ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ

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BIENVENUE AU SAHARA, AIRE DE LIBERTE

"Le désert est beau, ne ment pas, il est propre." Théodore MONOD.



11 août 2007

Repousser le désert - La ville en train d'avaler son fleuve

Les déserts ne cessent de grignoter l'Afrique, brûlant tout sur leur passage et transformant radicalement la vie des humains. Mais la conscience de l'urgence d'agir contre l'avancée des sables ne cesse de monter parmi les populations. Notre collaboratrice Monique Durand s'est rendue dans trois pays africains en bordure du Sahara: au Mali, au Sénégal, au Maroc. Elle s'est intéressée, en particulier, à la lutte quotidienne des femmes pour freiner la course du monstre saharien. Voici le premier de trois articles.
Le matin rouge et or monte à l'assaut d'Agadir et la mer émerge en une ceinture bleuâtre. Départ vers le village de Tioute, à une quarantaine de kilomètres plus à l'est. Laissons derrière nous les palaces du bord de mer, les night clubs, Fouquet's, piscines et autres tennis de cette Cannes du Maroc conçue pour éviter tout choc culturel trop intense aux Occidentaux et sortie tout droit d'un cauchemar. Le 29 février 1960, vers minuit, Agadir fut ensevelie en quelques secondes par un tremblement de terre qui tua près de 15,000 habitants dans leur sommeil. La ville nouvelle fut érigée avec pour vocation de devenir cette station balnéaire africaine où déambulent aujourd'hui les vacanciers rougeauds sur les riches avenues qui longent l'Atlantique. Des avenues hérissées de barrages policiers « pour traquer les barbus », me dit Hassan, mon guide et traducteur. «C'est notre sécurité, c'est normal», ajoute-t-il. La police marocaine est sur les dents depuis les attentats de Madrid et, plus récemment, ceux de Casablanca perpétrés par les jeunes islamistes des bidonvilles. Elle arrête et fouille tous ceux qui, de près ou de loin, éveillent des soupçons. Mais pas Hassan qui, à 29 ans, se définit comme «un garçon moderne» et se fie au roi Mohammed VI pour lui assurer bonheur et tranquillité. Il n'ira pas voter d'ailleurs aux élections législatives prévues en septembre. «C'est le roi qui fait tout. Alors pas besoin de voter.» Cap, donc, sur Tioute où nous attendent les femmes d'une coopérative d'extraction d'huile d'argane. Le contraste est saisissant entre la zone touristique d'Agadir, arrosée d'océan, d'eau en bouteilles et de vins fins, et la zone sahélienne, transition vers le désert, dans laquelle nous nous retrouvons aussitôt franchies les limites de la ville. Ici, dans ce Maroc du sud, la pluie est rare, moins de 200 mm par année. Et les habitants, en situation de « stress hydrique » comme disent les spécialistes, c'est-à-dire en pénurie d'eau chronique. Nous roulons dans une savane où seuls les arganiers, ces arbres fameux qui n'existent qu'au Maroc et au Mexique, arrivent encore à pousser. Le jour est maintenant complètement allumé. Le soleil darde. Nous naviguons dans une sorte de beauté nue. Notre route semble à parfaite équidistance entre les montagnes du Haut Atlas, au nord, et celles de l'Anti Atlas, au sud, dont certains sommets sont coiffés de neige. Étonnant de voir ce blanc neigeux alors que nous défilons dans ce qui devient de plus en plus, au fur et à mesure que nous progressons, une fournaise. Depuis quelques décennies, le Maroc a détruit des milliers d'hectares de ses arganeraies pour se livrer à la culture maraîchère intensive, au coeur de laquelle se trouve sa célèbre clémentine. À vol d'oiseau, on voit l'aridité qui domine tout le paysage, que troublent seulement une constellation de clémentiniers alignés en rangs bien droits et ces immenses serres blanches qui abritent les fraises et les bananes qui inonderont les marchés européens. Avec l'éradication progressive des arganeraies sont disparus ou disparaîtront bientôt, si rien n'est fait, les derniers remparts contre le désert. Car l'arganier, doté de longues racines, va chercher l'eau dans les profondeurs où elle se cache, fixant ainsi la terre et freinant la course du sable. Sans ces minces gendarmes ligneux, le désert peut s'engouffrer sans plus d'obstacles. «Il faut urgemment revenir à l'arganier et aux espèces qui s'accordent à notre terroir, comme les palmiers-dattiers et les cactus producteurs des figues de Barbarie.», m'avait dit Zoubida Charrouf, professeure de chimie à la Faculté des sciences de l'Université de Rabat et instigatrice du projet Targanine qui regroupe des coopératives de femmes qui extraient l'huile des amandes de l'arganier et reboisent les forêts de l'arbre précieux. Passé la cité de Taroudant, où Jacques Chirac aimait à passer les fêtes de fin d'année, nous voici engagés sur une petite route étroite et cahotante. Tioute est à deux pas, sorte de bout du monde de sable et de poussière. Bout du monde? Un car est arrêté là, et un flot de touristes japonais se précipitent sur un arganier rempli de chèvres noires qui mangent les fruits de l'arbre. Étrange arbre de Noël aux boules à cornes et à barbiche. Nous arrivons à la coopérative. Marjis, la directrice, nous entraîne dans la salle de concassage. Ce matin-là, une trentaine de femmes, assises par terre en un grand cercle et sous deux immenses photos du roi Mohammed VI, broient les fruits de l'arganier dont la coque contient deux amandes. Le bout du monde, il est ici et maintenant, dans cette pièce exigüe, noire et humide où l'on entend le craquement des coques contre les pierres. Et les rires étouffés des concasseuses, sous leur foulard berbère aux couleurs vives. Les coopératives Targanine, dont la première a été créée en 1996, sont au nombre de 15. En sont membres des centaines de femmes désireuses d'améliorer leurs revenus en haussant la qualité de leur production d'huile d'argane, une activité féminine traditionnelle dans ces régions arides. Ces femmes n'ont en général jamais fréquenté l'école et sont souvent le gagne-pain de leur famille. «Ce sont les Québécois qui, les premiers, ont cru à notre projet», raconte la professeure Charrouf qui a associé l'Université de Montréal à ses recherches sur l'arganier. C'est Oxfam-Québec qui parraine le projet depuis ses tout débuts. Le Centre canadien de Recherches pour le Développement international (CRDI) est aussi partenaire. Dans ces coopératives, le moulin à moudre est remplacé par des presses mécaniques qui allègent le travail des femmes. On y produit des huiles aux vertus médicinales et culinaires et d'autres à usages cosmétiques. Avant les coopératives, les concasseuses touchaient à peine 100 dirhams (15$CAN) par mois avec cette activité. Depuis leur constitution en coopératives, elles touchent parfois jusqu'à 1,200 dirhams (180$CAN). Et l'huile d'argane commence à faire... tache d'huile! Et gagne tout doucement ses galons et sa renommée dans le monde entier. La professeure Charrouf rêve que cet élixir rare soit un jour prochain labellisé, un peu sous le mode des AOC. «Qu'il soit reconnu fleuron du Maroc aux côtés de nos clémentines, de l'huile d'olive et du safran», renchérit-elle.L'autre mission essentielle que se sont données ces coopératives est de favoriser le reboisement de l'arganeraie pour lutter contre la désertification. Les femmes des coopératives plantent chaque année des milliers d'arganiers, tandis que se multiplient à un rythme exponentiel les plants dans les pépinières des services publics. Les surfaces reboisées ont été multipliées par 35 ces dix dernières années avec les coopératives de femmes! La déforestation est la première cause de la désertification en Afrique. Partout sur le continent, les forêts sont abattues pour cultiver ou pour cueillir le bois à des fins domestiques. Au Maroc, les cultures à grande échelle sont en train d'avoir raison des derniers bastions forestiers. Tout y est passé : les arganiers, les chênes-liège, les thuyas, les cèdres et les palmiers-dattiers! 30,000 hectares de forêt, sur les 9 millions recensés dans le royaume, disparaissent tous les ans. La totalité ou presque du territoire marocain est affectée, à des degrés divers, par le phénomène. Et les oasis, dont l'existence est directement liée à celle de leur palmeraie, sont toutes en train de s'éteindre. En un siècle, les palmeraies pour l'ensemble du Maroc ont perdu plus des trois quarts de leur surface! Retour chez nos concasseuses où se poursuit le cliquetis des coques. Elles déposent les amandes, une à une, dans une grande corbeille tressée. Il faudra à Tamou, 37 ans, presque trois jours de ce travail ardu et fastidieux, qui fait mal aux doigts et au dos, pour produire 1 litre d'huile. Depuis qu'elle travaille à la coop, elle a pu s'offrir un téléphone portable et aider son frère à acheter du sucre et du savon. «Et elle a pris du poids!», lancent quelques-unes de ses consoeurs en rigolant. Les championnes arrivent à broyer 35 kilos d'amandes d'arganiers par mois. Mais Tamou, elle, ne souhaite pas battre de records. Elle concasse 20 kilos par mois, et parfois seulement 15. Elle concasse machinalement. Et des fois la machine est lente. Zara, assise à côté, a pu acheter une télé à ses enfants avec ses revenus de la coop. « Ma vie est plus belle qu'avant », fait-elle simplement. Zara ne connaît pas son âge, elle n'est jamais allée chercher son acte de naissance. Trop compliqué, trop loin. Les campagnes marocaines demeurent isolées, pauvres et analphabètes. Souvent sans eau ni électricité. Cela peut expliquer pourquoi le Maroc traîne, encore aujourd'hui, au 125ième rang mondial pour le développement humain. Et au 124ième rang pour le PIB. Nous rentrons à Agadir dans un paysage d'ocre et de blanc. Sur une colline, voyons trois mots écrits en lettres immenses faites de haies taillées: Dieu, le roi, le peuple. Avons laissé Tamou et Zara à leur antre sombre, au milieu des coques qu'en cette heure avancée de la journée, elles concassent encore. Un soir lunaire descend sur les arganiers. Ces arbres-là, l'air de rien, protégerons Tamou et Zara contre le monstre. Devant le désert qui casse tout, l'arganier plie mais ne rompt point.
Monique Durand
LE DEVOIR Édition du samedi 11 et du dimanche 12 août 2007

10 août 2007

LE VAISSEAU DU SAHARA 2

Chameaux & Société
Les relations entre chameaux et société : entre marginalisation et idéalisation
Bien que le chameau ait eu dès sa domestication, il y a 6000 ans (Eppstein, 1971), un rôle essentiellement utilitaire, l’homme a toujours entretenu avec lui des rapports affectifs et symboliques dont l’importance est peut-être proportionnelle aux dimensions de l’animal et aux services qu’il rend à l’homme du désert. Cet attrait pour l’animal perdure aussi bien dans les pays du Sud que dans les sociétés occidentales, pour des raisons évidemment différentes.Chez les maures de Mauritanie, le désert se décrit comme un immense troupeau de dromadaires et chaque dune est décrite comme un chameau couché. Cette manière de décrire le paysage permet aux nomades de mémoriser un itinéraire et de le transmettre. Le dromadaire imprègne les rêves des uns, les descriptions du monde des autres, il inspire les poètes des temps préislamiques à nos jours.Mais il renvoie aussi à une imagerie populaire empreinte de clichés, d’a priori et de méconnaissances qui le confinent dans un positionnement passéiste, voire obsolète. Cette relation ambivalente se reflète dans les comportements sociaux, les symboles véhiculés et les politiques de développement mis en œuvre ici ou là. De nos jours, les rapports entre le dromadaire et les sociétés du Nord et du Sud obéissent à ces deux tendances divergentes entre marginalisation et idéalisation. Ils se déclinent cependant différemment selon les sociétés en question, la ligne de fracture n’étant pas celle qui sépare les sociétés elles-mêmes, mais plutôt la place que chacune d’entre elles, est prête à donner au dromadaire.1. Le dromadaire, animal marginaliséDans le jargon des agences de développement, les zones désertiques sont qualifiées de zones marginales (« remote areas »). Il n’en faut pas plus pour que le dromadaire, animal de prédilection de ces régions, soit à son tour renvoyé à la marginalisation de sa propre existence. De fait, le dromadaire accumule deux handicaps majeurs vis-à-vis des développeurs et des bailleurs de fonds : (i) animal fortement contraint à un milieu déterminé (contrairement à la vache et aux petits ruminants par exemple), il est généralement confiné aux zones arides de la planète, (ii) ses effectifs au niveau mondial (20 millions de têtes approximativement) sont dérisoires comparés au cheptel bovin (1,3 milliards) ou ovin-caprin pratiquement aussi nombreux.De fait, l’hyperspécialisation de l’espèce aux conditions désertiques, l’a rendu difficilement adaptable à d’autres écosystèmes que celui de son origine, contrairement aux autres ruminants comme les bovins, les ovins et les caprins dont la plasticité génétique a permis une large diffusion à travers la plupart des écosystèmes terrestres. A ce titre, on pourrait comparer aisément le dromadaire au yak qui ne s’est guère répandu au-delà des écosystèmes montagnards d’Asie centrale.1.1 Le dromadaire, l’animal des rebellesC’est le déclenchement, en 1990, de la rébellion du peuple Touareg au Niger puis au Mali, et avant cela du peuple Toubou au Tchad, qui fait éclater au grand jour le désespoir des nomades chameliers et leur volonté d’être reconnus et considérés par les pouvoirs publics. Cette exclusion des peuples nomades du Sahara central trouve ses racines dans les dernières décennies. Il s’agit d’un processus qui remonte aux années 60-70 et à la conjonction de plusieurs facteurs économiques et politiques :- interdiction du commerce caravanier et concurrence du transport mécanique. Au moment des indépendances des pays pratiquant l’élevage du dromadaire et du chameau, le commerce caravanier a été interdit : les touareg d’Algérie et du Niger n’eurent plus le droit de nomadiser d’un pays à l’autre, ni de commercer avec leurs caravanes. Au Niger, tout nomade pris en flagrant délit de caravane se voit infliger 3 ans de prison et la confiscation des marchandises et des dromadaires. Paradoxalement, les camions continuaient de plus belle à pratiquer le commerce de mil et de dattes entre Algérie, Niger et Mali.- l’extension de la zone des cultures de riz et de coton a diminué les terres pastorales transformant la complémentarité nomade/sédentaire en rivalité.- la création d’un impôt sur le bétail et les personnes puis les sécheresses répétées des années 73-74 et 84-86 ont contribué à casser un mode de vie à l’équilibre très fragile.- les pouvoirs centraux, pour en finir avec la rébellion Touarègue de façon définitive n’ont pas hésité parfois à empoisonner puits et vivres, à détourner l’aide internationale, et à déplacer les populations.Près de 50 ans plus tôt, en Asie Centrale et notamment au Kazakhstan, la collectivisation des troupeaux et la sédentarisation forcée imposée par le pouvoir stalinien avaient poussé les nomades à sacrifier leur cheptel ou à fuir vers des zones plus hospitalières : de 1927 à 1941, le cheptel Kazakh est passé ainsi de 1 200 000 têtes à 104 600 têtes (Moussaiev, 2002).Dans bien des pays donc, notamment ceux où le pouvoir politique est passé aux mains des « sédentaires », le dromadaire, en tant qu’animal du nomade, homme par essence difficilement contrôlable, parce qu’il est mobile et s’abstient des frontières, est renvoyé à la marginalité, voire réprimé au même titre que le chamelier.A noter cependant que les conflits politiques ont pu avoir localement, un effet secondaire bénéfique. C’est bien le conflit du Sahara occidental au Maroc dans les années 70, et le conflit au Niger, qui ont suscité un regain d’intérêt pour l’élevage du dromadaire de la part des autorités de ces pays pour apporter une réponse politique au problème du développement des régions en rébellion. C’est en effet suite à ces mouvements conflictuels que se sont mises en place par exemple, les politiques de développement de l’élevage camélin au Maroc et qu’on a assisté à un redéploiement des effectifs, ceux-ci passant de 70 000 têtes en 1985, à 149 000 selon le dernier recensement alors qu’ils avaient chuté de 56 % entre 1971 et 1985 (Faye et Bengoumi, 2001). C’est également dans le contexte de la rébellion Touarègue au Niger que s’est mis en place un projet de développement de l’élevage camélin dans la zone centrale de ce pays (Pacholek et al., 2000). 1.2Le dromadaire, animal du passéPour bien des décideurs politiques et agences de développement, y compris dans les pays à forte vocation pastorale, le dromadaire, animal du nomade, est tout autant un animal du passé que le nomadisme lui-même en tant que mode d’élevage dans des pays où sédentarisation rime avec modernisation. Dans l’imagerie des sociétés industrialisées, le dromadaire est souvent ramené à sa seule activité caravanière qui, en vertu de sa concurrence par le camion, n’a plus d’avenir. Le dromadaire ne serait plus qu’un « has been » de l’économie du désert, voué aux seules vertus du tourisme, conférant à sa présence un caractère désuet et marginal.Du reste, en matière de production zootechnique, notamment de production laitière, la mode de la vache, d’une productivité démographique deux fois supérieure (durée de gestation, intervalle entre mises bas et durée de lactation plus courte) a pu contribuer à renvoyer le dromadaire au rang de relique du passé. Pourtant, un tel choix, très marqué notamment en Somalie dans les années 80 (la vache apparaissait comme l’animal d’avenir), a pu conduire à une véritable catastrophe humanitaire lors de la sécheresse de 1998, les propriétaires de bovins ayant été beaucoup plus affectés par la perte du bétail que les propriétaires de dromadaires (Bonnet et Faye, 2000).La modernité dans le désert se conjugue avec motorisation. Même les conflits armés pour raison politique ou l’insécurité liée à une économie de prédation, s’appuient sur la mobilité des 4X4 plutôt que sur celle des dromadaires. Bien que les compagnies méharistes aient fait leur réapparition ici ou là (par exemple en Mauritanie, au Mali, au Niger) ou que les auxiliaires vétérinaires des régions sahéliennes fassent encore leur tournée à dos de chameau, le nec plus ultra des acteurs économiques ayant « réussi » dans les pays du désert, est de disposer d’un véhicule tout terrain et d’un téléphone portable. Tout au plus, le dromadaire peut apparaître comme un succédané symbolique d’une culture ancienne. Le summum semble atteint dans les pays du Golfe arabique, où les dromadaires sont transportés eux-mêmes sur les plateaux des pick-up et où la possession d’un tel animal relève de la même logique que la possession d’une tente bédouine dans le désert, non loin du très grand confort des villes futuristes, pour y passer le week-end et renouer avec une tradition ancestrale. Le dromadaire, dans ce contexte, ressemble à ces vieux puits médiévaux restaurés mais non opérationnels, ou à ces vieilles carrioles repeintes, comme simple élément de décoration des résidences secondaires dans les pays occidentaux.Avec la course au modernisme, les dromadaires perdent leur hégémonie comme auxiliaire de l’homme dans les steppes et les déserts. On comprend dès lors pourquoi, les chercheurs camélologues peuvent apparaître dans la communauté scientifique internationale, comme des originaux, des marginaux, suscitant au mieux, un léger amusement de la part des spécialistes d’espèces plus communes, au pire, une pointe de mépris pour des scientifiques s’intéressant à une espèce qui ne suscite guère qu’une centaine de publications scientifiques sérieuses chaque année, soit 20 à 40 fois moins que pour la vache. Le dromadaire, animal du passé, ne serait bon que pour les camélologues, chercheurs excentriques de par l’originalité de leur objet d’étude ?1.3 Le dromadaire, animal des cirques et des parcs animaliersBien qu’en comparaison, il ait joué un rôle assez mineur dans les sociétés occidentales, le chameau y est toutefois présent depuis longtemps comme animal de loisir dans les zoos et les cirques. Le fait qu’il y soit confiné témoigne à l’évidence de la place qu’on lui attribue dans le grand public : celui d’un animal exotique dont on envisage mal son élevage en tant qu’élevage de rente comme on l’entend pour les autres espèces domestiques, mais qu’on peut aisément « montrer » comme espèce emblématique d’un monde peu accessible (le désert). A ce titre, il est ramené au statut d’animal sauvage, capturé et « acclimaté » pour les besoins d’un public
urbain avide d’exotisme et de nature sauvage aseptisée. Ce statut est peu compatible avec la vision d’un animal d’intérêt zootechnique ayant un rôle économique majeur dans certains pays désertiques.En tant qu’espèce mise à l’épreuve de la visite dominicale des familles urbaines peu au fait de la physiologie et du potentiel zootechnique de l’animal, le dromadaire accumule les clichés et les mythes très tenaces sur ces capacités de survie et son fonctionnement biologique. Le mythe le plus récurrent est l’existence d’un stockage de l’eau dans la bosse, erreur fondamentale de la physiologie de l’animal que l’on retrouve même dans les encyclopédies juniors destinées à l’éducation des scientifiques en herbe (cf. « ma première encyclopédie » de chez Hachette par exemple).1.4 Le dromadaire, animal de loisir mal valorisé, voire mépriséDans les parcs zoologiques, cet habitué des grands espaces, est souvent cantonné dans des enclos réduits. Il est utilisé parfois pour des petites promenades pour les enfants mais son utilité comme animal de transport et ses caractéristiques exceptionnelles ne sont que rarement mises en valeur. Lorsqu’ils perdent leur laine en été il ne font qu’inspirer la pitié des visiteurs qui, dans l’état d’esprit évoqué dans le paragraphe précédent, interprètent à mauvais escient la situation. Il n’est jamais fait mention de sa qualité d’animal domestique essentiel à la subsistance de populations des zones désertiques. On n’apprend rien non plus de la production de lait, de laine, de viande. Si des efforts réels sont réalisés notamment dans les fermes pédagogiques, très à la mode en Europe, la méconnaissance de l’espèce, ramenée au statut d’animal « de promenade », sans le caractère noble du cheval, est une constante du grand public.Parfois aussi, les chameaux servent uniquement de faire-valoir pour les cirques lors des parades dans les rues des villages. Ces éleveurs improvisés, ignorants des besoins de l’animal ou bercés par les préjugés sur sa sobriété sont capables de le laisser mourir faute d’abreuvement, comme ce fut le cas lors de la canicule qui s’est abattue sur l’Europe en août 2003.Il est notable également qu’on ne dispose par exemple en France d’aucun registre d’identification des animaux, pourtant obligatoire pour la plupart des espèces domestiques (il en existe un pour les lamas notamment), et que la réglementation européenne ignore totalement le lait de chamelle comme produit alimentaire , ce qui rend son exportation en Europe, problématique et sa commercialisation difficile, comme en témoignent les difficultés rencontrées par la laiterie Tiviski de Nouakchott en Mauritanie (Abeiderrahmane, 1997).

Bernard Faye Le dromadaire, animal délaissé : le retour à l’état sauvageLes dromadaires ont été importés en Australie au 19ème siècle pour explorer les grands déserts du centre du continent. Regroupés en attelages de plus de dix dromadaires, ils étaient utilisés pour tracter les lourdes charges tels les rails et traverses de chemin de fer à travers le désert du Simpson. Avant la motorisation de l’agriculture, ils étaient utilisés comme auxiliaires des activités agricoles. Mais une fois qu’ils eurent contribué à l’équipement du pays des infrastructures modernes ou aux autres activités agricoles multiples, ils furent remerciés pour leurs bons et loyaux services et on leur rendit la liberté.Livrés à eux-mêmes, dans un environnement dépourvu de prédateurs, ils se sont multipliés pour atteindre une population sauvage estimée de 100 000 à 500 000 têtes (Gee, 1996). Aujourd’hui, en souvenir de ces dromadaires et des chameliers afghans qui les guidaient, le train qui traverse le continent du nord au sud se nomme le Ghan, du mot « Afghan », et arbore sur l’avant de sa motrice, un dromadaire monté, modeste hommage à ce pionnier de la conquête du bush.Les chercheurs ont pu mettre à profit cette situation pour faire de ce troupeau marron unique au monde un objet d’observation. Il leur permet de mieux comprendre et d’étudier le comportement de l’espèce dromadaire sans la gestion imposée par l’homme (Heucke et al., 1992). Cependant, ce marronnage n’est pas sans poser problème. La croissance démographique importante de ce cheptel commence à poser des problèmes de pression sur le milieu. Aux marges désertiques, le dromadaire féral rentrant en concurrence avec les autres espèces domestiques, un Camel Destruction Act fut édité en 1925, autorisant l’abattage des animaux « en surnombre ». L’histoire retient entre autre pendant la sécheresse de 1961, l’abattage de 1 150 têtes autour de trois points d’eau (Wilson, 1984). Plus récemment, il est question d’organiser des captures et des exportations vers les pays du Golfe qui prisent particulièrement la viande de dromadaire.1.7 Le dromadaire au cœur de l’estime des hommesLes multiples calamités et évolutions endurées par les populations chamelières (conflits, sécheresse, sédentarisation, crise de l’élevage pastoral) n’ont pas réussi à venir à bout de leur attachement ancestral au vaisseau du désert : « A la création du monde, il n’existait qu’une chamelle, appelée Fakaru, et le monde entier vivait grâce à son lait » dit un proverbe touareg (Caballion, 2003). Mais au-delà de cet attachement, on constate une idéalisation (une mythification ?) dont même les scientifiques ne sont pas à l’abri.2.1 Le dromadaire, l’animal idéaliséLes particularités anatomiques et physiologiques du dromadaire ont toujours fasciné les voyageurs et les chercheurs en prise aux zones désertiques. Etrange animal en effet, avec son cou d’une longueur peu usuelle, sa bosse sur le dos, sa démarche chaloupée, sa légendaire sobriété et son endurance à toute épreuve. Sa cohabitation sereine avec des peuples qui partagent avec lui une grande sobriété de l’existence, n’a pas manqué non plus d’attirer les chercheurs d’absolu. Le désert et ceux qui l’habitent exercent de fait, une fascination pour « l’authenticité ». Le dromadaire est un élément du retour au source, un compagnon indéfectible de la méharée, cette promenade dans un univers désolé, en rupture complète avec la modernité, moment où l’homme moderne retrouve l’essence d’une existence dépouillée : dormir à la belle étoile, se nourrir du pain cuit dans le sable ou du lait cru de chamelle, évaluer le passage du temps au rythme des pas du dromadaire. En Europe et aux Etats-Unis, cette idéalisation se prolonge hors du désert par un engouement pour les camélidés : petits camélidés comme animaux de compagnie, association de camélomanes, méharées au catalogue des agences de voyage, organisation de courses médiatisées comme le marathon de Douz (Tunisie) ou la course qui réunit tous les ans les jockeys australiens de la région d’Alice Spring, et ceux de Virginia City dans le Nevada (USA) pour le grand Camel Derby.Dans les pays du Sud, le dromadaire demeure encore empreint d’une forte symbolique où prédomine l’identité culturelle du nomade. Bien des manifestations culturelles organisées ici ou là, s’attribuent le dromadaire comme point focal. Les festivals du désert, en Tunisie, en Algérie, au Mali ou ailleurs mettent tous en exergue le dromadaire comme animal emblématique. Dans le monde touareg, au Mali, au Niger, la Cure Salée, au-delà d’une transhumance nécessaire pour la santé des animaux est un moyen d’affirmer leur identité de nomade. Dans les pays d’Afrique sub-saharienne, on protège les animaux contre le mauvais œil. En Inde, à l’occasion de la foire de Pushkar, les chamelles sont maquillées, décorées, embijoutées jusqu’à l’excès.La défense de l’identité culturelle s’affiche également au travers des produits comme le lait. Chez les populations pastorales sédentarisées et urbanisées, le lait de chamelle est la plupart du temps préféré au lait de vache parce qu’on lui prête des vertus multiples, médicinales ou tonifiantes (Yagil and Van Creveld, 2000). En Asie centrale, les produits laitiers traditionnels issus de la transformation de lait de chamelle sont identifiés à un terroir, à un pays et de véritables cures sont préconisées pour assurer une santé vigoureuse aux consommateurs (Konuspayeva et al., 2003). En Mauritanie, le lait de chamelle, associé aux dattes, est apporté en quantité à l’occasion de cure d’engraissement pour les épouses que les hommes aiment enveloppées.Enfin, il est jusqu’aux scientifiques qui, prenant fait et causes pour le dromadaire, et en vertu de ses remarquables capacités d’adaptation aux conditions du désert, sont capables de tenir un discours emphatique sur cet animal. Certains n’hésitent pas à le considérer comme un élément central de la lutte contre la famine, le sauveur de la désertification, le champion de la préservation de l’environnement. On prête dès lors au dromadaire toutes les vertus d’un remède miracle aux maux des pays arides.

François Brey Le dromadaire, champion des sables
Dans les pays du Golfe, le dromadaire est élevé comme un champion pour satisfaire le plaisir des courses d’une population bédouine urbanisée et souvent fortunée. L’organisation de ces courses est une véritable institution, menant à des investissements importants en matière d’infrastructures de course ou de laboratoires de recherche sur la physiologie de l’effort ou l’alimentation des champions. Le prix des meilleurs coursiers peut atteindre des niveaux pharamineux à l’égal des plus grands chevaux de course des pays occidentaux. Le champion est l’objet de tous les soins, d’une attention quotidienne pour sa nourriture, son confort, son entraînement.Dans les pays où la tradition sportive est moins élitiste, apparaissent également des élevages consacrés à cette seule activité de loisir. En Algérie par exemple, ceux qui en ont les moyens opèrent leur reconversion dans le transport routier comme l’a fait la famille Ben Mansour de la tribu des Chaambas, de Ouargla, mais la passion du chameau ne les lâche pas pour autant. L’animal de bât a perdu son rôle dans le transport, en revanche, le méhari, le dromadaire de course grâce auquel ils s’étaient illustrés lors de légendaires razzias, puis dans les compagnies méharistes de l’armée coloniale, devient entre leurs mains les pur-sang du désert lors de courses de vitesse qui leur permettent de revivre une époque où le chameau était le maître du désert.Plus généralement, on assiste à un renouveau de l’utilisation du dromadaire comme animal de loisir, aussi bien dans les pays développant un tourisme du désert, que dans les pays du Nord, où on offre un succédané de méharée aux amateurs d’exotisme à petits revenus, qui à défaut de parcourir les immenses espaces sahariens, se contentent des dunes de sable des plages européennes ou de l’arrière-pays côtier. Des animations sont parfois organisées dans les villes et villages à l’occasion de fêtes locales. En Australie, où l’utilisation du dromadaire à des fins productives a pratiquement disparu, la tendance aujourd’hui est à son utilisation purement « touristique ». Il existe aujourd’hui environ 40 entreprises australiennes organisant des randonnées à dos de dromadaires à travers les déserts australiens (Faye et al., 2002).2.3 Un dromadaire pour le 3ème millénaire : mythe ou réalité ? Quelle place le troisième millénaire laissera t’il à l’ami du nomade, autre versant de la question de quelle place le monde moderne laissera au nomade ? Deux aspects sont à souligner pour mieux comprendre l’évolution possible des rapports entre dromadaires et sociétés : d’une part la découverte des vertus zootechniques du dromadaire, capable de conférer au désert une véritable productivité animale ; d’autre part, le renouveau de l’intérêt porté par la communauté scientifique pour un animal qui représente un modèle biologique intéressant à bien des égards.3.1 Du vaisseau du désert à l’animal zootechniqueIl est notable que pour le grand public, en particulier pour les populations du Nord, on imagine mal élever le dromadaire pour sa viande ou pour son lait, voire pour effectuer des travaux agricoles. On ignore encore plus souvent que la productivité laitière par exemple, chez certaines chamelles bien nourries, est bien supérieure à celle des bovins laitiers élevés dans les mêmes conditions (Schwartz et Dioli, 1992). Le développement d’une véritable industrie laitière caméline est récente (Abeiderrahmane, 1997), et s’opère dans plusieurs villes subsahariennes (Faye et al., 2003) parfois sous des formes intensives de production comme en Arabie Saoudite.En production de viande, il existe une tradition d’embouche caméline dans la Corne de l’Afrique, qui a permis le développement d’un commerce international du cheptel camélin, celui-ci étant exporté depuis le Soudan, l’Ethiopie, Djibouti et surtout la Somalie vers les pays de la péninsule arabique (Faye, 2003). Ces flux commerciaux sont du reste concurrencés depuis quelques années par l’Australie. Dans ce pays, environ 10 000 chameaux, représentant une valeur de 1,52 millions de dollars américains, sont exportés chaque année, principalement pour leur viande. Ce commerce pourrait atteindre les 25 000 têtes au cours des prochaines années en raison des problèmes sanitaires auxquels sont confrontés les pays de la Corne de l’Afrique (Faye, 2003).Lait, viande, mais aussi énergie sont parmi les productions en émergence. En effet, si le dromadaire a fait sa réputation comme animal de bât ou comme animal de selle, et si son utilisation agricole est ancienne en Inde, au Maroc, en Ethiopie, de nouveaux usages sont observables comme par exemple le transport des ordures ménagères dans les villes nigériennes ou de façon plus anecdotique le développement des camel-library en Inde ou au Kenya, les dromadaires étant voués au transport des bibliothèques ambulantes de village en village.Au total, il apparaît que les pays camélins découvrent les vertus zootechniques du dromadaire contribuant ainsi à considérer celui-ci comme un élément de la productivité du désert. Même si la production de viande ou de lait, l’usage de l’énergie animale caméline est aussi ancienne que la domestication de cette espèce, le développement d’une véritable production marchande est relativement récent et a accompagné l’urbanisation croissante des villes des régions désertiques. Cela se traduit par la présence de lait de chamelle pasteurisé ou transformé dans les supermarchés ou la multiplication des boucheries camélines comme par exemple en Tunisie. L’amélioration des technologies de transformation a permis également de commercialiser des produits nouveaux comme le fromage ou la saucisse de dromadaire, contribuant ainsi à faire rentrer cet animal dans la modernité agro-alimentaire (Farah and Fisher, 2004).3.2 Le renouveau des sciences camélinesAccompagnant ce développement d’un élevage de plus en plus intégré dans les circuits marchands, la recherche caméline connaît depuis moins de 3 décennies, un réel renouveau. Si les premiers travaux sont anciens (on peut les dater de l’époque de Buffon au milieu du XVIIIème siècle), la recherche caméline a surtout connu un âge d’or pendant la période coloniale. La France notamment, et la Grande-Bretagne dans une moindre mesure, puissance coloniale occupant de vastes régions désertiques, ont développé une forte tradition méhariste au sein de laquelle les vétérinaires ont tenu une place mémorable. Une floraison d’ouvrages ou de documents a marqué cette période autour des années du milieu du XXème siècle. Certains de ces ouvrages, comme celui de Curasson en 1947 consacré aux maladies du dromadaire ont été pendant très longtemps des ouvrages de référence.Si la période des indépendances en Afrique et en Asie a vu un recul de la recherche caméline, depuis la fin des années 70 avec les Colloques et Congrès de Khartoum (1979), de Ouargla (1988), de Paris sur la reproduction (1990), de Dubaï (1992), de Nouakchott sur le lait (1994), d’Eilat (1996), d’Al-Ain (1988, 2002, 2006), de Ouarzazate sur le chamelon (1999), d’Almaty (2000), d’Ashkabad (2004) pour ne citer que les plus importants, on assiste à la redécouverte de l’intérêt scientifique du dromadaire. Une communauté scientifique internationale de camélologues se construit peu à peu .Les nouvelles tendances de cette recherche sont détaillées dans une publication précédente (Faye, 2004). On peut en rappeler ici les grandes lignes : le dromadaire interroge la Recherche en tant que modèle biologique, par son métabolisme particulier de l’adaptation aux conditions désertiques, par ses capacités pharmacologiques (métabolisme des xénobiotiques) et immunologiques (structure des immunoglobulines) uniques parmi les mammifères supérieurs, par les caractéristiques médicinales de son lait dont la composition, notamment en lactoprotéines thermorésistantes, révèle des particularités qui intéressent la médecine et la diététique humaine. Il interpelle également les chercheurs zootechniciens en tant que producteurs de biens zootechniques à haute valeur ajoutée comme le lait de chamelle, mais aussi parce qu’il peut être soumis à une intensification de sa productivité numérique par des programmes d’amélioration de ses performances de reproduction incluant l’intégration de biotechnologies modernes de la reproduction comme l’insémination artificielle ou le transfert d’embryons. Il est judicieux d’y ajouter les travaux sur le dromadaire de course, sur toutes ses activités physiologiques liées à l’effort, ainsi que les recherches pour une meilleure maîtrise sanitaire. Il intéresse enfin les chercheurs en écologie en tant qu’élément central des écosystèmes désertiques. Il est en effet un élément essentiel de la lutte contre la désertification, en maintenant une activité pastorale dans les régions les plus marginales de la planète. Il est un élément de la productivité des zones arides en permettant l’émergence d’une véritable économie pastorale marchande comme en témoignent les exemples de Mauritanie ou du Niger autour des laiteries à base de lait de chamelle. Enfin, il permet la valorisation du désert en autorisant l’apparition ou le développement sur les marchés de produits « terroir » à forte identité culturelle, comme par exemple, le lait fermenté d’Asie Centrale (Konuspayeva et al., 2003). La science redécouvre ainsi les vertus biologiques, zootechniques et écologiques d’une espèce qui rentre ainsi de plain pied dans le 3ème millénaire dans lequel il a toute sa place.ConclusionA l’ère de la mondialisation, le dromadaire semble retrouver ici son rôle de rassembleur de peuples que l’abandon des grandes routes caravanières lui avait enlevé, et de nouvelles perspectives s’ouvrent à lui comme animal de loisir, dans le domaine gastronomique, par la commercialisation du lait de chamelle et de ses dérivés, et dans le domaine écologique, par son rôle dans le combat général contre la désertification. En effet, dans un monde qui s’inquiète à juste titre du devenir écologique de la planète, il est bon de rappeler le rôle irremplaçable du dromadaire dans la lutte contre l’avancée du désert. Par sa productivité laitière supérieure à celle des bovins qui permet de diminuer la pression sur le milieu quand les troupeaux de camélins remplacent ceux de bovins, par son mode d’alimentation préservant les jeunes arbres et par la grande diversité des plantes qu’il ingère évitant ainsi un surpâturage spécifique et la nécessité des feux de brousse, par sa mobilité qui contribue également à une utilisation optimale des espaces pâturés, par sa résistance à la soif qui autorise les pasteurs à valoriser des espaces pauvres en eau mais riches en herbe, par son mode de pâturage dispersé et par ses pieds souples et tendres qui limitent le piétinement serré dénudant les sols, le dromadaire est un atout dans la préservation et l’utilisation durable des espaces arides et semi-arides.Si le dromadaire constitue l’un des moyens de limiter, voire d’enrayer l’avancée des déserts, alors il est plus un animal de l’avenir que celui du passé. Il y prendra dès lors sa place réelle, ni marginalisée, ni idéalisée, mais celle d’une authentique activité économique au service des peuples des régions désertiques.
Texte de Bernard Faye1 et François Brey21. CIRAD-EMVT, Campus International de Baillarguet, 34398 Montpellier cedex2. Association Camélomane, 20 rue du Terrage, 75010 Paris

7 août 2007

TOURISME AU MAROC

Plaidoyer pour le développement touristique du Tafilalet
Grande région originale, le Tafilalet a,pour tous les historiens, la particularité d’une position naturelle isolée du reste du Maroc par le Haut Atlas. En franchissant le col de Talrhemt (La chamelle) 2900m, le visiteur venu du Nord a l’impression de franchir un seuil, ou entre dans l’intimité d’un nouveau monde celui des oasis et du désert.
Cette vaste région entre le Sahara et l’Atlas est un espace considéré toujours comme un monde à part, son trait le plus marquant est sans doute le contraste entre le chapelet verdoyant que forment les oasis le long des vallées et l’immense no man’s land constitué de montagnes et de plateaux dénudés.
Selon une étude réalisée par le CRT Meknès-Tafilalet, Les oasis qui s’inscrivent dans ce territoire se présentent comme des couloirs de vie tendus entre les deux alignements montagneux du Haut Atlas Oriental au Nord et des chaînons de l’Anti Atlas au Sud . Par leur localisation, leur structure et leur continentalité, elles ne ressemblent exactement à aucun autre espace oasien du pays, l’on est en présence d’oasis de tailles diverses, juxtaposées le long de cours d’eau situés dans les seuls bassins versants endoréiques du pays(Ziz, Rhris et Guir).
Par la semi aridité de leur cadre géographique(50 à 300mm/an), la diversité de leurs paysages et leur mise en valeur économique, elles rappellent cependant la vallée de Dra à laquelle elles s’apparentent par la participation à trois ensembles géographiques différents mais mitoyens et complémentaires à savoir le Haut Atlas, le sillon présaharien et le domaine primaire antiatlasique.
Toutefois , les oasis du Grand Tafilalet (Province d’Errachidia) sont cinq fois plus vastes que celle du Dra, et ont une position franchement plus continental .En effet , compte tenu de la proximité du Haut Atlas et de la densité de son réseau hydrographique, la province d’Errachidia contient les oasis les plus étendus du Maroc, voire d’Afrique du Nord , elles s’alignent le long de trois grandes vallées : Ziz, Rhris, Guir et de leurs affluents haut atlasiques et antiatlassiques.
Dans ces oasis, où les terres agricoles sont limitées, vit une population de prés de 600.000habitants dont 75% sont des ruraux et vivent principalement de l’agriculture.
Le Tafilalet est un haut lieu de l’Histoire du Maroc, aussi bien sur le plan politique que sur le plan ethnoculturel. En effet , de par sa position remarquable à la porte du Sahara , il a été longtemps une véritable plaque tournante entre l’Afrique noire et l’Afrique du nord d’une part et entre le Machrek et le Maghreb d’autre part. Sur le plan socio cultuel, il a joué un grand rôle dans la pénétration de la civilisation arabo-islamique en Afrique du nord-ouest, il a été aussi la base de départ des mouvements de tribus au Maroc vers les régions côtières tout au long de son histoire.
Cette partie du pays considérée par les historiens comme le cœur historique et géographique de l’ensemble du présahara marocain, apparaît comme un vaste pays où différents éléments ethniques (imazighènes, arabes, populations noires) venus s’y installer depuis de nombreux siècles, sont arrivés très lentement à se fondre. Un bloc massif de population au caractère viril, parlant le tamazight ou l’arabe, chacun de ces groupes possède ses propres coutumes et ses particularités vestimentaires distinctes, mais cette diversité est de pur forme, car fondamentalement la région est une mêlée à des nuances locales, ce peuple présente de nombreux traits communs ; ils sont tous travailleurs et hospitaliers, ils ont tous le même esprit de curiosité détaché et critique, la même attitude tolérante et philosophe envers la vie et ses problèmes.
Située dans l’une des régions les plus anciennement humanisées du Maroc, le Tafilalet fut, de longue date, associé en partie aux grandes civilisations qui marquèrent l’histoire du Maroc. Elles y laissèrent des vestiges importants : tumulus funéraires,Zaouias,marabouts,ksours et surtout la grande cité de Sijilmassa qui fut un centre d’attraction et d’action religieuse et dont l’histoire se devine plus qu’elle ne peut s’écrire. C’est l’une des premières villes fondées à l’époque islamique au Maroc. Elle aurait été fondée, selon certaines sources, au VIII ème siècle avec le règne des Zénètes( royaume des Béni Midar) bien après le départ des romains du Maroc.
Toujours est-il que c’est une ville qui a prospéré au Moyen Age pour devenir un véritable « port du désert » et une plaque incontournable du commerce saharien. Les écrits historiques sur Sijilmassa ainsi que ses vestiges, malgré le peu qu’il en reste, témoignent de l’importance de cette cité, importance que l’on reconnaît également aux monnaies qui sortaient de ses ateliers.
Cette ville qui aurait abrité jusqu’à 100.000 habitants fut pendant des siècles l’une des villes les plus importantes du pays, avant de devenir à la fin du XVI ème siècle le principal relais caravanier avec l’Afrique noire, l’Europe et le Moyen Orient.
Sijilmassa, c’est également le berceau de la dynastie alaouite. Le mausolée de Moulay Ali Chérif, ancêtre et fondateur de la dynastie est situé à Rissani, son architecture arabo-musulmane fait de lui l’un des grands monuments historiques du Maroc.
Ces éléments font du Tafilalet un pole d’attraction touristique par excellence, dépaysement, paysage féerique, ciel particulièrement lumineux propice une forme durable d’écotourisme où la mythologie de la montagne et les aventures pittoresques ne peuvent que drainer plus de visiteurs si une stratégie de promotion adéquate a été mise en œuvre pour faire connaître ce produit touristique hors normes.
Merzouga a l’énorme avantage de se vendre pratiquement toute seule, mais l’attrait irrésistible de Erg Chebbi ne peut dispenser les professionnels d’une opération marketing de grande envergure pour entraîner toute la région de Meknès-Tafilalet dans une dynamique de développement touristique susceptible de faire de notre région un vrai pole touristique.
Mais le Tafilalet, structuré autour de la ville d’Errachidia, est un ensemble spatio-économique qui présente l’image d’un paradoxe saisissant. Des potentialités et des atouts certains mais aussi des contraintes et des défis qui nous imposent une vision claire, une stratégie réfléchie et surtout une approche multisectorielle.
En effet, la province d’Errachidia occupe 80% de l’espace régional, mais seulement 25% de la population au niveau de la région. Ce déséquilibre interpelle surtout que tous les efforts consentis par les pouvoirs publiques au niveau de l’électrification, de l’approvisionnement en eau potable et du désenclavement n’ont pu fixer la population.130.000 habitants en moins selon le dernier recensement.
Berceau de la dynastie Alaouite, la province d’Errachidia dispose d’un grand potentiel touristique vue la diversité des données naturelles, la richesse de de son patrimoine historique et culturel et l’authenticité de ses traditions ancestrales. Considéré comme le plus grand oasis du Maroc, il conserve encore l’héritage de l’ancienne Sijilmassa fondée au VIII° siècle et qui fut la capitale commerciale et culturelle du pays situé entre l’Afrique noire, l’Afrique du Nord
L’Europe et l’Orient .La palmeraie du Ziz qui s’étent sur plus de 150 km est un patrimoine universel, les kasbahs n’ont rien à envier à celles de Ouarzazat , les dunes de sables de Merzouga, à 40 Km de Rissani sont mondialement connus pour la beauté du site et certaines vertus thérapeutiques et les ksours , comme ksar El Fida qui abrité le festival de la musique du désert, sont d’une valeur inestimable.
Par ailleurs les conditions pédo-climatiques de la zone agro-écologique de Tafilalet font de cet espace l’un des réservoirs du palmier dattier les plus riches dans le monde.
Le Tafilalet abrite aussi les principaux gisements miniers de la région. Si le secteur présente plusieurs atouts dont la valorisation est susceptible de lui assurer une vraie relance, il reste handicapé par un monopole de l’Etat qui ne facilite pas son émergence.
Force est de reconnaître que les pouvoirs publics ont consentis de grands efforts en équipement. Un programme énorme de désenclavement de la province vers Ouarzazate, Beni Mellal, Meknès et Oujda en aménageant et en élargissant des routes a été réalisé, l’Aéroport Moulay Ali Cherif est fonctionnel malgré certaines contraintes, le taux d’électrification rurale est de 94 % , soit le meilleur sur le plan national, et celui de l’approvisionnement en eau potable est de 84%. Pourtant ces efforts n’ont pas pu endiguer la problématique de l’exode rural qui risque d’accentuer la désertification de cette zone tout en posant plusieurs problèmes dans la périphérie des villes, notamment Meknès.
Pour une province qui possède 444 km de frontières avec l’Algérie, les défis sont énormes et demandent l’implication de tout le monde pour les relever.
Le méga concert de Michel Jarre, le festival des musiques du desert et d’autres initiatives louables des amoureux du desert ont certes permis de dépasser la vision classique d’espace de désolation et de déclencher certaines dynamiques, mais ces actions n’ont pu produire un changement qui s’inscrit dans la durée et qui puisse assurer leur perrenisation et un apact conséquent sur le développement socio-culturel de la région.
Il faudrait donc pour le Tafilalet, un engagement volontariste des pouvoirs publics pour accompagner l’effort consenti par la province dernièrement dans le cadre de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain ( INDH) afin de relever les défis et fixer une population, fière d’ailleurs de sa région, dans ses ksours.
L’Opinion du 07 août 2007 Hassan BENMAHMOUD

23 juil. 2007

CAMELODROME

Le Sahara occidental organise la plus grande course de dromadaires au monde 22 juillet 2007 par AFP
A la tribune d'honneur du nouveau camélodrome d'El Ayoun, chef lieu du Sahara occidental, Mohamed Cheikh Melaine exulte: son jockey est arrivé en tête d'une des épreuves éliminatoires de la plus grande course de dromadaires au monde.
"C'est le fruit d'un énorme travail", explique fièrement cet homme d'affaires sahraoui vêtu de l'habit traditionnel bleu ciel brodé de fils dorés, en venant féliciter le gagnant. Cet ancien parlementaire affirme posséder plus de 400 camélidés, dont 30 sont en compétition. En nage, Khaled Ould Baz, 25 ans, a mené la course de bout en bout. Originaire de Marrakech (sud marocain), il a appris à monter à la dure école établie dans la cité rouge par cheikh Zayed Ibn Sultane, le défunt ancien président de l'Etat des Emirats arabes unis.
A quelques travées de là, Bahya Nof éructe. "Mes dromadaires ont été lésés car ils ont été apeurés par les voitures sur la piste. Il faut annuler l'épreuve", peste ce notable en agitant son bras en direction des pick-up à bord desquels ont pris place photographes et cameramen.
Au total, 468 dromadaires ont été en lice vendredi dans seize épreuves, pulvérisant le record du monde détenu par Dubaï avec 375 engagés en une journée dans des courses du même type, explique Khalid Rguibi, directeur du pôle coordination de l'Agence pour la promotion des provinces du sud (Sahara occidental). Car le premier objectif de cette manifestation est de promouvoir l'élevage camelin dans cette région désertique dont la souveraineté est disputée par le Maroc et les indépendantistes du Polisario soutenus par l'Algérie.
Le Sahara occidental, ancienne colonie espagnole, a été annexé par Rabat en 1975. Le Polisario a refusé cette annexion et réclame l'indépendance du territoire. Un cessez-le-feu, négocié sous les auspices de l'ONU, est observé entre le Maroc et le Polisario depuis 1991.
Rabat propose une large autonomie aux Sahraouis mais pour le moment le front Polisario et l'Algérie rejetent cette proposition.
"Il n'y a pas de dromadaires sans désert et pas de désert sans dromadaires. Or, ici nous avons plus d'un million d'hectares d'étendues désertiques. Nous allons adosser au camélodrome, un laboratoire sanitaire d'amélioration génétique et organiser un salon international du dromadaire à la fin de 2007", a assuré M'hamed Draif, le wali (super préfet) d'El Ayoun.
L'élevage camelin a connu un developpement spectaculaire car il n'y avait en 1976 à El Ayoun que 3.000 têtes contre 85.000 aujourd'hui.
Le chiffre total au Maroc est de 190.000 têtes dont plus 85% se trouvent au Sahara occidental, assure Hamid Benazzou, directeur de l'élevage au ministère de l'Agriculture.
Le chiffre d'affaires annuel de cette filière s'elève à 400 millions de dirhams (38 millions d'euros). " Notre objectif est d'améliorer l'alimentation des dromadaires, permettre une meilleure performance génétique et effectuer une vaccination systématique", ajoute-t-il.
Le long de la piste du camélodrome, dont la construction a coûté 9 millions de dirhams (800.000 euros), les spectateurs encouragent les jockeys masqués par un écran de sable tant le vent est fort. "Il faut diversifier l'économie (du Sahara occidental) et en plus de la pêche et des phosphates, il est important de trouver d'autres gisements rentables", note pour sa part Mohamed Mehattane, secrétaire d'Etat chargé du développement rural.
"Outre la mise en conservation et l'exportation du lait de chamelle, dont les propriétés nutritionnelles ne sont plus à démontrer, assure-t-il, nous voulons organiser de grandes randonnées touristiques en empruntant les anciennes pistes".
"La dernière caravane entre Marrakech (sud marocain) et Tombouctou (Mali), a rappelé le secrétaire d'Etat, remonte à 1958".

20 juil. 2007

Un nouveau Tinariwen Aman Iman
2006 s’est terminé par une série de sorties autour de la musique touarègue. Après Toumast, le projet Desert Rebel et Tartit, place en 2007 aux parrains de cette mouvance : Tinariwen. Le groupe revient avec un troisième album, toujours aux frontières du blues et de leur tradition, encore une fois marqué par des textes engagés… Cela fait plus de dix ans qu'Ibrahim Ag Alhabib, Abdallah Ag Alhouseyni, Alhassane Ag Touhami et Mohamed Ag Itlale ont remisé leurs fusils pour enfourcher les guitares. Engagés dans la guerre contre le Mali en 1990, ils se sont reconvertis en musiciens avec la paix signée trois ans plus tard. "Notre arme, c'est désormais le dialogue et la musique pour combattre l'injustice." Bien leur a pris puisque leurs deux premiers albums - cités en exemple par des musiciens comme Thom Yorke de Radiohead ou Robert Plant - leur ont permis d’obtenir une reconnaissance mondiale. L'idéal pour faire entrer la cause touarègue dans le grand concert international. Car ce succès ne leur a pas fait oublier leur longue histoire, bien au contraire. Un titre de leur nouvel opus rend hommage au leader d’opinion touareg du Niger Mano Dayak, qui a écrit de nombreux ouvrages sur la culture et la politique. Un autre (63) se souvient de l'année de la rébellion des Touaregs de l’Adrar des Ifoghas (un massif montagneux du Nord-Est du Mali). Laquelle fut sévèrement réprimée par le jeune Etat malien.
Danger imminent Si ces deux chansons évoquent le passé, leur blues des dunes, fortement teinté de nostalgie et d’électricité, cible aussi les problèmes actuels et futurs. C’est pourquoi leurs textes militent pour une révolution sans heurts, qui passe par "l'instruction pour tous, l’amélioration des conditions de vie, l’accès à la santé, à l'eau et à l'information. Il faut éduquer le peuple pour le sensibiliser sur les enjeux du monde, sur le danger actuel des pertes de repères dans un monde de globalisation." Emblématique de leur démarche, le titre de l’album Aman Iman est un dicton qui dit : "L’eau, c’est la vie". En clair, Tinariwen pointe le curseur sur un risque majeur. Rappelant aussi les souffrances de leur enfance, synonyme d’errance. Quand, durant les grandes sécheresses des années 1970 et 1980 qui ont marqué la bande sahélienne, les Touaregs furent contraints de déserter les ancestraux territoires de pâturages, à sec… "Chez nous, l’eau est une denrée vitale, une source de purification. Offrir de l’eau, c’est donner la vie, mais aussi purifier le monde des guerres. Il est temps que tout le monde partage ce bien commun. Il s’agit d’un équilibre indispensable pour préserver la planète de futurs conflits, particulièrement dans ce que vous appelez le Tiers-monde, là où les Touaregs survivent. A travers la musique, nous essayons de faire prendre conscience de ce danger imminent."
Paris 05/02/2007 Tinariwen Aman Iman (Emma Prod/AZ) 2007
http://lepaystouareg.blogspot.com/
Rebelles bleus: Les Tinariwen sortent un disque et sillonnent l’Europe
Longtemps porte-voix et combattants actifs de la rébellion touarègue des années 1990 au Mali, les Tinariwen poursuivent une carrière musicale qu’ils veulent consacrer à la promotion de leur culture et de leur identité. Après leur premier album international, Amassakoul, sorti dernièrement, ces hommes bleus entament une longue tournée en Europe. Zoom sur une légende du désert.
C’était un soir de novembre. Les Tinariwen, tuniques azur, chèches indigo pour les hommes, tresses perlées et robe noire pour leur choriste, livrent leur premier concert parisien. C’était à l’Elysée Montmartre, en première partie de la troupe angevine Lo’Jo. Un blues chaud et troublant, dont il existe désormais un échantillon, Amassakoul (« le voyageur »), sur lequel ces Kel Tamachek (ainsi se désignent les Touaregs) chantent, sur fond de guitares tonitruantes et de basses véhémentes, la grandeur passée des leurs, les tragédies récentes vécues par eux, mais aussi leurs espérances du moment.
Ce soir-là, ces hommes bleus étaient amputés de leur pilier, Ibrahim, le charismatique géniteur de la bande, bloqué au Sahara par un problème de famille. C’est donc Hassan, ami d’enfance et fidèle lieutenant, qui assure l’intérim. « On nous dit souvent qu’on fait du blues. Avant de jouer devant des Européens, on ne savait même pas que cette musique existait. On en a jamais écouté. On appartient à une génération de nomades qui n’avait qu’une seule référence musicale, le genre traditionnel... ou sinon un peu de musique arabe, diffusée sur les radios maghrébines qu’on captait chez nous. »
Les routes de l’exil Originaire de l’Adrar des Iforas, ce vaste massif ensablé du Sahara malien, les Tinariwen sont nés d’un double drame. Au début des années 1970, leur région est frappée par une foudroyante sécheresse qui décime les troupeaux et une répression politique implacable qui jette les populations sur les routes de l’exil. Parmi les fuyards, Ibrahim, encore adolescent, est traumatisé par la mort de son père tombé sous les balles de l’armée malienne. Accueilli par des cousins du côté de Tamanrasset, en Algérie, l’orphelin entend dire que le colonel libyen Kadhafi met sur pied une armée de libération du pays touareg. Avec trois amis, dont Hassan, Ibrahim rejoint la Libye. Intégrés dans un centre de formation militaire aux côtés de combattants sud-africains, namibiens, tchadiens, palestiniens et libanais, les garçons sont affectés à la Légion islamique, un corps spécial que les Libyens ont formé pour alimenter les guérillas amies qui se battent dans le monde arabe et musulman.
Durant leur séjour en Algérie, les garçons apprennent à jouer de la guitare, mais n’emportent pas d’instruments en Libye. « On n’y pensait même pas, explique Hassan. On était venu dans un seul but : apprendre à se battre pour libérer nos parents du joug malien. On était très concentré sur notre formation militaire. Mais un jour, quelqu’un a apporté une guitare dans la caserne. C’était le soir après les entraînements. Ibrahim s’est mis à jouer des mélodies de chez nous. Cela nous a tellement fait de bien qu’on s’est tous acheté des instruments. Ensuite, tous les jours, après les exercices militaires, on a pris l’habitude de se réunir pour jouer et chanter. Avec le temps, on a commencé à faire des chansons personnelles. Comme on était très préoccupés par la situation chez nous, on écrivait surtout des textes politiques. »
La guitare au fusil A l’insu du groupe, mais aussi des autorités maliennes, quelques chansons mises sur cassettes atterrissent au pays. Le plébiscite est si grand que la légende raconte qu’elles ont été l’élément décisif dans le ralliement de la quasi-totalité des touareg à l’option militaire à laquelle une grande partie était encore réticente. Quand, le 30 juin 1990, Iyad Ag Ghali, le chef du Mouvement populaire de l’Azawad, la principale fraction rebelle targuie, ordonne le déclenchement de l’insurrection armée, Ibrahim et ses amis sont aux avant-postes. Une rumeur tenace les décrit d’ailleurs Kalachnikovs à la main, guitares en bandoulière, ouvrant eux-mêmes les hostilités, en lançant l’assaut contre le poste de gendarmerie de Menaka, dans l’extrême Nord-Est du Mali.
« On aurait bien voulu ne jamais tirer un coup de feu, raconte Hassan. Mais quand, enfants, vous voyez vos parents humiliés, battus, parfois tués de sang froid, vos biens confisqués, votre culture méprisée, vous n’avez pas le choix. Soit vous prenez les armes, soit vous vous suicidez. » Ce sens poussé de l’honneur, Hassan, Ibrahim et les membres de leur troupe vont le manifester à maintes reprises, y compris contre les leurs. D’abord, en refusant l’idée d’expéditions punitives contre des villages sonrais et bambaras, suite aux massacres successifs de civils touaregs et maures dans la région de Gao par les miliciens pro-gouvernementaux du Ganda Koy - dont le célèbre guitariste Ali Farka Touré était une des figures actives. Ensuite, en restant à l’écart des luttes fratricides qui ont déchiré un moment la rébellion, à cause de la manipulation de certains chefs par des puissances étrangères, l’Algérie, la Libye, la Mauritanie et la France notamment. « On n’a pas pris les armes pour se battre contre des civils ou pour servir les intérêts égoïstes de politiciens véreux, affirme Hassan. Quand on a compris que la guérilla s’éloignait de l’objectif de libérer les Touaregs, on a abandonné le maquis. »
Le groupe des déserts Dispersée entre la Mauritanie, l’Algérie et le Nord du Mali, la bande se retrouve en 1992 au lendemain de la signature, en Algérie, d’un accord de paix entre le gouvernement malien et les chefs de guerre touaregs. Même sans l’Etat targui souverain qui les a initialement fait rêver -idée exclue du traité-, ils sont convaincus du réalisme de ce texte. La reconnaissance de leur citoyenneté et l’engagement des autorités à soutenir le développement économique et culturel des zones touarègues, leur donnent alors une nouvelle raison de chanter. Jusqu’ici sans nom, ils s’autoproclament Taghreft Tinariwen, le « groupe des déserts ». Une première cassette est enregistrée au Mali en 1992, suivie cinq ans plus tard par un premier concert à Bamako, au festival du Théâtre des réalités. Là, ils rencontrent Dénis Péan, leader de Lo’Jo. C’est cette amitié qui, en novembre dernier, a conduit les ex-maquisards à Paris et c’est elle qui les conduit aujourd’hui en Europe. De mai à août, ils sillonneront la France, l’Espagne, le Royaume-Uni et la Suède. Toujours nomades.
Lemine Ould M. Salem Lundi 10 mai 2004
Le blues des hommes bleus
MALI - 16 janvier 2005 - par FARID ALILAT
Originaires du Mali, les anciens rebelles touaregs de Tinariwen ont déserté les camps de réfugiés pour sillonner les scènes internationales. Ils ont troqué leurs kalachnikovs contre des guitares électriques et déserté les camps de réfugiés de Libye pour sillonner les scènes musicales internationales. Leur musique est un mélange de blues, de rock et de sons traditionnels du désert, et leurs textes chantent la nostalgie, l'errance, le déracinement et l'exil. Au mois d'août 2004, ils étaient en tournée au Japon et à Singapour, avant d'enflammer, le mois suivant, les salles enfumées d'Irlande. En novembre, ils enchaînaient les concerts aux États-Unis, dont un particulièrement remarqué à Chicago, la capitale mondiale du blues, avant de rendre visite à une réserve indienne, en solidarité avec un peuple dont ils disent partager le destin. Et pour la nouvelle année ils prévoient un long périple à travers l'Europe, l'Afrique, l'Asie et l'Australie. À la clé, la sortie d'un nouvel album. Celui de la notoriété ?
Les sept membres du groupe Tinariwen, pluriel du mot « ténéré » qui signifie « désert », reviennent de loin. Originaires du nord du Mali, ils ont fait la guerre des années durant avant de se consacrer entièrement à leur passion, la musique. Les anciens rebelles du désert s'affichent aujourd'hui aux côtés de stars comme Robert Plant (l'ancien chanteur de Led Zeppelin) et Manu Chao. Leur album Amassakoul (« le voyageur », en targui) rencontre plus qu'un succès d'estime auprès des critiques, et il se vend bien. Pour le groupe, l'année 2004 aura donc été celle de la consécration, mais que de difficultés avant d'en arriver là !
« J'ai perdu mon père en 1963. Notre cheptel a été massacré. Nous avons été exilés. J'ai trouvé ma thérapie dans la musique », explique Ibrahim Ag Al Habib, le guitariste et parolier de Tinariwen, le vétéran, mais surtout l'âme du groupe. À l'instar du reste de la bande, il revendique viscéralement son appartenance aux Touaregs, ce peuple de Berbères écartelé entre cinq pays, la Mauritanie, l'Algérie, le Niger, le Mali et la Libye. Depuis plus de quarante ans, un sanglant mouvement de rébellion contre le pouvoir malien ponctue l'existence de ces nomades du Sahara : ils ont été en guerre en 1963, en 1973 et au début des années 1990. Avec un tel parcours, les sept membres de Tinariwen ne pouvaient que se forger un tempérament de feu.
C'est tout naturellement que cette bande d'amis a plongé dans l'univers de la chanson. Parce que, chez ce peuple d'itinérants, la musique est une composante de la vie quotidienne. Quand les enfants touaregs ne se déplacent pas d'un point d'eau vers un autre, ils gardent les chèvres en jouant de la musique sur des instruments qu'ils façonnent eux-mêmes, avec les moyens du bord. Pour égayer les nuits étoilées du désert, hommes et femmes déclament les complaintes au son de l'imzad, une forme traditionnelle de violon à deux cordes, dont l'usage est exclusivement réservé aux femmes. Ibrahim baigne dans la musique depuis sa plus tendre enfance. « Pour fabriquer une guitare, on assemblait un bidon d'huile, de la ficelle et un manche en bois. J'avais 19 ans quand j'ai acheté ma première guitare, en faisant pot commun avec un de mes amis cofondateur de Tinariwen, aujourd'hui décédé », raconte cet homme longiligne, aux cheveux frisés et aux mains rêches.
Parce que, comme n'importe quel Targui, il considère que le désert lui appartient, Ibrahim Ag Al Habib vadrouille du Mali à l'Algérie et finit par s'installer à Tamanrasset, à la fin des années 1970. Au contact d'autres musiciens, il perfectionne son art et se fait remarquer par un groupe local, la Voix du Hoggar, qui l'invite à un festival organisé à Alger. Là-bas, pour la première fois, il découvre l'existence de la guitare électrique. C'est le coup de foudre. Ibrahim est tellement subjugué par l'instrument que ses hôtes décident de lui en offrir un. Avec quelques camarades du front, il fonde Tinariwen en 1982. Leur objectif : l'émancipation du peuple touareg à travers la musique. « La musique servait de véhicule au message et permettait de sensibiliser l'opinion touarègue, affirme un membre du groupe. Nous n'avons pas créé Tinariwen pour faire carrière. »
Chassés du Mali au milieu des années 1980, les musiciens trouvent refuge en Libye. En ce temps-là, Mouammar Kaddafi, grand chantre des causes révolutionnaires, accueillait des milliers de volontaires du continent pour les enrôler dans sa ligue de combattants contre l'impérialisme. Dans les camps, les musiciens de Tinariwen animent des soirées. « On menait une vie de combattants. On s'entraînait quotidiennement au tir dans un camp avec des soldats de la Swapo namibienne, de l'ANC sud-africaine et de l'OLP, raconte Ibrahim. C'est là que j'ai entendu les premiers artistes étrangers sur des cassettes qu'écoutaient nos compagnons d'entraînement. » Les musiciens révolutionnaires découvrent alors Bob Dylan, Bob Marley, Elvis Presley, James Brown, John Lennon et Jimi Hendrix.
En 2000, une fois la guerre finie et la paix signée entre la rébellion touarègue et le gouvernement malien, Ibrahim et sa troupe retournent au Mali. Ils remisent leurs kalachnikovs et enregistrent leur premier album, The Radio Tisdas Sessions, réalisé à l'énergie solaire dans un studio de Kidal, une ville de 20 000 âmes dans le nord-est du Mali. Quelques rencontres précieuses leur permettent d'élargir leur audience au public occidental. Leur route croise celles de Manu Chao, de Damon Albarn de Blur et du groupe angevin Lo'jo, qui organise tous les ans un festival dans le désert. C'est d'ailleurs sous le label musical de Lo'jo que Tinariwen enregistre son second album, Amassakoul, dont il assure la promotion en sillonnant les quatre coins de la planète.
« Auparavant, les gens venaient nous écouter et nous cherchions à ouvrir leur âme, déclare un membre du groupe. Maintenant, nous jouons pour un public international qui, bien souvent, ne comprend pas les paroles de nos chansons ; cela nous amène à mettre l'accent sur le rythme, sans pour autant abandonner notre message et l'objectif de sensibiliser l'auditoire à notre cause. » Pari gagné pour Tinariwen. Jeune Afrique

LE BLUES DU DESERT

Tinariwen Amassakoul Emma Production / Triban Union, dist. Universal
Pendant des siècles, l’immense désert du Sahara fut le réceptacle des paroles d’une poésie mordante comme la brûlure du soleil, hardie comme la piqûre glacée des étoiles. Offertes à l’immense ondulation des dunes, les phrases en tamasheq faisaient le tour des campements avec les caravanes et la migration du bétail. Ce trésor oral demeurait l’apanage du circuit des “imajeghen” (hommes libres). Depuis que les frontières nationales ont tranché cet espace, les armes ont déchiré les corps des rebelles, pendant que le désert pétrifiait les nomades à la frange de cités hostiles. En s’écoulant des plaies ouvertes entre les hommes, la poésie des tamasheq s’est revêtue de nouveaux sons qui l’entraînent aujourd’hui au-delà du désert. Le son des jeunes grandis au son des armes qui ont lâché la gâchette pour l’ampli de guitare. Tinariwen est l’emblème de cette génération. Établi dans la région de Kidal, c’est l’un des premiers groupes de musique moderne qui se soit constitué en tant que tel parmi les nomades. Apparentée au blues malien d’un Ali Farka Touré pour l’accompagnement, sa musique possède l’endurance et la fierté des hommes bleus. Zébrée de couleurs électriques, papillon échappé de sa chrysalide, elle exprime tour à tour l’exaltation de la danse cosmique et l’infinie désolation du cœur. Un magnifique album, dont les chansons aident à progresser le front haut, le regard droit face à l’adversité. François Bensignor [11/05/2004]

ENJEUX SAHARIENS

Sahara : espace géostratégique et enjeux politiques (Niger)
André Bourgeot *
« Il [le Sahara] se vend de mieux en mieux. Habilement récupéré, il est devenu un produit exotique
parfaitement adapté à la publicité comme au cinéma, à la littérature, au sport, au tourisme ou aux
angoisses spirituelles… »
[Blin, 1990]
Sahara, espace mythique, est l’objet de tous les fantasmes depuis la terra incognita, réputée mangeuse d’hommes, jusqu’à la mystique unitaire et unificatrice du colonel Kadhafi rêvant de constituer, sous son égide, des États sahariens. Le Sahara, terre d’ascèse, présentée comme lieu d’épreuves, étendue illimitée réservée aux initiés, territoire prédestiné à des pionniers exaltés, est aussi investi d’une fonction essentiellement spirituelle qui en appelle (l’appel du désert…) à la vertu mystique. Le Sahara, aux confins indéterminés, demeure un espace de référence philosophique offrant une alternative aux sociétés occidentales en mal d’exotisme purificateur.
Ce désert chaud, aux marges indécises et imprécises, devient le lieu de prédilection pour le libertaire, orphelin de liberté, voulant allier l’aventure à l’ascèse. Les voyagistes, et autres tour-opérateurs, réactivent le mythe situé dans un décor d’espaces minéraux figés et placé au service de la consommation. Sahara : paysages à vendre ! La littérature saharienne, source de théâtralisation du mythe, en exclut les oasis et ses habitants, considérés comme des éléments dépréciatifs et triviaux. L’oasis n’est pas investie des propriétés du mythe. L’imagerie du « vrai Saharien » est celle du nomade (blanc bien sûr…), libre et altier, « fils du désert » parcourant un espace initiatique qui valorise des êtres d’exception. C’est également celle de l’officier méhariste ou, d’une manière plus prosaïque, celle du chef de chantier : de toute façon, tous des chefs !
D’une certaine manière, la quasi-totalité des écrits coloniaux et postcoloniaux s’inscrivent dans la continuité de cette imagerie tout en l’aggravant sensiblement. Ils appréhendent en effet le Sahara comme un espace occupé par des nomades au phénotype blanc et dont les terrains de parcours et les aires de transhumance sont perçus comme des assises ethnico-territoriales (par exemple, Maures, Touaregs, Arabes Chaamba, Toubous). Là aussi, les oasiens, agriculteurs au phénotype noir qui entretenaient souvent des relations de métayage avec les nomades, sont exclus de ce « Sahara blanc » comme dunes au soleil. Or, sans disposer toutefois de statistiques fiables, il semble que les populations oasiennes aient déjà été numériquement
plus importantes. Ainsi, réduire le Sahara aux nomades blancs participe d’une approche ethnique, voire ethniciste, des réalités géographiques et sociopolitiques sahariennes. Il en va de même lorsque des écrits postcoloniaux avancent la notion d’« espace touareg » cartographié : les oasiens et les maraîchers des centres de culture en sont exclus. Par souci de précision et de pertinence, il aurait fallu le dénommer « espace sous domination touarègue » car l’utilisation de l’espace n’est pas indépendante des rapports sociaux qui l’organisent. Une des composantes de cet espace concerne les îlots montagneux de l’Ahaggar, de l’Ajjer (Algérie), de l’Aïr (Niger), de l’Adagh (Mali) et les vallées qu’ils irriguent. Ces massifs montagneux ont donné leur nom à des entités politiques autonomes (par exemple, les kel Ahaggar, les kel Aïr) dont les aires d’influence sont flexibles et imprécises.
Sahara : espace géographique et repères historiques
Par-delà tous ces clichés éculés, comment peut-on appréhender le Sahara ? La géographie ne semble pas en mesure de le circonscrire précisément d’autant que, comme tous les autres déserts, il se définit par rapport à ses marges, à sa périphérie. Il est toutefois convenu de considérer le Sahara géographique, dont la superficie
estimée est de près de 8 millions de kilomètres carrés, comme l’espace qui s’étend depuis l’océan Atlantique jusqu’à la mer Rouge entre les 32e et 16e parallèles. Charnière ou trait d’union entre l’Afrique subsaharienne et la partie nord du continent, zone d’échange, de contact, de transition, rempart politique, pour toutes ces raisons, l’histoire de ce « Sahara mouvant » en a fait un espace de turbulences politiques dont les enjeux sont la constitution de territoires sahariens. Pour étayer ce point de vue et souligner le rôle géostratégique de cette partie du désert, il est nécessaire de s’appuyer sur quelques événements qui serviront de repères historiques et sur deux plans de réorganisation de l’espace saharien : l’un est celui du père de Foucauld, l’autre, d’ampleur inégalée, concerne l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS). En termes événementiels, cinq dates balisent, aux XIXe et XXe siècles, l’histoire politique du Sahara central :
– Le premier événement, le 16 février 1881, porte sur l’extermination, à Hin Huhawen en Ahaggar (Algérie), de la colonne commandée par le colonel Flatters. Cette expédition visait à reconnaître le tracé du futur transsaharien « chemin de fer de l’utopie » [Bourgeot, 1995 : 273]. Ce massacre repoussa les tentatives de
conquête coloniale, par le nord, d’une vingtaine d’années.
– La deuxième date témoigne d’une réactivation de la conquête. Il s’agit du 7 mai 1902, à Tit, toujours en Ahaggar, où le lieutenant Cottenest anéantit un fort ghezzou d’environ trois cents Touaregs kel Ahaggar, réputés guerriers redoutables. À ce succès colonial correspond la première mise en oeuvre de l’organisation militaire du Sahara algérien à travers ce que l’histoire a présenté comme l’oeuvre du général Laperrine, à savoir les Compagnies sahariennes. Elles seront efficaces de 1902 à 1957, année où, dans un contexte de guerre d’Algérie et de début de la Communauté française, elles céderont la place aux « Compagnies sahariennes portées. Elles disparaîtront en 1962 lors de l’indépendance algérienne.
– Le troisième événement s’inscrit dans le contexte de la première guerre mondiale. L’armée coloniale connaît des revers militaires dont l’un d’entre eux est la chute de Djanet (Algérie), le 24 mars 1916. Confrontée aux révoltes touarègues de Firhun au Mali et de Kaosen au Niger, cette armée est affaiblie. C’est également en 1916, le 1er décembre, que le père Charles de Foucauld est assassiné à Tamanrasset (Algérie). 1916 est donc une année décisive pour l’occupation du Sahara.
– La quatrième date, la plus marquante, concerne la réorganisation structurelle sur les plans politique économique et militaire. Elle relève de la loi n° 57/27 du 10 janvier 1957 portant création de l’OCRS.
– Enfin, la dernière période (1991-1996) boucle, pour le moment, la séquence des turbulences politico-militaires. Il s’agit des rébellions touarègues qui ont déjà fait l’objet d’analyses [Bourgeot, 1994, 1995, 1996].
Si la conquête du Sahara fut globalement rythmée par des accords internationaux de partage de l’Afrique, la réorganisation de l’espace saharien est sujette aux stratégies de la colonisation ponctuées par les turbulences politiques qu’elle génère. Les deux séquences historiques révélatrices de la place géostratégique qu’occupe le Sahara au sein de ce qu’il était convenu d’appeler « l’empire colonial 1 » résident, d’une part, dans l’élaboration d’un « plan d’organisation du Sahara » rédigé par « l’ermite du Hoggar » (le père de Foucauld), dans une période où le pouvoir colonial n’est pas encore stabilisé et, d’autre part, dans la création de l’OCRS qui s’inscrit dans un contexte d’affaiblissement généralisé de la colonisation.
Réorganisation du Sahara central : le plan de Charles de Foucauld
Martyr, moine-soldat, saint homme, espion, ermite, agent de renseignements : tels sont les clichés dans lesquels on a voulu cloîtrer le révérend père de Foucauld [Bourgeot, 1989 : 139].
La lecture de sa nombreuse correspondance (plusieurs milliers de lettres) dépasse le cadre de son oeuvre scientifique et de ses écrits spirituels. Elle permet d’appréhender l’homme dans les aspects profanes de sa quotidienneté et de sa pensée. Une telle lecture tente de restituer le personnage dans toutes ses composantes
et tend à l’intégrer à une réalité plus globale, plus complexe, qu’une seule lignée qui fait du « frère universel » une personnalité religieuse. Frère Charles de Jésus ne peut être réduit à la seule foi religieuse dont il est incontestablement animé. Il est aussi dans le politique, dans les courants de pensée qui dominent son époque. Pourquoi cet homme de science, explorateur du Maroc en 1883, ordonné prêtre en la chapelle du grand séminaire de Viviers le 9 août 1901, fin stratège, a-t-il élaboré, en 1912, un plan de réorganisation de l’espace dans lequel il évoluait? La réponse est en partie donnée par un de ses hagiographes, le père Gorrée : « Du mieux qu’il peut, il montre aux populations primitives du Sahara le rôle bienfaisant de la France et se sert de son influence auprès des officiers sahariens pour leur donner les meilleurs conseils dans leur rôle d’administrateur […]. Sans répit, il exposera, avec preuves à l’appui, que si l’on veut parvenir à une administration logique et efficace des territoires sahariens, il est de toute première nécessité que ceux-ci soient profondément remaniés, et ce dans le plus bref délai : si l’on se refuse à envisager une telle réorganisation, il est à craindre qu’à la suite d’événements intérieurs et extérieurs imprévisibles, mais fort possibles en tout cas, tout le bénéfice de l’action entreprise depuis 1901 ne croule en un temps record » [Gorrée, 1951 : 112-113]. Pour éviter une telle catastrophe, le prêtre élabore, en 1912, un plan qui propose une réorganisation militaire et administrative de l’annexe du Tidikelt. Un rappel historique et une présentation synthétique de la situation politique au Sahara central permettront peut-être de mieux comprendre les mobiles et les motivations du « prêtre-stratège ».
De 1907 à 1908, le colonel Laperrine ajoute encore à cette annexe le territoire des Ajjer, presque aussi grand que celui de la France. Cette période. Qui s’écoule de 1901 3 1908, peut être considérée comme une période de conquête: l’Ahaggar et I’Ajjer ne sont pas occupés. Les méthodes militaro-adininistratives consistaient à les « apprivoiser » et à les reconnaître. En définitive, I’obéissance ne nécessitait pas l’administration. Que propose de Foucauld ?Il considère que <<>Je suis ici, à l’Asekrem, en contact quotidien et intime avec les imrad : quels braves gens on trouve parmi eux. On dirait nos meilleurs campagnards de France. C’est un curieux mélange, cet Ahaggar, les nobles sont en majorité des apaches (il y a pourtant parmi eux quelques rares braves gens) » [Asekrem, par In Salah, le 12 décembre 1911].
Le bon « curé de campagne », dans une lettre expédiée à Depommier, réitère son appréciation sur les aristocrates de l’Ahaggar qu’il considère, « sauf ceux qui sont tout jeunes, (comme) de francs coquins […], tous les nobles sont une source de désordre et un élément d’opposition dans l’Ahaggar, moins il y en aura, mieux cela vaudra : orgueilleux à l’excès […], cherchant à vivre aux dépens des imrad […] » [Asekrem par In Salah, le 6 décembre 1911].
Ainsi, les appréciations formulées dans la correspondance du frère Charles de Foucauld à propos des Touaregs témoignent d’une politique coloniale foucauldienne qui consiste à s’appuyer sur les tributaires pour briser le pouvoir politicoguerrier de l’aristocratie et rompre la relation de domination et l’influence instaurées par les aristocrates sur les tributaires afin de créer l’autonomie de ces derniers pour mieux les intégrer dans la logique coloniale. Pour des raisons morales et politiques, il considère en effet que la plupart des aristocrates constituent des obstacles à l’ordre colonial et au pouvoir qui le régit. Il en va de même pour ce qui concerne Musa ag Amastane, homme lige et intermédiaire obligé qu’il faut utiliser mais dont il ne faudrait pas pérenniser la fonction ; il s’agissait de faire disparaître la fonction d’amenokal après la mort de Musa.
Touaregs et politique coloniale berbériste
C’est à partir de ce plan d’organisation que « l’explorateur du Maroc, ermite au Sahara 3 » contribue concrètement aux fondements de la politique coloniale berbériste et « pan-touareg ». Celle-ci sera effectivement rendue explicite dans une lettre écrite de Tamanrasset, datée du 23 juin 1912 et adressée au colonel Sigonney :« Le Maroc a tant de ressource ; sa population, presque toute berbère, est susceptible de si rapides progrès. Ce ne sont pas des Arabes, qui en sont encore au même point qu’aux temps d’Abraham; ce sont des gens de notre race ou d’une race soeur de la nôtre, qui peuvent devenir pareils à nous en un temps relativement court. […] Si on ne fait pas en sorte de les rendre nos frères, ils deviendront de dangereux ennemis » [Gorrée, II, 1946 : 245 4].
Dès 1904, alors que Charles de Foucauld n’est pas encore à Tamanrasset – il s’y installera en 1907 [Bourgeot, 1995 : 491-492] ou, pour le père Antoine Chatelard et Paul Pandolfi, en 1905 –, le prêtre émet déjà une opinion sur la politique à engager à l’égard des Touaregs. « Il n’y a pas lieu de chercher à enseigner aux Touaregs l’arabe qui les rapproche du coran ; il faut, au contraire, les en détourner ; il n’y a pas lieu de leur apprendre le français qui les mettrait en présence de notre mauvaise presse » [Carnet de Beni Abbès, 1993 : 23]. Voulait-il en faire un « isolat culturellement et politiquement pur »? Un royaume de pureté qu’il protégerait des mauvaises influences extérieures ? Quatre ans plus tard, toujours à propos des Touaregs, il écrira à sa cousine Marie de Bondy : « Nos frères “in Xristos” : […] c’est une race neuve forte, intelligente, vive et non une race vieillie et en décadence […]. Ils sont bien moins fermés pour nous que les Arabes » [lettre de Tamanrasset, 4 juin 1908]. Encore quatre années plus tard, l’expérience aidant, il introduit une comparaison avec les Kabyles, ce qui conforte solidement son appréciation sur les Touaregs. C’est ainsi qu’en écrivant au capitaine Depommier, l’ex-sous-lieutenant de cavalerie Charles de Foucauld croit « que le but principal à obtenir étant – évidemment – la civilisation, l’assimilation, la francisation des Touaregs de l’Ahaggar, ce qui est très facile, plus facile que celle des Kabyles, car les Touaregs sont moins arabisés moins islamisés de beaucoup » [Tamanrasset, 14 mars 1912]. Tous ces points de vue régulièrement réaffirmés par le prêtre permettent à Hugues Dider d’énoncer que « si […] on s’abstient d’évoquer la passion berbérisante dans la vie de Charles de Foucauld, on déshistorise sa figure, on le rend ectoplasmique » [Didier, 1993 : 1230]. Six mois plus tard, s’adressant à son neveu Charles de Blic, il précise sa pensée et introduit l’idée d’un remaniement administratif : « Les Touaregs, berbères d’entre les plus fins, sont susceptibles de très rapides et très grands progrès mais à condition qu’on acquière leur confiance, leur affection, leur estime, et par là de l’influence morale sur eux. […] [Il] faudrait remanier les bureaux arabes et recruter des officiers pour contacter les indigènes. Il faut faire des Français de nos Africains si on ne veut pas avoir, dans cinquante ou cent ans, une manière de nouveau Japon sur la côte barbaresque » [Tamanrasset par In Salah via Biskra, 21 septembre 1912]. Il apparaît ainsi que le cadre territorial et le support administratif nécessaires à la réalisation du projet culturel et politique sont bien dessinés.
Réorganisation militaro-administrative et contextes politiques « Puisque les circonstances l’ont placé en sentinelle avancée du grand désert […] sans répit, il exposera, preuves à l’appui, que si l’on veut parvenir à une administration logique et efficace des territoires sahariens, il est de toute première nécessité que ceux-ci soient profondément remaniés et dans le plus bref délai » [Gorrée, 1951 : 113].
Pour ce faire, le père de Foucauld élabore, dès 1912, un plan qui proposait la réorganisation militaire et administrative du Sahara central. Ce plan, abusivement appelé « plan d’organisation du Sahara », ne concernait primitivement que l’annexe du Tidikelt. Il y rajoutera quelques éléments adaptés aux nouvelles situations. Le caractère militaire de l’organisation administrative du Sahara existe dès le début de la conquête : il ne cessera de s’affirmer jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Un des temps forts de cette conception militaro-administrative est incarné par le « plan de Foucauld » en 1912. Cinq ans plus tard, le 17 janvier 1917, en pleine première guerre mondiale, en raison d’insurrections et à la suite de revers subis par l’armée coloniale au Sahara 5, le général Lyautey, alors ministre de la Guerre, décide de créer un commandement temporaire, mais unique, des territoires sahariens : le commandement intersaharien prenait fin. Il confiera cette responsabilité au général Laperrine, alors sur le front français, avec le titre de commandant supérieur des territoires sahariens.
Pourquoi avoir rédigé cette note en 1912 6 ? C’est à partir de 1909 que des éléments de réponse peuvent être proposés. En effet, trois événements majeurs caractérisent cette année. Le plus important réside dans la prise de Djanet et dans l’accord franco-turc au sujet de l’escorte des caravanes. Le deuxième concerne la signature, le 20 juin, de la convention de Niamey signée entre le colonel Laperrine et le colonel Venel qui trace une ligne de partage entre l’Algérie et l’AOF ; et enfin, une troisième situation est créée le 7 mai par la naissance de la Direction des territoires du Sud placée sous les ordres du secrétaire général adjoint du gouvernement de l’Algérie. L’année 1910 s’illustre par une rencontre franco-turque, à Djanet, le 7 janvier, et par le départ de Laperrine, le 8 novembre, pour Lunéville. Mais c’est surtout l’année 1911, annonciatrice de turbulences, qui marque un tournant. En effet, on assiste, à la fin octobre ou au début novembre, à la déclaration de la guerre italoturque en Tripolitaine et à l’occupation du Tibesti et du Borkou (Tchad) par la Turquie qui, dans un dernier effort pour conserver ses positions en Afrique, s’allie aux Sénoussistes.
Dans une lettre rédigée à l’Asekrem le 6 décembre 1911 et adressée au commandant Depommier, frère Charles de Foucauld écrit, à propos des changements dans l’organisation de la compagnie : « Ces changements semblent nécessités par l’occupation de Djanet. Quels seront-ils ? Je ne sais pas. Probablement, démembrement : Djanet, Polignac et Temassinin formant un bureau à part. In Salah gardant le Tidikelt, le bas Touat et l’Ahaggar. En face de R’at et de la frontière italienne, il semble nécessaire de mettre un chef de bureau à Djanet. […] J’ose en toute humilité et simplicité vous dire ce qu’il me semble désirable que vous demandiez pour l’Ahaggar dans la réorganisation du Sud. »
Comme à son habitude, le « frère universel » donnera force détails, précisions et conseils. À l’évidence, ces propos préfigurent clairement le fameux plan d’organisation (d’autres citations pourraient confirmer cette affirmation). Sur le plan du redécoupage colonial, par décret du 7 septembre, la région Niger-Tchad est séparée du Haut Sénégal-Niger et devient une subdivision administrative distincte, dénommée territoire militaire du Niger. À l’ouest, la deuxième crise marocaine, en juillet, se termine par l’accord franco-allemand aux termes duquel l’Allemagne accepte le protectorat français en échange de compensations territoriales au Congo. Cette crise conduira à la signature du traité de Fès (le 30 mars 1912) qui instaure le protectorat : Lyautey est nommé résident général. Enfin, 1912 est aussi l’année où l’expansion missionnaire se réactive sensiblement. Il adressa ce plan au général Laperrine alors promu à la tête de la 6e brigade de Dragons à Lyon qui le communiquera au commandant militaire du territoire des Oasis (le commandant Paÿn 7) [ibidem : 114]. Dans sa correspondance avec Paul Duclos, alors lieutenant, de Foucauld lui rappelle qu’il a « en 1912 […] rédigé une petite note sur la réorganisation du territoire de l’annexe d’In Salah, qui dès lors me paraissait indispensable, j’ai envoyé alors cette note au général Laperrine ; je ne me rappelle pas l’avoir communiquée à personne d’autre, mais le commandant Meynier m’a dit que le général Laperrine la lui avait communiquée depuis » [Gorrée, I ; 1946 : 197]. Charles de Foucauld, homme de science, prêtre et stratège, ne cessera d’alerter les autorités militaires sahariennes sur la nécessité d’appliquer ce plan. En effet, dans une lettre datée du 10 avril 1916 et adressée au commandant Meynier, alors commandant du territoire des Oasis, il relate les dispositions qu’il a demandé de prendre suite à la prise de Djanet. Il explique les raisons pour lesquelles il décide de rester à Tamanrasset afin « de faire profiter Constant des renseignements et des indices que je recueille. […] Si je le crois utile, j’irai faire de courtes visites à Constant de temps en temps » [Gorrée, II ; 1946 : 428]. Le contexte est significatif. En effet, en 1915, le Fezzan 10 (Libye) est occupé par les Italiens et l’année 1916 est lourde d’événements : le 24 mars, Djanet tombe aux mains des Sénoussistes (elle sera reprise le 16 mai par Duclos, Meynier et Beaudoin) ; 1916, c’est aussi la révolte de l’amenokal (souverain) Firhun des
Touaregs Iwllimiden (Mali). Il sera vaincu à la mare d’Ader n Bukan (la même année, les Aurès connaîtront des troubles provoqués par l’incorporation des recrues acheminées sur le front européen). C’est également l’année de l’assassinat du père de Foucauld, le 1er décembre. Enfin, l’année 1916 est décisive pour
l’occupation française du Sahara.
Ainsi, on comprend mieux les inquiétudes de Charles de Jésus, mais rien n’y fit: toutes ses démarches se soldèrent par une fin de non-recevoir. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir insisté 11. Il dénonce les trois maux principaux qui gangrènent le Sahara, à savoir le manque de justice, le laps de temps trop court pour informer les Touaregs de la réquisition de leurs dromadaires et la faiblesse des gradés subalternes. Il réitère l’impérieuse nécessité de réorganiser le Sahara en annexes séparées (Tidikelt ; Ahaggar; Ajjer) : « Plaise à Dieu qu’on se décide à appliquer ce remède et qu’il ne soit pas trop tard » [ibidem : 430]. Finalement, la reconnaissance officielle de la pertinence de ce plan interviendra avec le décret du 11 juin 1924.
Pour de Foucauld, ce plan d’organisation du Sahara s’inscrit dans une stratégie de l’empire colonial français.
« Comment nous attacher notre empire africain ? En le civilisant. Sans doute, ses éléments si variés, Berbères capables de progrès rapides, Arabes lents au progrès, Nègres divers entre eux, ne peuvent avancer du même pas dans la civilisation ; mais tous doivent y avancer dans la mesure dont ils sont capables » [Gorrée, 1951 : 124]. Dans ces conditions, l’appréciation formulée par Georges Gorrée prend du relief : « L’évolution de plus en plus tragique de notre situation au Sahara devait une fois de plus donner raison au père de Foucauld » [ibidem : 115]. Il apparaît ainsi que le « plan Charles de Foucauld » s’élabore dans un contexte de réorganisation générale interne aux espaces coloniaux (convention de Niamey ; création du territoire militaire du Niger et naissance de la Direction des territoires du Sud). Il intervient également dans des situations de turbulences guerrières aux frontières de l’empire colonial qui réapparaîtront d’ailleurs lors de la première guerre mondiale. Le recours au contexte permet d’éclairer les raisons pour lesquelles Charles de Jésus élabore ce plan dont la nature renvoie à des réflexions, à des visées géostratégiques et procède d’analyses géopolitiques cherchant à consolider et/ou à préserver les intérêts de l’empire colonial. De surcroît, l’idéologie foucauldienne décelée à travers ses écrits, et notamment sa correspondance, est celle du nationalisme patriotique chrétien [Bourgeot, 1995 : 502].
La territorialisation ethnique du Sahara central Sur la base des principales données et faits majeurs qui viennent d’être présentés, quelles interprétations générales peut-on avancer ? Il apparaît que ce plan
de réorganisation est une adaptation rapide aux nouvelles réalités politiques et administratives ; il intervient comme une des composantes éventuelles de la réorganisation structurelle de l’administration coloniale dans cette partie de l’Afrique. C’est également en ce sens qu’il peut être considéré comme un facteur d’intégration
du Sahara dans l’empire français tout en réaffirmant ses spécificités et son autonomie.
Enfin, s’il avait été appliqué, il aurait consolidé le tout nouveau protectorat français au Maroc (30 mars 1912). En effet, le danger pour l’empire ne vient plus des intimidations sur le Maroc à l’ouest (cf. la compétition entre la France et l’Allemagne à propos du Maroc), mais de l’est avec notamment les premiers troubles nationalistes en Tunisie 12 (1910-1912), les menaces de l’empire ottoman et l’influence grandissante de la Senussiya. En définitive, ce plan divisant l’annexe du Tidikelt en trois annexes (Tidikelt, Ahaggar, Ajjer) est la première territorialisation du Sahara central qui recèle, inconsciemment sans doute, une conception ethnique du territoire. En effet, ces trois annexes constituent l’espace de domination touarègue. Mais le découpage territorial proposé transforme deux zones d’influence touarègues (kel Ahaggar et kel Ajjer), aux contours flous et flexibles, en « territoires politiques », ce qui correspond globalement aux assises spatio-territoriales de l’ettebel (unité politico-spatiale) des deux groupes ci-devant nommés 13. En revanche, ce plan confirme l’échec de la tentative de réunir en un seul ettebel celui des kel Ahaggar et celui des kel Ajjer. Cette tâche avait été assignée à Musa ag Amastane auquel le prêtre tenta d’inculquer la notion de <<> touarègue que ce dernier devait incarner afin de se faire reconnaître, d’abord comme l’aménokal de l’ensemble des kel Ahaggar, ce qu’il n’était pas encore, puis, comme celui des kel Ahaggar-kel Ajjer enfin réunis. Mais en même temps, ce plan ampute sensiblement le pouvoir politique des kel Ahaggar dont la zone d’influence incorporait l’espace défini par le Tidikelt. Ainsi, le découpage proposé institutionnalise une scission spatiale qui transforme une zone d’influence (politique et économique) en un territoire géographiquement circonscrit, reléguant ainsi les kel Ahaggar dans le massif montagneux qui leur a donné leur nom (Ahaggar), dans les vallées et plaines adjacentes, ce qui est, en définitive, un affaiblissement de leur domination. Il aurait ainsi matérialisé le passage de la conquête à l’administration des populations touarègues. Ce plan recouvre une dimension ethnique qui est efficiente tant à l’intérieur de l’annexe du Tidikelt qu’entre l’ouest et l’est du territoire. Elle oppose Arabes à Berbères et nomades à sédentaires. En effet, le prêtre considère que la population de l’annexe actuelle du Tïdikelt « est de races, langues et mœurs différentes [...].
Elle est partagée en deux moitiés. Une moitié, mêlée d’Arabes et de demi-Nègres, habite les palmeraies du Tidikelt, une moitié touarègue est en majeure partie fixée sur une île rocheuse au milieu du Sahara, dans des conditions de vie très particulières » [Gorrée, 1951 : 115]. Or, cet espace correspond, dans ses grandes lignes, à l’espace de domination des kel Ahaggar, incluant leurs axes du commerce saharien et transsaharien.
La conception d’un territoire touareg s’enracine dans la politique foucauldienne d’organisation administrative et militaire du Sahara central (cf. figure 3). Cette conception s’étendra par la suite à l’ensemble de l’espace saharo-sahélien dominé par les populations touarègues. Elle sera porteuse, dans des contextes politiques différents, de la création d’un Sahara français. Quant à l’opposition ouest/est, elle prend la forme d’une opposition globale entre Arabes et Berbères qui, à l’époque, se posait en termes de peuplement berbère, pour tout ce qui est à l’ouest de Djanet (Touaregs pour le Sahara central et autres berbères dominants au Maroc), et arabe provenant de l’est (Libye actuelle). Ce plan apparaît ainsi comme le meilleur garant, le meilleur rempart, protecteur du Maroc « berbère », contre l’« invasion » arabe incarnée par les menaces sénoussistes perçues par de Foucauld comme une plus grande pénétration de l’islam. Dans une lettre adressée à Joseph Hours, rédigée à Tamanrasset le 1er octobre 1916, le père écrit : « Les Touaregs n’ont fourni aucun contingent pour les fronts d’Europe mais ils en fournissent continuellement pour les fronts africains voisins :
– front tripolitain, où depuis un an nous avons à combattre les Sénoussistes de Tripolitaine révoltés contre les Italiens et qui nous attaquent ;
– front soudanais, où ils nous ont aidés à réprimer des attaques ;
– front mauritanien où ils nous aident à nous défendre contre les fréquentes incursions des pillards mauritaniens et marocains. »
Du Maroc au Sahara central, du clandestin déguisé en juif accompagné du rabbin Mardochée au prêtre réellement établi à Tamanrasset en 1907, le père Charles de Foucauld participe aux deux périodes d’expansion coloniale. L’une au Maroc en 1883, l’autre au Sahara, d’abord à Beni Abbès en 1901, puis à Tamanrasset et en Ahaggar à partir de 1905. Son oeuvre spirituelle, scientifique et politique est
immense. Parmi elle, son plan d’organisation du Sahara laissera des traces. Il établira les fondations d’une politique coloniale au Sahara central qui, dans d’autres circonstances, inspirera indirectement les partisans d’un Sahara français irréalisé et transformé en un compromis incarné par la mise en oeuvre de l’OCRS, rempart, cette fois-ci, contre la dislocation de l’empire colonial déjà fissuré. C’est cette organisation, autre temps fort de ce Sahara stratégique, objet d’enjeux politiques et économiques, que nous allons examiner. De-ci, de-là, je signalerai quelques invariances et récurrences historiques.
L’Organisation commune des régions sahariennes Pour comprendre et analyser les raisons qui ont présidé à l’élaboration de cette organisation, quelques repères historiques s’imposent. Le recours aux contextes politique et administratif qui ont précédé la création de l’OCRS procurera un éclairage Sahara : espace géostratégique et enjeux politiques (Niger) 33 sur le passage d’un « Sahara français » revendiqué, à la mise en oeuvre de l’Organisation qui, elle, fut appliquée 15. Pendant plus de cinquante ans, du 24 décembre 1902, qui vit la création des territoires du Sud – alors répartis en quatre territoires, Aïn Sefra, Ghardaïa, Touggourt et les Oasis –, jusqu’à leur transformation en deux départements sahariens le 7 août 1957, la structure administrative saharienne évolua peu. Les territoires du Sud, avec administration et budget autonomes, dépendaient directement du secrétaire général adjoint du gouvernement de l’Algérie, rattaché au ministère de l’Intérieur via la Direction des affaires d’Algérie. Le gouverneur de l’Algérie est également gouverneur de ces territoires dont la sécurité est assurée par les compagnies sahariennes constituant un corps de méharistes. De 1957 à 1962, le Sahara algérien est organisé en deux départements couvrant cinq arrondissements composés de seize cercles administratifs qui contrôlent quatre-vingt-quatorze communes (dont seize nomades). Avant 1957, les autres espaces sahariens étaient administrés par le gouverneur général de l’AOF et par celui de l’AEF. Ainsi écartelé entre Alger, Dakar et Brazzaville, administrativement et stratégiquement divisé, et de ce fait politiquement incertain, le « Sahara français » dépendait de trois ministères qui étaient celui des Colonies, dont relevaient le Niger, le Mali, la Mauritanie et le Tchad actuels, celui de l’Intérieur, pour ce qui concernait l’Algérie, et, enfin, le ministère des Affaires étrangères, qui administrait le Maroc et la Tunisie, alors protectorats. Les limites de l’espace sur lequel s’exerce l’autorité de ce commandement méritent d’être mentionnées. Elles s’étendent « non seulement sur les régions sahariennes de l’Algérie, mais aussi sur le territoire saharien de la régence, en AOF et en AEF, sur les territoires sahariens limités au sud par une ligne partant des confins de la Mauritanie et englobait Azaouana (Soudan), Bamba et Gao (Niger), le cercle d’Agadès, Bilma et Zouar dans le Tibesti » [Cornet, 1956 : 222]. Cet espace, vaste comme la moitié de l’Europe et sur lequel « le Commandement intersaharien prenait fin avec les circonstances exceptionnelles qui l’avaient fait instituer » [ibidem], ressemble dans ses grandes lignes à celui appréhendé par les partisans du « Sahara français ». Il y manque cependant la Mauritanie, le Borkou et l’Ennedi. Quoi qu’il en soit, sur le plan militaire, à l’image de son organisation politicoadministrative, cet ensemble saharien est régi par une hétérogénéité de cas qui recouvre celle des ministères dont il dépend. D’un côté, les espaces sahariens qui relèvent du ministère des Colonies (Tchad, Niger, Soudan et Mauritanie) sont placés sous le contrôle des troupes coloniales. De l’autre côté, pour ce qui concerne les territoires du Sud et de l’extrême Sud algérien, c’est le corps des Affaires indigènes qui préside à l’organisation militaire.
Face à une telle dispersion territoriale et à cette disparité des organes chargés d’assurer l’ordre militaire, il y avait nécessité de regrouper ces territoires et de les placer sous la responsabilité d’une seule autorité afin de construire une véritable Afrique saharienne. C’était là une des missions que s’étaient assignée les partisans
du Sahara français et finalement ceux de l’OCRS, constituant, en définitive, un embryon de communauté politico-militaire unique, tandis que les Compagnies sahariennes créées en 1902 furent réorganisées en 1946. Le colonel E. Lefort des Ylouses mentionne qu’« il y avait alors cinq compagnies méharistes, celles du Touat, de la Saoura, du Tidikelt-Hoggar, du Tassili et de l’Erg oriental et deux compagnies sahariennes portées, celles de la Zousfana et des Oasis » [Gohier, 1991 : 11].
Toutes ces décisions et ces documents (plan de Foucauld, Lyautey, réorganisation de 1946, décret de 1959) témoignent que, dans certains milieux de l’armée de cette époque, on considérait que le Sahara représentait un enjeu stratégique sur le plan international, qui se réaffirmera d’ailleurs lors de la seconde guerre mondiale. Pendant la première guerre mondiale, les nomades des unités méharistes furent utilisés pour faire assurer l’ordre à l’intérieur du territoire. Les missions dont ils étaient investis relevaient des « tournées de police ». En revanche, au cours de la seconde guerre mondiale, les unités méharistes y participèrent directement notamment en 1942 lors de la constitution d’un front saharien. Les méharistes combattront les forces de l’Axe. Ils prirent Ghât (Libye) le 25 janvier 1943. Que ce soit à l’époque de la première guerre mondiale (rôle de la Senussiya) ou à celle de la seconde, ou aux périodes qui ont suivi ces deux guerres, les confins orientaux du Sahara ont été l’objet d’enjeux politiques importants à propos notamment du Fezzan.
La naissance de l’OCRS, dont un des objectifs était d’unifier le Sahara afin de permettre aux capitaux français de fructifier, fut précédée par la création d’institutions multiples, d’organismes de recherche tels que, par exemple, le Bureau de recherche du pétrole (BRP), le Bureau de recherches minières de l’Algérie (BRMA) en 1945, par l’émergence d’associations de techniciens, notamment l’association de recherches techniques pour l’étude de la mer intérieure saharienne et par la constitution de comités politiques tels que le fameux Comité du Sahara français fondé en 1951 [Djibo, 1992].
OCRS et ressources minières : un Sahara politique
Sur le plan des recherches minières 16, « des mégaprojets sont hâtivement élaborés, dont la création des “zones d’organisation industrielle africaines” (ZOIA) pour concevoir, coordonner et contrôler les programmes de prospection et de mise en valeur du Sahara. Les perspectives paraissent immenses » [Djibo, 1992 : 390]. L’idée de grands ensembles industriels incombe à Erik Labonne 17 dont les conceptions participent de deux idées fondamentales, à savoir une complémentarité entre les économies africaines et métropolitaines, et une participation militaire à l’organisation industrielle afin d’élaborer une structure économique et stratégique appropriée à la défense des intérêts généraux de la France ((f:.fipil4u) . Par arrêté du 24 juin 1950, le gouvernement Bidault créa le Comité d’études des zones industrielles de l’Union française composé de cinq zones. Afin d’intégrer le développement industriel du Sahara dans l’économie de I’Union Française, Erik Labonne avait envisagé deux ZOIA. L’une, la ZOIA n°1, subdivisée en quatre secteurs, comprenait I’Extrême-Ouest algérien, l’Extrême-Est marocain et la partie nord-ouest du Sahara, c’est-à-dire les confins algéro-marocains. Le secteur de Colomb Béchard à cheval sur l’Algérie et le Maroc, et de surcroît relié par chemin de fer à la Mer Méditerranée, etait de loin le plus important. L’autre, la ZOIA n° 2, était composée par I’extrême Est algérien, I’extreme Ouest tunisien et la partie nord-est du Sahara ou~en d’autres termes, les confins algéro-tunisiens. Du point de vue politique, c’était probablement l’espace le plus faible. Le Comité des ZOIA généra par la suite de nombreux bureaux miniers. C’est ainsi que se créa, le 29 décembre 1952, le Bureau d’investissement en Afrique (BIA) investi d’une double mission, technique et économique, doté d’importants moyens et dont l’objectif majeur était de s’occuper systématiquement du Sahara.
En 1954, le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) et le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) installent des prospecteurs à Tamanrasset (Ahaggar, Algérie). En 1956, deux énormes gisements d’hydrocarbures furent découverts, l’un à Hassi Messaoud, l’autre à Hassi R’Mel. Cette année fut décisive car elle montre la rentabilité de l’investissement pétrolier au Sahara. Après cette « période héroïque, les capitaux arrivèrent en masse » [Blin, 1990 : 85]. Mais, pour que des objectifs aussi ambitieux puissent être atteints, il fallait des institutions, un organisme, une entité politique appropriés aux nouvelles exigences et un cadre territorial susceptible d’accueillir des investissements en capitaux des entreprises auxquelles il fallait garantir une stabilité fiscale et financière et, bien sûr, le droit imprescriptible de propriété, écartant ainsi toute mesure de nationalisation éventuelle des entreprises.
À l’image des combinats soviétiques de Sibérie et de la Tennessee Valley Authority, il fallait alors concevoir une entité politico-administrative qui serait en adéquation avec un espace considéré comme unitaire car se présentant comme homogène du point de vue écologique et géographique. Ainsi, aux trois Saharas (celui de l’Algérie, de l’AOF et celui de l’AEF), devait se substituer un Sahara géographique qui correspondrait à un Sahara politique. Mais pour des raisons d’ordre politique, le «Sahara français » tel qu’il était conçu ne pouvait constituer cette entité recherchée : l’OCRS pouvait s’y substituer. Curieusement, en 1951, l’Américain Harris D. Heldberg, géologue en chef de la Gulf Oil Corporation, écrivait dans sa publication Petroleum Developments : « En Afrique, on ne décèle pratiquement pas d’indications de pétrole. Aucune n’apparaît vraiment intéressante pour de futures recherches dans n’importe laquelle des zones intérieures, en particulier au Sahara » [cité par P. Mousset, 1959 : 39]. Une appréciation aussi péremptoire se passe de commentaire. On se rappellera tout de même que Conrad Kilian 18 attira très tôt l’attention sur la présence de pétrole au Sahara. L’« homme du Fezzan », comme on l’a surnommé, se rendit à trois reprises en Ahaggar, en Ajjer et au Fezzan 19 (Libye). Dans une note de mars 1947, ce géologue mentionne qu’il « fallait tout faire afin de prouver à la France l’intérêt qu’elle avait à conserver le Fezzan ou tout au moins à obtenir en propriété ou en usufruit, sous tutelle de l’ONU, une portion de territoire permettant l’accès à la mer, au fond du golfe de la Grande Syrte, avec le port de Brega […] pour réserver un lieu de passage, en temps voulu, au pipe-line destiné à évacuer le pétrole dont […] le sous-sol était gorgé » [ibidem : 78]. Ancienne colonie italienne, la Libye a été conquise par les troupes alliées durant la campagne 1940-1943. Après la victoire de 1945, tandis que la Grande-Bretagne se voyait confier la tutelle de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine, la France était chargée d’occuper le Fezzan. Elle envisageait le rattachement de ce massif aux deux départements français du Sahara d’Algérie. À l’évidence, cette annexion aurait évité toute contestation de frontière dans la recherche du pétrole déjà exploité à Edjeleh (Algérie).
Finalement, sous la pression anglo-américaine et après l’échec de l’expédition franco-britannique de Suez contre le Raïs Nasser, en novembre 1956, ce plan pensé par Kilian fut abandonné. Il est possible que le syndrome de Fachoda, qui a laissé un vif ressentiment anti-anglais, se soit réactivé à la faveur de « l’affaire libyenne », et qu’il ait provoqué le retour de sentiments cocardiers. Cette « affaire » dut conforter les tenants de la nationalisation du Sahara français et ceux de l’OCRS. De surcroît, il n’est pas impossible que la ratification du traité francolibyen ait sensiblement conditionné la politique française au Tchad dès 1955 jusqu’à nos jours. À cet égard, il est envisageable que l’intégration du Tchad au sein de l’OCRS visât sans doute aussi à compenser la perte du Fezzan et à le contrôler par le sud, d’autant que de l’uranium avait été découvert au Tibesti. Quoi qu’il en soit, la frontière franco-libyenne fut fixée en 1951, par l’ONU, en créant, sous la pression britannique, « pistolet chargé au coeur de l’Union française » [Cornet, 1956 : 234], un État fédéral indépendant gouverné par le roi Mohamed Idriss es Senoussi (Idriss 1er). Celui-ci fut renversé par le colonel Kadhafi en 1969.
L’article 4 du traité de l’Atlantique nord attribuait à la France le maintien de ses troupes au Fezzan. Cet accord fut dénoncé par les autorités libyennes de Tripoli et, finalement, l’armée française et l’administration, en application de l’accord francolibyen signé le 10 août 1955, durent quitter définitivement cette région, fin 1956, début 1957, tandis que les Britanniques, conformément au traité anglo-libyen de 1953, accroissaient leurs troupes en Tripolitaine. Les Américains, quant à eux, agrandissaient sensiblement leur base atomique de Whielus Field, située aux environs de Tripoli.
OCRS: quelles limites ?
Dans son article 1, le projet de loi de l’OCRS, soumis par Félix Houphouët-Boigny, se fixe comme objet la mise en valeur, l’expansion économiqe et la promotion sociale des zones sahariennes de la République française et à laquelle sont associés l’Algérie, la Mauritanie, le Soudan, le Niger et le Tchad. Pour ce faire, les limites de l’OCRS, sur le plan géographique, concernaient les deux départements du Sud algérien (Saoura et Oasis), la partie saharienne des cercles de Goundam, Gao et Tombouctou au Soudan, ceux de Tahoua et Agadès au Niger et enfin, le Borkou, l’Ennedi et le Tibesti au Tchad. L’adhésion de la Mauritanie, du Maroc et de la Tunisie y était prévue. Les limites de cet espace sont en contradiction flagrante avec les dispositions de la loi-cadre du 23 juin 1956. En effet, les huit territoires de l’AOF sont dotés d’un conseil de gouvernement dont les ministres sont nommés par l’assemblée territoriale élue au suffrage universel avec un collège unique, conférant ainsi, à chaque territoire délimité selon le découpage colonial, un statut d’autonomie. Or, le territoire défini par l’OCRS ampute de facto une partie des territoires nationaux concernés et recèle une partition. Dans ces conditions, un même territoire relevait de deux statuts différents. L’un était régi par le statut d’autonomie et l’autre était directement soumis à Paris conformément à la législation de l’OCRS.
Afin d’éviter de telles confusions, le chef du 2e bureau des affaires politiques, dans une lettre datée du 16 décembre 1957 et adressée aux hauts commissaires de l’AOF et de l’AEF, clarifie sans ambage les choses :
« Pour la préparation des programmes et pour leur mise en application, les conseils de gouvernement et les assemblées territoriales, en échange de l’aide que leur apporte l’OCRS, transmettent à celles-ci le pouvoir et les compétences qui leur sont propres et dont l’attribution nécessaire à l’organisation pour remplir son objet est prévue expressément ou implicitement par la loi du 10 janvier 1957 » [Djibo, 1992 : 394].
Il apparaît, cette fois-ci explicitement, que cette lettre révèle une ingérence politique de type colonial, ce qui égratigne et relativise sensiblement le statut d’autonomie. Ce caractère régressif est d’ailleurs corroboré par la création d’un ministère du Sahara (le 21 juin 1957), dont la charge incombe au délégué général de l’OCRS…
La mise en oeuvre d’une telle politique obligeait à trouver des élus qui soient favorables à l’amputation de l’intégrité territoriale ainsi qu’à celle des prérogatives politiques conférées par le statut d’autonomie 20. C’est ainsi qu’à la faveur du 28 septembre 1958, les autorités politiques françaises réussirent à écarter les opposants au profit des partisans du « oui », dont, au Niger, Diori Hamani, premier président élu, et Mouddour Zakara, chef touareg de Filingué dont les attaches avec les milieux OCRS sont bien connues [pour plus de détails, cf. Djibo, 1992]. Il était considéré par G. Cusin, haut commissaire de la République en AOF, comme « un des éléments nomades les plus valables de toute l’AOF » [lettre n° 280 du 15 janvier 1958, adressée au ministre de la France d’outre-mer]. Au Mali, on s’appuya par exemple sur Mohamed Ould Cheikh dit « le cadi de Tombouctou 21 ». La guerre de libération en Algérie, l’arrivée au pouvoir de Modibo Kéita au Mali et de Djibo Bakary au Niger constituèrent de sérieux obstacles à la nationalisation du Sahara dont l’importance économique et stratégique est évidente.
Territoire et ethnicité
De surcroît, l’esprit qui a présidé à l’élaboration de l’OCRS dévoile une conception ethnique du territoire dont un des objectifs était de créer une barrière politique définissant une « chasse gardée française » susceptible d’éviter des contacts entre une Algérie qui avait engagé une guerre pour acquérir son indépendance et une Afrique noire traversée par l’opinion des leaders indépendantistes [cf. « Note pour Monsieur le ministre », par le directeur des Affaires politiques, Pignon, du 24 avril 1956, cité par Djibo, 1992]. Cette barrière ethnico-politique pouvait se dresser en jouant sur une série d’oppositions classiques telles que nomades et sédentaires, Touaregs/Arabes, Touaregs/populations noires et bien sûr Blancs/Noirs. À l’évidence, cette conception ethnico-territoriale, voire cette « arme ethnique » utilisée par les services français, ne pouvait qu’exacerber les relations interethniques déjà tendues. Ces oppositions furent habilement et facilement utilisées par des services de la puissance coloniale. On se rappellera en effet que les gouvernements du Niger et du Mali actuel étaient essentiellement composés d’hommes politiques et de personnalités noires liées, au demeurant, à l’administration coloniale dont ils avaient été les principaux bénéficiaires. Il était donc aisé de dresser les « populations blanches », notamment les Touaregs, contre les pouvoirs émergents, d’autant qu’elles avaient été sensiblement marginalisées à l’époque coloniale. Par delà l’opposition globale Arabes/Berbères et plus précisément Arabes/Touaregs, il importe de souligner que cette opposition n’est pas systématique. En effet, elle fluctue selon les conjonctures historiques et peut même se modifier en alliance conditionnée par des enjeux politiques dans lesquels l’opposition Noirs/Blancs devient déterminante. C’est ainsi qu’au moment des indépendances et à la faveur de la création de l’OCRS, une alliance s’était nouée au Mali entre Maures, notamment Kounta, et certains Touaregs, singulièrement les kel Antassar, soutenant une partition territoriale du Soudan (incarnée par l’OCRS) afin d’éviter d’être commandés par des Noirs. Cette même alliance resurgit au moment de la rébellion touarègue au Mali : « Dans l’Est du pays, les réseaux du colonel Taya ont procédé à l’inscription massive de citoyens maliens réfugiés de cette zone et à la fabrication de pièces d’identité en leurs noms » [in Livre blanc sur la fraude, 1992].
Le journal L’Éveil hebdo, dans son numéro 26, fait lui aussi référence aux « problèmes posés aux autorités de la wilaya du Hodh par les milliers de réfugiés maliens touaregs ayant bénéficié, à l’occasion du scrutin, d’un état civil complet » [ibidem : 32]. Dans un contexte de graves crises politiques et socioéconomiques, ces tensions interethniques, tant au Niger qu’au Mali, déboucheront sur des rébellions armées animées par des minorités touarègues.
L’opposition Noirs/Blancs permet de transcender les rivalités entre Arabes et Touaregs. Elle est efficiente et politiquement redoutable lors des crises politiques qui se manifestent aux moments des changements de pouvoir qui interviennent lors de l’affaiblissement sensible du pouvoir et de l’autorité d’État 23. Cette opposition s’appuie sur des phénotypes différents ; elle complète ou transcende, sur des bases explicitement racistes, l’opposition ethnique Arabe/Touaregs attirant les antagonismes ethniques. Que ce soit en Afrique saharienne ou saharo-sahélienne, les relations entre Blancs et Noirs, au gré des circonstances, n’ont pas cessé d’influer sur les rapports, les pratiques et les décisions politiques.
En Mauritanie, « la campagne gouvernementale contre les Négro-Africains s’est intensifiée à la fin de l’année 1990 et au début 1991, avec le massacre de cinq cents Noirs qui travaillaient dans l’armée et dans l’administration. Les victimes faisaient partie des quelque trois mille Noirs arrêtés arbitrairement, détenus secrètement et soumis à des violences brutales, pour avoir prétendument comploté un coup d’État 24 » [Human Rights Match, décembre 1995]. La nature des rapports entre populations noires et blanches est donc encore, pour certains, influencée et médiatisée par des rapports esclavagistes. En 1955, au Mali, la vente d’esclaves se pratiquait à Tombouctou, au vu et au su de l’administration coloniale et ce n’est qu’en 1964, à Idèlès (Ahaggar, Algérie) que les aristocrates touaregs renoncent officiellement à percevoir sur leurs dépendants et esclaves ce qu’ils considéraient comme étant leur dû.
Du Sahara français à l’OCRS
Sur le plan de la politique intérieure, le contexte d’émergence de l’OCRS s’inscrit dans des périodes de transition dont les faits majeurs concernent les tentatives de création d’un Sahara français, la loi-cadre et la guerre d’Algérie. Cependant, dès 1950, pour des raisons aussi bien politiques qu’économiques, on se rendit compte qu’il fallait sauvegarder le caractère unitaire du Sahara de l’Union française.
Le début des années cinquante marque un tournant notoire à travers l’expression politique de la création d’une entité spécifique au « Sahara français ». Émile Bélime 25, en 1951, alors président du Comité du Sahara français créé la même année, fut le premier à proposer la « nationalisation » du Sahara, c’est-à-dire créer un territoire national regroupant les territoires sahariens relevant de l’Algérie, de l’AOF et de l’AEF qui devaient être directement administrés par la France. Il s’agit là d’une territorialisation. Ce Comité fut créé pour susciter un mouvement d’opinion susceptible de faire pression sur le Parlement afin de lui faire proclamer le Sahara « territoire national ». Il en va de même dans un des courants du catholicisme français à travers l’association Charles de Foucauld dont la revue Cahiers Charles de Foucauld s’est intéressée de très près au « Sahara français », comme en témoignent d’ailleurs les fascicules 38 et 39. L’association Eurafrique, animée par le général Meynier qui publie à Alger la revue trimestrielle Eurafrique, s’inscrit dans cette mouvance (on parle aujourd’hui de « Françafrique »). Les débats engagés à la faveur des réunions tenues par le Comité du Sahara français montrent que Bélime et Montagne en étaient les éléments les plus actifs et les plus déterminés. Les quelques citations qui suivent indiquent les conceptions qui prévalaient et illustrent encore leurs retombées jusqu’à nos jours. Pour R. Montagne, « il faut garder la nation départementale, mais lui donner un titre qui la défende contre les assimilations abusives. Pour les délimiter, c’est la notion ethnique qui devrait servir de base. Cela est facile là où le nomadisme est encore intact » ; et de compléter ses propos par la préservation de « l’économie des populations riveraines la limite du Sahara de façon à y comprendre les territoires de parcours indispensables à son économie » [Comité du Sahara français, 1952 : 2-3].
Une fois de plus, les Oasiens considérés comme inexistants sont exclus de cette conception. Quant au titre, ce fut celui de « statut particulier ». La départementalisation du Sahara s’apparente à la francisation, objectif déjà exprimé par Charles de Foucauld en 1912. À l’évidence, cette conception ethnique de la nation et du territoire fondée sur la domination des peuples blancs, reprise par certains chercheurs [Claudot-Hawad, 1993], ainsi que les limites du « territoire touareg » ont inspiré les projets de rébellion [Anfani, 1994 : figure 5, « Espace revendiqué par la coordination de la rébellion armée ; Le Sahel Dimanche, 1994].
Belime, quant à lui, affirme que « le premier intérêt de cette intégration du Sahara est surtout un intérêt politique », et de préciser que « les territoires du Sud algérien et des territoires sahariens dépendant des territoires de l’Union française (AOF et AEF) sont groupés en un territoire dénommé Sahara. […] Je ne doute pas que les populations blanches bordant l’Afrique noire répondront à l’appel. »
Le groupe d’étude sur « l’organisation moderne du Sahara » se prononce pour la création d’une autorité politique unique qui s’exercerait sur un territoire (le Sahara) directement rattaché à la France métropolitaine afin d’harmoniser les grands plans de mise en valeur économique. Les tenants de cette conception s’appuyaient sur le fait que les habitants du Sahara central (Algérie, espaces sahariens de l’AOF et l’AEF) avaient reçu la citoyenneté française 26. Il y a là manifestement les prémices de l’OCRS incluant la dimension politique sans laquelle cette organisation était dénuée de fondement. En 1952, le député Pierre July dépose un projet de loi visant à ériger une circonscription administrative autonome, à savoir « l’Afrique saharienne française », divisée en trois départements à statut particulier. À la différence de la conception (territorialisation) animée par Émile Belime, il s’agit là d’une départementalisation. Enfin, une troisième conception défendue par M. Alduy préconisait une organisation économique saharienne.
La création de l’OCRS, le 10 janvier 1957, s’inscrit dans un contexte qui se caractérise par trois situations : la guerre d’Algérie ; les menaces aux frontières marocaine, tunisienne et libyenne ; la présence des troupes de l’Istiqlal prêtes à conquérir le nord-ouest du Sahara. C’est dans le même contexte que fut, d’une part, créé un ministère du Sahara (21 juin 1957) dont le ministre devint également délégué général de l’OCRS, confirmant ainsi le caractère politique de cette organisation et, d’autre part, le 3 septembre 1959, la création d’un commandement militaire unique.
La création de cette organisation intervient dans une période historique qui se situe à la charnière de la fin de l’Union française 27 et au commencement de la Communauté française. Cette dernière s’instaure avec la constitution de la Ve République (28 septembre 1958), qui correspond à l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir, générant de nouvelles structures. En outre, elle se situe entre la loi-cadre dite loi Defferre (23 juin 1956) qui dote les huit territoires de l’AOF d’un Conseil de gouvernement dont les ministres sont nommés par l’Assemblée territoriale élue au suffrage universel avec un collège unique. Cette loi visait en fait à préparer l’autonomie de l’Afrique noire et de Madagascar ; elle sanctionnait ainsi, sévèrement, le parti colonial.
OCRS et guerre d’Algérie
Les tentatives de création d’un Sahara français puis la mise en oeuvre de l’OCRS ne sont pas indépendantes de la situation politique qui a prévalu au nord de l’Algérie à partir de la prise de pouvoir par le général de Gaulle le 13 mai 1958. En effet, l’Algérie des Comités de salut public, qui avaient porté de Gaulle au pouvoir d’État, fit tache d’huile en AOF, notamment à Dakar et à Bamako. Deux exemples suffiront ici à le montrer. L’un concerne la création du Comité de salut public à Bamako, où des officiers venant du Sahara algérien fraternisent avec ceux du Soudan de l’époque (Mali actuel). Cette collusion n’est pas sans inquiéter les dirigeants soudanais (maliens) qui y voient l’application perverse, mais concrète, de l’OCRS.
L’autre ressortit à l’attitude du général Gustave Mentré qui, à partir de Tananarive, tente d’organiser le putsch. Il aura plus tard des ennuis. « Devenu commandant militaire interarmées du Sahara, il sera condamné à cinq ans de prison avec sursis pour sa complicité dans le putsch d’avril 1961 à Alger 28 » [Chaffard, I, 1967 : 337]. Max Lejeune, caution jacobine de l’Algérie française, ministre de tutelle de l’OCRS, rêve, tout comme Jacques Soustelle, gouverneur d’Algérie, d’une grande politique pour le Sahara français autonome. Le dessein de ce ministre du Sahara fut ironiquement comparé « au rêve du pittoresque héritier Lebaudy, des sucres, qui au début du siècle, voulut se faire proclamer empereur du Sahara » [ibidem, I : 333]. Tout comme il y eut les partisans de l’Algérie française, il y eut ceux d’un Sahara français, d’une Afrique saharienne française : taient-ce les mêmes ?
En définitive, cette ambitieuse organisation résulte d’un compromis entre les trois conceptions défendues par É. Belime, R. Montagne et M. Alduy, à savoir territoire national, département et organisation de l’économie saharienne. C’est une version acceptable d’un Sahara français autonome adapté aux nouvelles circonstances politiques (affirmation de la guerre d’Algérie, indépendances du Niger et du Soudan). « Trois décrets… de juin 1960 redéfinissent clairement les compétences exclusivement économique et sociologique de l’OCRS et nommèrent un délégué général de l’OCRS à la tête de cette organisation. Désormais, les prérogatives politiques et administratives du ministère du Sahara étaient séparées des prérogatives techniques de l’OCRS. » Ceci confirme le caractère politique de l’OCRS initiale. L’Organisation est obligée de s’adapter aux nouvelles réalités politiques d’autant que la République islamique de Mauritanie et la République du Mali ne signèrent jamais les conventions de coopération avec l’OCRS, ce qui affaiblit sensiblement cette dernière : seules les républiques du Niger et du Tchad signèrent des conventions avec l’OCRS réduite ainsi aux étendues sahariennes de ces républiques et aux départements français des Oasis et de la Saoura. Mais, dans les faits, en dehors des quelques réalisations mineures au Sahara nigérien et tchadien, l’OCRS développa exclusivement les départements des Oasis et de la Saoura, qui recelaient d’énormes réserves de pétrole et de gaz et d’autres minerais rapidement exploitables, ce qui n’était pas le cas pour le Sahara nigérien et tchadien. L’Organisation était de facto hiérarchisée et les pays riverains du Sahara relégués à la périphérie du Centre composé par le Sahara algérien, lequel était considéré, à l’époque de son organisation en quatre territoires, comme territoire excentrique pour Alger, d’autant que l’on n’avait pas encore découvert les richesses qu’il recelait.
La transformation d’un espace saharien, morcelé par plusieurs territoires relevant de ministères différents, en un territoire politique unifié représente une plateforme stratégique, susceptible de contrecarrer la diffusion de foyers d’agitation (comme, par exemple, le 15 octobre 1957) suscités par l’extension du panarabisme et du panislamisme vers l’Afrique noire et de lutter contre le trafic d’armes. En effet, selon Pierre Cornet, « le rôle fondamental de cet ensemble stratégique de premier ordre qu’est le Sahara est donc double : à la fois barrière de l’Afrique française de l’Ouest et du Nord-Ouest et plate-forme des opérations en arrière de
fronts à l’échelle planétaire, à la condition que le désert ne soit pas lui-même le théâtre du désordre. À l’est, l’indépendance de la Libye, l’odeur du pétrole, l’appui que les hors-la-loi ont trouvé à travers ou sur son territoire font de la délimitation du domaine de la France dans le Sahara une question d’une brûlante
actualité » [Cornet, 1956 : 226].
Sahara et rébellions touarègues
Le choix de cette longue citation renvoie aux enjeux sur le Sahara depuis les rébellions touarègues dans les septentrions nigériens et maliens au début des années quatre-vingt-dix. En effet, pendant les années de rébellion, l’espace saharien nigérien a été le lieu de bien des trafics (armes, drogue, cigarettes). Il a fait l’objet
récemment de menaces proférées par les Groupes islamistes armés algériens (GIA) sur le rallye automobile Paris-Dakar-Le Caire qui a dû annuler, le 11 janvier 2000, les étapes nigériennes prévues et procéder à un transfert aéroporté en Libye. Il est aussi admis que certains éléments du GIA, surnommés « les Afghans », ont été formés par une agence de contre-espionnage pour lutter contre le communisme Sahara : espace géostratégique et enjeux politiques (Niger) 45 lors de la guerre entre l’Union soviétique et l’Afghanistan. Par delà les controverses engendrées par cette décision qui, selon les concernés, a nui à des intérêts privés et
à l’image de marque du Niger, il convient de rappeler qu’à la fin de l’année 1998, la présence du GIA sur le territoire nigérien avait fait l’objet d’articles de presse. C’est ainsi que l’hebdomadaire Le Républicain, dans les deux premières livraisons du mois de décembre 1998, titrait : « Arrestation dans la communauté arabe. Un imbroglio politico-religieux » et « Démantèlement du GIA au Niger. Zones d’ombre ». Dans ce dernier article, le journaliste s’interroge : « La région de Tamesna – à cheval entre le Mali, l’Algérie et le Niger – est-elle devenue une zone de prédilection des éléments du Groupe islamiste armé – GIA algérien ? » Répondant à la question, il poursuit : « L’opération engagée pour déloger les intégristes algériens et détruire leur base sur le mont Tazerzait où se trouvait également leur grotte a coûté la vie à quatre soldats nigériens dont un officier, le lieutenant Aboubacar Barmou Batouré » [n° 363: 6]. De telles précisions dans les faits sont éloquentes. À propos de ces « zones d’ombres », ce dernier numéro donne des éléments d’information sur la présence de l’armée algérienne en territoire nigérien. Quoi qu’il en soit, il convient de mentionner qu’il s’agit d’éléments présumés GIA. En l’absence de preuves formelles, certains considèrent qu’il peut s’agir d’Arabes armés, issus de Comités de vigilance de Tassara (CVT). Ces comités ont été souvent présentés comme étant une émanation des autorités gouvernementales nigériennes de l’époque visant à contrecarrer la rébellion touarègue (1991-1996).
Alors que la création de l’AOF (16 juin 1895), sous la direction du gouverneur général, répond à la nécessité de coordonner sous une autorité unique la conquête française à l’intérieur du continent africain, l’OCRS procède de la même démarche. Mais il s’agit cette fois d’unifier et de maintenir sous une autorité unique (le délégué général – ministre du Sahara ; le haut commissaire pour l’Union française), la colonisation à l’intérieur du continent africain. En définitive, l’OCRS était en quelque sorte une parade visant à éloigner ou à retarder les menaces que l’évolution politique faisait planer sur l’édifice saharien. C’est alors que la conférence d’Addis Abeba, siège de l’OUA, consacrait l’intangibilité des frontières issues de l’époque coloniale. En fait, les frontières se substituèrent aux limites administratives établies par la France. L’OCRS apparut très rapidement comme une institution à caractère politique. L’évolution de la guerre d’Algérie devait finalement limiter son action aux deux seuls départements sahariens de la Saoura et des Oasis. Elle disparut en 1962, suite à la proclamation de l’indépendance algérienne après huit années de guerre 29.
L’organisme algérien en assura, pour la partie algérienne, la continuité dans certains domaines (ce n’est pas ici le lieu d’en développer les tenants et les aboutissants.) L’OCRS confirme que le général Bugeaud avait, en son temps et du point de vue colonial, correctement envisagé le rôle stratégique du Sahara qu’il considérait comme « la sécurité de l’Algérie » [Panis, 1956 : 54].
Il apparaît au fil de cette étude que si la géographie n’est pas en mesure de circonscrire précisément le Sahara, c’est le politique et les politiques nationale et internationale qui lui donneront des frontières, artificielles bien sûr. Le Sahara, comme tous les autres déserts, se définit par rapport à ses marges. Envisagé comme la plaque tournante de l’Afrique francophone, les exemples avancés et les événements historiques décrits dans cette étude tendent à montrer que le Sahara est avant tout un espace géostratégique, lieu d’enjeux politiques et économiques (« plan de Foucauld », OCRS, constitution récente des États sahariens impulsée par le colonel Kadhafi), autant d’histoires jalonnées d’échecs.
Le Sahara, centre périphérique des enjeux politiques ou périphérie du centre stratégique, est, comme souhaite le montrer l’oxymoron précédent, ambivalent et complexe. Espace hors ou sans frontière, ce sont aussi de vastes étendues vides peuplées de génies (les djinns), de derricks, de dunes, de cailloux, de nomades et de sédentaires : le Sahara se franchit mais il ne se laisse pas domestiquer pour autant. Il reste éclaté sur plusieurs États qui ont négocié et tracé des « frontières passoires».

BIBLIOGRAPHIE
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