupeau marron unique au monde un objet d’observation. Il leur permet de mieux comprendre et d’étudier le comportement de l’espèce dromadaire sans la gestion imposée par l’homme (Heucke et al., 1992). Cependant, ce marronnage n’est pas sans poser problème. La croissance démographique importante de ce cheptel commence à poser des problèmes de pression sur le milieu. Aux marges désertiques, le dromadaire féral rentrant en concurrence avec les autres espèces domestiques, un Camel Destruction Act fut édité en 1925, autorisant l’abattage des animaux « en surnombre »
. L’histoire retient entre autre pendant la sécheresse de 1961, l’abattage de 1 150 têtes autour de trois points d’eau (Wilson, 1984). Plus récemment, il est question d’organiser des captures et des exportations vers les pays du Golfe qui prisent particulièrement la viande de dromadaire.1.7 Le dromadaire au cœur de l’estime des hommesLes multiples calamités et évolutions endurées par les populations chamelières (conflits, sécheresse, sédentarisation, crise de l’élevage pastoral) n’ont pas réussi à venir à bout de leur attachement ancestral au vaisseau du désert : « A la création du monde, il n’existait qu’une chamelle, appelée Fakaru, et le monde entier vivait grâce à son lait » dit un proverbe touareg (Caballion, 2003). Mais au-delà de cet attachement, on constate une idéalisation (une mythification ?) dont même les scientifiques ne sont pas à l’abri.2.1 Le dromadaire, l’animal idéaliséLes particularités anatomiques et physiologiques du dromadaire ont toujours fasciné les voyageurs et les chercheurs en prise aux zones désertiques. Etrange animal en effet, avec son cou d’une longueur peu usuelle, sa bosse sur le dos, sa démarche chaloupée, sa légendaire sobriété et son endurance à toute épreuve. Sa cohabitation sereine avec des peuples qui partagent avec lui une grande sobriété de l’existence, n’a pas manqué non plus d’attirer les chercheurs d’absolu. Le désert et ceux qui l’habitent exercent de fait, une fascination pour « l’authenticité ». Le dromadaire est un élément du retour au source, un compagnon indéfectible de la méharée, cette promenade dans un univers désolé, en rupture complète avec la modernité, moment où l’homme moderne retrouve l’essence d’une existence dépouillée : dormir à la belle étoile, se nourrir du pain cuit dans le sable ou du lait cru de chamelle, évaluer le passage du temps au rythme des pas du dromadaire. En Europe et aux Etats-Unis, cette idéalisation se prolonge hors du désert par un engouement pour les camélidés : petits camélidés comme animaux de compagnie, association de camélomanes, méharées au catalogue des agences de voyage, organisation de courses médiatisées comme le marathon de Douz (Tunisie) ou la course qui réunit tous les ans les jockeys australiens de la région d’Alice Spring, et ceux de Virginia City dans le Nevada (USA) pour le grand Camel Derby.Dans les pays du Sud, le dromadaire demeure encore empreint d’une forte symbolique où prédomine l’identité culturelle du nomade. Bien des manifestations culturelles organisées ici ou là, s’attribuent le dromadaire comme point focal. Les festivals du désert, en Tunisie, en Algérie, au Mali ou ailleurs mettent tous en exergue le dromadaire comme animal emblématique. Dans le monde touareg, au Mali, au Niger, la Cure Salée, au-delà d’une transhumance nécessaire pour la santé des animaux est un moyen d’affirmer leur identité de nomade. Dans les pays d’Afrique sub-saharienne, on protège les animaux contre le mauvais œil. En Inde, à l’occasion de la foire de Pushkar, les chamelles sont maquillées, décorées, embijoutées jusqu’à l’excès.La défense de l’identité culturelle s’affiche également au travers des produits comme le lait. Chez les populations pastorales sédentarisées et urbanisées, le lait de chamelle est la plupart du temps préféré au lait de vache parce qu’on lui prête des vertus multiples, médicinales ou tonifiantes (Yagil and Van Creveld, 2000). En Asie centrale, les produits laitiers traditionnels issus de la transformation de lait de chamelle sont identifiés à un terroir, à un pays et de véritables cures sont préconisées pour assurer une santé vigoureuse aux consommateurs (Konuspayeva et al., 2003). En Mauritanie, le lait de chamelle, associé aux dattes, est apporté en quantité à l’occasion de cure d’engraissement pour les épouses que les hommes aiment enveloppées.Enfin, il est jusqu’aux scientifiques qui, prenant fait et causes pour le dromadaire, et en vertu de ses remarquables capacités d’adaptation aux conditions du désert, sont capables de tenir un discours emphatique sur cet animal. Certains n’hésitent pas à le considérer comme un élément central de la lutte contre la famine, le sauveur de la désertification, le champion de la préservation de l’environnement. On prête dès lors au dromadaire toutes les vertus d’un remède miracle aux maux des pays arides.François Brey Le dromadaire, champion des sables
Dans les pays du Golfe, le dromadaire est élevé comme un champion pour satisfaire le plaisir des courses d’une population bédouine urbanisée et souvent fortunée. L’organisation de ces courses est une véritable institution, menant à des investissements importants en matière d’infrastructures de course ou de laboratoires de recherche sur la physiologie de l’effort ou l’alimentation des champions. Le prix des meilleurs coursiers peut atteindre des niveaux pharamineux à l’égal des plus grands chevaux de course des pays occidentaux. Le champion est l’objet de tous les soins, d’une attention quotidienne pour sa nourriture, son confort, son entraînement.Dans les pays où la tradition sportive est moins élitiste, apparaissent également des élevages consacrés à cette seule activité de loisir. En Algérie par exemple, ceux qui en ont les moyens opèrent leur reconversion dans le transport routier comme l’a fait la famille Ben Mansour de la tribu des Chaambas, de Ouargla, mais la passion du chameau ne les lâche pas pour autant. L’animal de bât a perdu son rôle dans le transport, en revanche, le méhari, le dromadaire de course grâce auquel ils s’étaient illustrés lors de légendaires razzias, puis dans les compagnies méharistes de l’armée coloniale, devient entre leurs mains les pur-sang du désert lors de courses de vitesse qui leur permettent de revivre une époque où le chameau était le maître du désert.Plus généralement, on assiste à un renouveau de l’utilisation du dromadaire comme animal de loisir, aussi bien dans les pays développant un tourisme du désert, que dans les pays du Nord, où on offre un succédané de méharée aux amateurs d’exotisme à petits revenus, qui à défaut de parcourir les immenses espaces sahariens, se contentent des dunes de sable des plages européennes ou de l’arrière-pays côtier. Des animations sont parfois organisées dans les villes et villages à l’occasion de fêtes locales. En Australie, où l’utilisation du dromadaire à des fins productives a pratiquement disparu, la tendance aujourd’hui est à son utilisation purement « touristique ». Il existe aujourd’hui environ 40 entreprises australiennes organisant des randonnées à dos de dromadaires à travers les déserts australiens (Faye et al., 2002).2.3 Un dromadaire pour le 3ème millénaire : mythe ou réalité ? Quelle place le troisième millénaire laissera t’il à l’ami du nomade, autre versant de la question de quelle place le monde moderne laissera au nomade ? Deux aspects sont à souligner pour mieux comprendre l’évolution possible des rapports entre dromadaires et sociétés : d’une part la découverte des vertus zootechniques du dromadaire, capable de conférer au désert une véritable productivité animale ; d’autre part, le renouveau de l’intérêt porté par la communauté scientifique pour un animal qui représente un modèle biologique intéressant à bien des égards.3.1 Du vaisseau du désert à l’animal zootechniqueIl est notable que pour le grand public, en particulier pour les populations du Nord, on imagine mal élever le dromadaire pour sa viande ou pour son lait, voire pour effectuer des travaux agricoles. On ignore encore plus souvent que la productivité laitière par exemple, chez certaines chamelles bien nourries, est bien supérieure à celle des bovins laitiers élevés dans les mêmes conditions (Schwartz et Dioli, 1992). Le développement d’une véritable industrie laitière caméline est récente (Abeiderrahmane, 1997), et s’opère dans plusieurs villes subsahariennes (Faye et al., 2003) parfois sous des formes intensives de production comme en Arabie Saoudite.En production de viande, il existe une tradition d’embouche caméline dans la Corne de l’Afrique, qui a permis le développement d’un commerce international du cheptel camélin, celui-ci étant exporté depuis le Soudan, l’Ethiopie, Djibouti et surtout la Somalie vers les pays de la péninsule arabique (Faye, 2003). Ces flux commerciaux sont du reste concurrencés depuis quelques années par l’Australie. Dans ce pays, environ 10 000 chameaux, représentant une valeur de 1,52 millions de dollars américains, sont exportés chaque année, principalement pour leur viande. Ce commerce pourrait atteindre les 25 000 têtes au cours des prochaines années en raison des problèmes sanitaires auxquels sont confrontés les pays de la Corne de l’Afrique (Faye, 2003).Lait, viande, mais aussi énergie sont parmi les productions en émergence. En effet, si le dromadaire a fait sa réputation comme animal de bât ou comme animal de selle, et si son utilisation agricole est ancienne en Inde, au Maroc, en Ethiopie, de nouveaux usages sont observables comme par exemple le transport des ordures ménagères dans les villes nigériennes ou de façon plus anecdotique le développement des camel-library en Inde ou au Kenya, les dromadaires étant voués au transport des bibliothèques ambulantes de village en village.Au total, il apparaît que les pays camélins découvrent les vertus zootechniques du dromadaire contribuant ainsi à considérer celui-ci comme un élément de la productivité du désert. Même si la production de viande ou de lait, l’usage de l’énergie animale caméline est aussi ancienne que la domestication de cette espèce, le développement d’une véritable production marchande est relativement récent et a accompagné l’urbanisation croissante des villes des régions désertiques. Cela se traduit par la présence de lait de chamelle pasteurisé ou transformé dans les supermarchés ou la multiplication des boucheries camélines comme par exemple en Tunisie. L’amélioration des technologies de transformation a permis également de commercialiser des produits nouveaux comme le fromage ou la saucisse de dromadaire, contribuant ainsi à faire rentrer cet animal dans la modernité agro-alimentaire (Farah and Fisher, 2004).3.2 Le renouveau des sciences camélinesAccompagnant ce développement d’un élevage de plus en plus intégré dans les circuits marchands, la recherche caméline connaît depuis moins de 3 décennies, un réel renouveau. Si les premiers travaux sont anciens (on peut les dater de l’époque de Buffon au milieu du XVIIIème siècle), la recherche caméline a surtout connu un âge d’or pendant la période coloniale. La France notamment, et la Grande-Bretagne dans une moindre mesure, puissance coloniale occupant de vastes régions désertiques, ont développé une forte tradition méhariste au sein de laquelle les vétérinaires ont tenu une place mémorable. Une floraison d’ouvrages ou de documents a marqué cette période autour des années du milieu du XXème siècle. Certains de ces ouvrages, comme celui de Curasson en 1947 consacré aux maladies du dromadaire ont été pendant très longtemps des ouvrages de référence.Si la période des indépendances en Afrique et en Asie a vu un recul de la recherche caméline, depuis la fin des années 70 avec les Colloques et Congrès de Khartoum (1979), de Ouargla (1988), de Paris sur la reproduction (1990), de Dubaï (1992), de Nouakchott sur le lait (1994), d’Eilat (1996), d’Al-Ain (1988, 2002, 2006), de Ouarzazate sur le chamelon (1999), d’Almaty (2000), d’Ashkabad (2004) pour ne citer que les plus importants, on assiste à la redécouverte de l’intérêt scientifique du dromadaire. Une communauté scientifique internationale de camélologues se construit peu à peu .Les nouvelles tendances de cette recherche sont détaillées dans une publication précédente (Faye, 2004). On peut en rappeler ici les grandes lignes : le dromadaire interroge la Recherche en tant que modèle biologique, par son métabolisme particulier de l’adaptation aux conditions désertiques, par ses capacités pharmacologiques (métabolisme des xénobiotiques) et immunologiques (structure des immunoglobulines) uniques parmi les mammifères supérieurs, par les caractéristiques médicinales de son lait dont la composition, notamment en lactoprotéines thermorésistantes, révèle des particularités qui intéressent la médecine et la diététique humaine. Il interpelle également les chercheurs zootechniciens en tant que producteurs de biens zootechniques à haute valeur ajoutée comme le lait de chamelle, mais aussi parce qu’il peut être soumis à une intensification de sa productivité numérique par des programmes d’amélioration de ses performances de reproduction incluant l’intégration de biotechnologies modernes de la reproduction comme l’insémination artificielle ou le transfert d’embryons. Il est judicieux d’y ajouter les travaux sur le dromadaire de course, sur toutes ses activités physiologiques liées à l’effort, ainsi que les recherches pour une meilleure maîtrise sanitaire. Il intéresse enfin les chercheurs en écologie en tant qu’élément central des écosystèmes désertiques. Il est en effet un élément essentiel de la lutte contre la désertification, en maintenant une activité pastorale dans les régions les plus marginales de la planète. Il est un élément de la productivité des zones arides en permettant l’émergence d’une véritable économie pastorale marchande comme en témoignent les exemples de Mauritanie ou du Niger autour des laiteries à base de lait de chamelle. Enfin, il permet la valorisation du désert en autorisant l’apparition ou le développement sur les marchés de produits « terroir » à forte identité culturelle, comme par exemple, le lait fermenté d’Asie Centrale (Konuspayeva et al., 2003). La science redécouvre ainsi les vertus biologiques, zoot
echniques et écologiques d’une espèce qui rentre ainsi de plain pied dans le 3ème millénaire dans lequel il a toute sa place.ConclusionA l’ère de la mondialisation, le dromadaire semble retrouver ici son rôle de rassembleur de peuples que l’abandon des grandes routes caravanières lui avait enlevé, et de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui comme animal de loisir, dans le domaine gastronomique, par la commercialisation du lait de chamelle et de ses dérivés, et dans le domaine écologique, par son rôle dans le combat général contre la désertification. En effet, dans un monde qui s’inquiète à juste titre du devenir écologique de la planète, il est bon de rappeler le rôle irremplaçable du dromadaire dans la lutte contre l’avancée du désert. Par sa productivité laitière supérieure à celle des bovins qui permet de diminuer la pression sur le milieu quand les troupeaux de camélins remplacent ceux de bovins, par son mode d’alimentation préservant les jeunes arbres et par la grande diversité des plantes qu’il ingère évitant ainsi un surpâturage spécifique et la nécessité des feux de brousse, par sa mobilité qui contribue également à une utilisation optimale des espaces pâturés, par sa résistance à la soif qui autorise les pasteurs à valoriser des espaces pauvres en eau mais riches en herbe, par son mode de pâturage dispersé et par ses pieds souples et tendres qui limitent le piétinement serré dénudant les sols, le dromadaire est un atout dans la préservation et l’utilisation durable des espaces arides et semi-arides.Si le dromadaire constitue l’un des moyens de limiter, voire d’enrayer l’avancée des déserts, alors il est plus un animal de l’avenir que celui du passé. Il y prendra dès lors sa place réelle, ni marginalisée, ni idéalisée, mais celle d’une authentique activité économique au service des peuples des régions désertiques.
echniques et écologiques d’une espèce qui rentre ainsi de plain pied dans le 3ème millénaire dans lequel il a toute sa place.ConclusionA l’ère de la mondialisation, le dromadaire semble retrouver ici son rôle de rassembleur de peuples que l’abandon des grandes routes caravanières lui avait enlevé, et de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui comme animal de loisir, dans le domaine gastronomique, par la commercialisation du lait de chamelle et de ses dérivés, et dans le domaine écologique, par son rôle dans le combat général contre la désertification. En effet, dans un monde qui s’inquiète à juste titre du devenir écologique de la planète, il est bon de rappeler le rôle irremplaçable du dromadaire dans la lutte contre l’avancée du désert. Par sa productivité laitière supérieure à celle des bovins qui permet de diminuer la pression sur le milieu quand les troupeaux de camélins remplacent ceux de bovins, par son mode d’alimentation préservant les jeunes arbres et par la grande diversité des plantes qu’il ingère évitant ainsi un surpâturage spécifique et la nécessité des feux de brousse, par sa mobilité qui contribue également à une utilisation optimale des espaces pâturés, par sa résistance à la soif qui autorise les pasteurs à valoriser des espaces pauvres en eau mais riches en herbe, par son mode de pâturage dispersé et par ses pieds souples et tendres qui limitent le piétinement serré dénudant les sols, le dromadaire est un atout dans la préservation et l’utilisation durable des espaces arides et semi-arides.Si le dromadaire constitue l’un des moyens de limiter, voire d’enrayer l’avancée des déserts, alors il est plus un animal de l’avenir que celui du passé. Il y prendra dès lors sa place réelle, ni marginalisée, ni idéalisée, mais celle d’une authentique activité économique au service des peuples des régions désertiques.Texte de Bernard Faye1 et François Brey21. CIRAD-EMVT, Campus International de Baillarguet, 34398 Montpellier cedex2. Association Camélomane, 20 rue du Terrage, 75010 Paris
7 août 2007
TOURISME AU MAROC
Plaidoyer pour le développement touristique du Tafilalet
Grande région originale, le Tafilalet a,pour tous les historiens, la particularité d’une position naturelle
isolée du reste du Maroc par le Haut Atlas. En franchissant le col de Talrhemt (La chamelle) 2900m, le visiteur venu du Nord a l’impression de franchir un seuil, ou entre dans l’intimité d’un nouveau monde celui des oasis et du désert.
Cette vaste région entre le Sahara et l’Atlas est un espace considéré toujours comme un monde à part, son trait le plus marquant est sans doute le contraste entre le chapelet verdoyant que forment les oasis le long des vallées et l’immense no man’s land constitué de montagnes et de plateaux dénudés.
Selon une étude réalisée par le CRT Meknès-Tafilalet, Les oasis qui s’inscrivent dans ce territoire se présentent comme des couloirs de vie tendus entre les deux alignements montagneux du Haut Atlas Oriental au Nord et des chaînons de l’Anti Atlas au Sud . Par leur localisation, leur structure et leur continentalité, elles ne ressemblent exactement à aucun autre espace oasien du pays, l’on est en présence d’oasis de tailles diverses, juxtaposées le long de cours d’eau situés dans les seuls bassins versants endoréiques du pays(Ziz, Rhris et Guir).
Par la semi aridité de leur cadre géographique(50 à 300mm/an), la diversité de leurs paysages et leur mise en valeur économique, elles rappellent cependant la vallée de Dra à laquelle elles s’apparentent par la participation à trois ensembles géographiques différents mais mitoyens et complémentaires à savoir le Haut Atlas, le sillon présaharien et le domaine primaire antiatlasique.
Toutefois , les oasis du Grand Tafilalet (Province d’Errachidia) sont cinq fois plus vastes que celle du Dra, et ont une position franchement plus continental .En effet , compte tenu de la proximité du Haut Atlas et de la densité de son réseau hydrographique, la province d’Errachidia contient les oasis les plus étendus du Maroc, voire d’Afrique du Nord , elles s’alignent le long de trois grandes vallées : Ziz, Rhris, Guir et de leurs affluents haut atlasiques et antiatlassiques.
Dans ces oasis, où les terres agricoles sont limitées, vit une population de prés de 600.000habitants dont 75% sont des ruraux et vivent principalement de l’agriculture.
Le Tafilalet est un haut lieu de l’Histoire du Maroc, aussi bien sur le plan politique que sur le plan ethnoculturel. En effet , de par sa position remarquable à la porte du Sahara , il a été longtemps une véritable plaque tournante entre l’Afrique noire et l’Afrique du nord d’une part et entre le Machrek et le Maghreb d’autre part. Sur le plan socio cultuel, il a joué un grand rôle dans la pénétration de la civilisation arabo-islamique en Afrique du nord-ouest, il a été aussi la base de départ des mouvements de tribus au Maroc vers les régions côtières tout au long de son histoire.
Cette partie du pays considérée par les historiens comme le cœur historique et géographique de l’ensemble du présahara marocain, apparaît comme un vaste pays où différents éléments ethniques (imazighènes, arabes, populations noires) venus s’y installer depuis de nombreux siècles, sont arrivés très lentement à se fondre. Un bloc massif de population au caractère viril, parlant le tamazight ou l’arabe, chacun de ces groupes possède ses propres coutumes et ses particularités vestimentaires distinctes, mais cette diversité est de pur forme, car fondamentalement la région est une mêlée à des nuances locales, ce peuple présente de nombreux traits communs ; ils sont tous travailleurs et hospitaliers, ils ont tous le même esprit de curiosité détaché et critique, la même attitude tolérante et philosophe envers la vie et ses problèmes.
Située dans l’une des régions les plus anciennement humanisées du Maroc, le Tafilalet fut, de longue date, associé en partie aux grandes civilisations qui marquèrent l’histoire du Maroc. Elles y laissèrent des vestiges importants : tumulus funéraires,Zaouias,marabouts,ksours et surtout la grande cité de Sijilmassa qui fut un centre d’attraction et d’action religieuse et dont l’histoire se devine plus qu’elle ne peut s’écrire. C’est l’une des premières villes fondées à l’époque islamique au Maroc. Elle aurait été fondée, selon certaines sources, au VIII ème siècle avec le règne des Zénètes( royaume des Béni Midar) bien après le départ des romains du Maroc.
Toujours est-il que c’est une ville qui a prospéré au Moyen Age pour devenir un véritable « port du désert » et une plaque incontournable du commerce saharien. Les écrits historiques sur Sijilmassa ainsi que ses vestiges, malgré le peu qu’il en reste, témoignent de l’importance de cette cité, importance que l’on reconnaît également aux monnaies qui sortaient de ses ateliers.
Cette ville qui aurait abrité jusqu’à 100.000 habitants fut pendant des siècles l’une des villes les plus importantes du pays, avant de devenir à la fin du XVI ème siècle le principal relais caravanier avec l’Afrique noire, l’Europe et le Moyen Orient.
Sijilmassa, c’est également le berceau de la dynastie alaouite. Le mausolée de Moulay Ali Chérif, ancêtre et fondateur de la dynastie est situé à Rissani, son architecture arabo-musulmane fait de lui l’un des grands monuments historiques du Maroc.
Ces éléments font du Tafilalet un pole d’attraction touristique par excellence, dépaysement, paysage féerique, ciel particulièrement lumineux propice une forme durable d’écotourisme où la mythologie de la montagne et les aventures pittoresques ne peuvent que drainer plus de visiteurs si une stratégie de promotion adéquate a été mise en œuvre pour faire connaître ce produit touristique hors normes.
Merzouga a l’énorme avantage de se vendre pratiquement toute seule, mais l’attrait irrésistible de Erg Chebbi ne peut dispenser les professionnels d’une opération marketing de grande envergure pour entraîner toute la région de Meknès-Tafilalet dans une dynamique de développement touristique susceptible de faire de notre région un vrai pole touristique.
Mais le Tafilalet, structuré autour de la ville d’Errachidia, est un ensemble spatio-économique qui présente l’image d’un paradoxe saisissant. Des potentialités et des atouts certains mais aussi des contraintes et des défis qui nous imposent une vision claire, une stratégie réfléchie et surtout une approche multisectorielle.
En effet, la province d’Errachidia occupe 80% de l’espace régional, mais seulement 25% de la population au niveau de la région. Ce déséquilibre interpelle surtout que tous les efforts consentis par les pouvoirs publiques au niveau de l’électrification, de l’approvisionnement en eau potable et du désenclavement n’ont pu fixer la population.130.000 habitants en moins selon le dernier recensement.
Berceau de la dynastie Alaouite, la province d’Errachidia dispose d’un grand potentiel touristique vue la diversité des données naturelles, la richesse de de son patrimoine historique et culturel et l’authenticité de ses traditions ancestrales. Considéré comme le plus grand oasis du Maroc, il conserve encore l’héritage de l’ancienne Sijilmassa fondée au VIII° siècle et qui fut la capitale commerciale et culturelle du pays situé entre l’Afrique noire, l’Afrique du Nord
L’Europe et l’Orient .La palmeraie du Ziz qui s’étent sur plus de 150 km est un patrimoine universel, les kasbahs n’ont rien à envier à celles de Ouarzazat , les dunes de sables de Merzouga, à 40 Km de Rissani sont mondialement connus pour la beauté du site et certaines vertus thérapeutiques et les ksours , comme ksar El Fida qui abrité le festival de la musique du désert, sont d’une valeur inestimable.
Par ailleurs les conditions pédo-climatiques de la zone agro-écologique de Tafilalet font de cet espace l’un des réservoirs du palmier dattier les plus riches dans le monde.
Le Tafilalet abrite aussi les principaux gisements miniers de la région. Si le secteur présente plusieurs atouts dont la valorisation est susceptible de lui assurer une vraie relance, il reste handicapé par un monopole de l’Etat qui ne facilite pas son émergence.
Force est de reconnaître que les pouvoirs publics ont consentis de grands efforts en équipement. Un programme énorme de désenclavement de la province vers Ouarzazate, Beni Mellal, Meknès et Oujda en aménageant et en élargissant des routes a été réalisé, l’Aéroport Moulay Ali Cherif est fonctionnel malgré certaines contraintes, le taux d’électrification rurale est de 94 % , soit le meilleur sur le plan national, et celui de l’approvisionnement en eau potable est de 84%. Pourtant ces efforts n’ont pas pu endiguer la problématique de l’exode rural qui risque d’accentuer la désertification de cette zone tout en posant plusieurs problèmes dans la périphérie des villes, notamment Meknès.
Pour une province qui possède 444 km de frontières avec l’Algérie, les défis sont énormes et demandent l’implication de tout le monde pour les relever.
Le méga concert de Michel Jarre, le festival des musiques du desert et d’autres initiatives louables des amoureux du desert ont certes permis de dépasser la vision classique d’espace de désolation et de déclencher certaines dynamiques, mais ces actions n’ont pu produire un changement qui s’inscrit dans la durée et qui puisse assurer leur perrenisation et un apact conséquent sur le développement socio-culturel de la région.
Il faudrait donc pour le Tafilalet, un engagement volontariste des pouvoirs publics pour accompagner l’effort consenti par la province dernièrement dans le cadre de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain ( INDH) afin de relever les défis et fixer une population, fière d’ailleurs de sa région, dans ses ksours.
L’Opinion du 07 août 2007 Hassan BENMAHMOUD
isolée du reste du Maroc par le Haut Atlas. En franchissant le col de Talrhemt (La chamelle) 2900m, le visiteur venu du Nord a l’impression de franchir un seuil, ou entre dans l’intimité d’un nouveau monde celui des oasis et du désert.Cette vaste région entre le Sahara et l’Atlas est un espace considéré toujours comme un monde à part, son trait le plus marquant est sans doute le contraste entre le chapelet verdoyant que forment les oasis le long des vallées et l’immense no man’s land constitué de montagnes et de plateaux dénudés.
Selon une étude réalisée par le CRT Meknès-Tafilalet, Les oasis qui s’inscrivent dans ce territoire se présentent comme des couloirs de vie tendus entre les deux alignements montagneux du Haut Atlas Oriental au Nord et des chaînons de l’Anti Atlas au Sud . Par leur localisation, leur structure et leur continentalité, elles ne ressemblent exactement à aucun autre espace oasien du pays, l’on est en présence d’oasis de tailles diverses, juxtaposées le long de cours d’eau situés dans les seuls bassins versants endoréiques du pays(Ziz, Rhris et Guir).
Par la semi aridité de leur cadre géographique(50 à 300mm/an), la diversité de leurs paysages et leur mise en valeur économique, elles rappellent cependant la vallée de Dra à laquelle elles s’apparentent par la participation à trois ensembles géographiques différents mais mitoyens et complémentaires à savoir le Haut Atlas, le sillon présaharien et le domaine primaire antiatlasique.
Toutefois , les oasis du Grand Tafilalet (Province d’Errachidia) sont cinq fois plus vastes que celle du Dra, et ont une position franchement plus continental .En effet , compte tenu de la proximité du Haut Atlas et de la densité de son réseau hydrographique, la province d’Errachidia contient les oasis les plus étendus du Maroc, voire d’Afrique du Nord , elles s’alignent le long de trois grandes vallées : Ziz, Rhris, Guir et de leurs affluents haut atlasiques et antiatlassiques.
Dans ces oasis, où les terres agricoles sont limitées, vit une population de prés de 600.000habitants dont 75% sont des ruraux et vivent principalement de l’agriculture.
Le Tafilalet est un haut lieu de l’Histoire du Maroc, aussi bien sur le plan politique que sur le plan ethnoculturel. En effet , de par sa position remarquable à la porte du Sahara , il a été longtemps une véritable plaque tournante entre l’Afrique noire et l’Afrique du nord d’une part et entre le Machrek et le Maghreb d’autre part. Sur le plan socio cultuel, il a joué un grand rôle dans la pénétration de la civilisation arabo-islamique en Afrique du nord-ouest, il a été aussi la base de départ des mouvements de tribus au Maroc vers les régions côtières tout au long de son histoire.
Cette partie du pays considérée par les historiens comme le cœur historique et géographique de l’ensemble du présahara marocain, apparaît comme un vaste pays où différents éléments ethniques (imazighènes, arabes, populations noires) venus s’y installer depuis de nombreux siècles, sont arrivés très lentement à se fondre. Un bloc massif de population au caractère viril, parlant le tamazight ou l’arabe, chacun de ces groupes possède ses propres coutumes et ses particularités vestimentaires distinctes, mais cette diversité est de pur forme, car fondamentalement la région est une mêlée à des nuances locales, ce peuple présente de nombreux traits communs ; ils sont tous travailleurs et hospitaliers, ils ont tous le même esprit de curiosité détaché et critique, la même attitude tolérante et philosophe envers la vie et ses problèmes.

Située dans l’une des régions les plus anciennement humanisées du Maroc, le Tafilalet fut, de longue date, associé en partie aux grandes civilisations qui marquèrent l’histoire du Maroc. Elles y laissèrent des vestiges importants : tumulus funéraires,Zaouias,marabouts,ksours et surtout la grande cité de Sijilmassa qui fut un centre d’attraction et d’action religieuse et dont l’histoire se devine plus qu’elle ne peut s’écrire. C’est l’une des premières villes fondées à l’époque islamique au Maroc. Elle aurait été fondée, selon certaines sources, au VIII ème siècle avec le règne des Zénètes( royaume des Béni Midar) bien après le départ des romains du Maroc.
Toujours est-il que c’est une ville qui a prospéré au Moyen Age pour devenir un véritable « port du désert » et une plaque incontournable du commerce saharien. Les écrits historiques sur Sijilmassa ainsi que ses vestiges, malgré le peu qu’il en reste, témoignent de l’importance de cette cité, importance que l’on reconnaît également aux monnaies qui sortaient de ses ateliers.
Cette ville qui aurait abrité jusqu’à 100.000 habitants fut pendant des siècles l’une des villes les plus importantes du pays, avant de devenir à la fin du XVI ème siècle le principal relais caravanier avec l’Afrique noire, l’Europe et le Moyen Orient.
Sijilmassa, c’est également le berceau de la dynastie alaouite. Le mausolée de Moulay Ali Chérif, ancêtre et fondateur de la dynastie est situé à Rissani, son architecture arabo-musulmane fait de lui l’un des grands monuments historiques du Maroc.
Ces éléments font du Tafilalet un pole d’attraction touristique par excellence, dépaysement, paysage féerique, ciel particulièrement lumineux propice une forme durable d’écotourisme où la mythologie de la montagne et les aventures pittoresques ne peuvent que drainer plus de visiteurs si une stratégie de promotion adéquate a été mise en œuvre pour faire connaître ce produit touristique hors normes.
Merzouga a l’énorme avantage de se vendre pratiquement toute seule, mais l’attrait irrésistible de Erg Chebbi ne peut dispenser les professionnels d’une opération marketing de grande envergure pour entraîner toute la région de Meknès-Tafilalet dans une dynamique de développement touristique susceptible de faire de notre région un vrai pole touristique.
Mais le Tafilalet, structuré autour de la ville d’Errachidia, est un ensemble spatio-économique qui présente l’image d’un paradoxe saisissant. Des potentialités et des atouts certains mais aussi des contraintes et des défis qui nous imposent une vision claire, une stratégie réfléchie et surtout une approche multisectorielle.
En effet, la province d’Errachidia occupe 80% de l’espace régional, mais seulement 25% de la population au niveau de la région. Ce déséquilibre interpelle surtout que tous les efforts consentis par les pouvoirs publiques au niveau de l’électrification, de l’approvisionnement en eau potable et du désenclavement n’ont pu fixer la population.130.000 habitants en moins selon le dernier recensement.
Berceau de la dynastie Alaouite, la province d’Errachidia dispose d’un grand potentiel touristique vue la diversité des données naturelles, la richesse de de son patrimoine historique et culturel et l’authenticité de ses traditions ancestrales. Considéré comme le plus grand oasis du Maroc, il conserve encore l’héritage de l’ancienne Sijilmassa fondée au VIII° siècle et qui fut la capitale commerciale et culturelle du pays situé entre l’Afrique noire, l’Afrique du Nord
L’Europe et l’Orient .La palmeraie du Ziz qui s’étent sur plus de 150 km est un patrimoine universel, les kasbahs n’ont rien à envier à celles de Ouarzazat , les dunes de sables de Merzouga, à 40 Km de Rissani sont mondialement connus pour la beauté du site et certaines vertus thérapeutiques et les ksours , comme ksar El Fida qui abrité le festival de la musique du désert, sont d’une valeur inestimable.
Par ailleurs les conditions pédo-climatiques de la zone agro-écologique de Tafilalet font de cet espace l’un des réservoirs du palmier dattier les plus riches dans le monde.
Le Tafilalet abrite aussi les principaux gisements miniers de la région. Si le secteur présente plusieurs atouts dont la valorisation est susceptible de lui assurer une vraie relance, il reste handicapé par un monopole de l’Etat qui ne facilite pas son émergence.
Force est de reconnaître que les pouvoirs publics ont consentis de grands efforts en équipement. Un programme énorme de désenclavement de la province vers Ouarzazate, Beni Mellal, Meknès et Oujda en aménageant et en élargissant des routes a été réalisé, l’Aéroport Moulay Ali Cherif est fonctionnel malgré certaines contraintes, le taux d’électrification rurale est de 94 % , soit le meilleur sur le plan national, et celui de l’approvisionnement en eau potable est de 84%. Pourtant ces efforts n’ont pas pu endiguer la problématique de l’exode rural qui risque d’accentuer la désertification de cette zone tout en posant plusieurs problèmes dans la périphérie des villes, notamment Meknès.
Pour une province qui possède 444 km de frontières avec l’Algérie, les défis sont énormes et demandent l’implication de tout le monde pour les relever.
Le méga concert de Michel Jarre, le festival des musiques du desert et d’autres initiatives louables des amoureux du desert ont certes permis de dépasser la vision classique d’espace de désolation et de déclencher certaines dynamiques, mais ces actions n’ont pu produire un changement qui s’inscrit dans la durée et qui puisse assurer leur perrenisation et un apact conséquent sur le développement socio-culturel de la région.
Il faudrait donc pour le Tafilalet, un engagement volontariste des pouvoirs publics pour accompagner l’effort consenti par la province dernièrement dans le cadre de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain ( INDH) afin de relever les défis et fixer une population, fière d’ailleurs de sa région, dans ses ksours.
L’Opinion du 07 août 2007 Hassan BENMAHMOUD
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