ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ

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BIENVENUE AU SAHARA, AIRE DE LIBERTE

"Le désert est beau, ne ment pas, il est propre." Théodore MONOD.



19 juil. 2007

LE DROMADAIRE SUPERSTAR

Nouvel intérêt suscité par le chameau, après les récentes sécheresses
Le chameau est un animal méconnu: on a pris la fâcheuse habitude en Afrique francophone de le nommer chameau alors qu'il s'agit de dromadaire à une bosse, Camelus dromedarius de son nom scientifique. Cet usage est si profondément ancré qu'on ne peut que le perpétuer en signalant l'erreur à chaque fois. Le chameau, ensuite, a longtemps été considéré comme un animal désuet, des zones marginales, lié à une exploitation extensive des milieux arides, et à un mode de traversée du désert rendu inutile par l'existence des véhicules modernes. Le chameau a permis l'épanouissement de grandes civilisations pastorales, celle des Touaregs, des- Maures ou des Bédouins. C'est un animal complet, pouvant rendre des services variés: monture rapide pour les voyageurs et autrefois les guerriers, animal de bât pour le commerce caravanier, ou animal laitier fournissant à ses propriétaires une part importante de leur alimentation. Le chameau est un animal de prestige chez les Touaregs et son élevage est l'objet de soins particuliers. On surveille attentivement les croisements en vue d'obtenir des sujets esthétiquement appréciés et de favoriser, selon les besoins, les capacités de portage, de rapidité ou de production laitière.
Des techniques sont utilisées pour inciter les chamelles ayant perdu leur petit à ne pas retenir leur lait; d'autres méthodes sont mises en œuvre pour éviter les tétées au cours des déplacements et conserver le lait aux hommes pour l'étape du soir ou encore pour sevrer les chamelons.
L'intérêt des pasteurs pour le chameau se manifeste par l'importance du vocabulaire et la précision des termes qui lui sont consacrés. Il a fallu à V. Monteil un petit livre de 132 pages pour publier le vocabulaire maure relatif au chameau, et le Père de Foucauld dans son dictionnaire touareg relève 54 termes désignant l'animal selon son sexe son état (castré ou non), son âge, son pelage, etc., parmi lesquels ne sont pas compris les termes anatomiques.
Le chameau joue un grand rôle dans la vie sociale. Chez les nobles Touaregs la prestation qui légitime le mariage (souvent appelée abusivement en français) et qui est destinée au père de la mariée doit être composée exclusivement de chameaux; donner l'équivalent en bovins ou, pire, en petits ruminants ne peut être le fait que de gens de basse extraction. C'est un animal apprécié autant pour sa beauté que pour les services qu'il rend: la chamelle sert souvent de référence pour décrire une femme aimée:
« Kouka est le mirage de nos vallons,
celle est plus belle que les chamelonnes blanches
dont chacune tète le lait de deux chamelles… »
dit un poète de l'Ahaggar, donnant en exemple des chamelonnes remarquables par leur couleur comme par leur suralimentation qui dénote une richesse certaine de leur 'propriétaire, car rares sont les éleveurs qui peuvent ainsi abandonner la traite de plusieurs chamelles. Parmi les différents laits dont disposent les Touaregs celui de chamelle, mousseux, légèrement salé, passe pour le plus délectable: il donne de la force aux vieillards et aux malades, il favorise la croissance des enfants, il possède un goût toujours apprécié, bien que variable selon les pâturages fréquentés par les animaux. Le chameau de selle ou de bât est connu pour sa résistance: il permet aux caravanes qui vont chercher le sel de Taoudeni (Mali) ou de Bilma (Niger) de traverser des déserts absolus. Il permettait autrefois des razzias lointaines, comme celles qui conduisaient les Regueibat de la frontière algéro-marocaine aux rives du Niger, ou les Touaregs Kel Ahaggar jusque dans le sud marocain..
Si les razzias ont cessé depuis de longues années, les caravanes du sel se sont maintenues jusqu’à nos jours. Leurs effectifs n’ont cessé de croître jusqu’il y a environ 25 à 30 ans: en 1953’28 518 chameaux participaient à la caravane de Bilma (Niger); en 1958, 40000 à celle de Taoudeni (Mali). Si les caravanes ne sont plus si importantes aujourd’hui, elles n’ont pas cessé, et les commerçants trouvent encore un profit à ces échanges, pour autant qu’ils ne comptabilisent pas le temps dans le calcul de leurs revenus: le sel saharien est toujours apprécié dans les marchés du sud.
Contrairement à une idée souvent admise, l’endurance du chameau à la soif n’est pas due à la constitution de réserves avant l’effort. Ses capacités exceptionnelles ont suscité la curiosité de nombreux chercheurs. Des études ont montré que le chameau pouvait supporter de très importantes pertes en eau, allant jusqu’à 27% du poids de son corps, sans modification de la composition de son plasma sanguin: de telles conditions provoqueraient une déshydratation mortelle chez les autres animaux. Après un effort prolongé, le chameau peut absorber d’énormes quantités d’eau, 180 litres ingérés en deux fois après un long voyage et plus généralement 30% de son poids: l’animal répare donc ses pertes. Capable d’exploits extraordinaires, le chameau doit cependant être ménagé, en lui évitant les excès de charge. Après l’effort, il devra rester de longs mois au pâturage.
Au cours des sécheresses récentes (1969- 73 en particulier), la mortalité du troupeau ovin et bovin fut très supérieure à celle des camelins, qui ont mieux résisté et montré leur meilleur adaptation aux zones arides affrontées au retour périodique de périodes sèches. Utilisant avec un égal bonheur les pâturages arborés et herbacés, il est apparu que le chameau en milieu saharien comme en milieu sahélo-soudanais portait un préjudice plus léger au couvert végétal que les autres espèces animales. Tout en rendant des services éminents, son lait fournit une part importante de l’alimentation des nomades. Sa capacité de charge est utilisée non seulement par les caravanes sahariennes, mais aussi pour les transports à courtes distances autour des villes et des marchés méridionaux. Dès lors de nombreuses études et des bibliographies très complètes ont été publiées, des recherches menées sur la production laitière, sur l’écoIogie, sur le comportement et l’élevage.
Le chameau lié au souvenir des caravanes ou des méharistes suscite un nouvel intérêt auprès des organismes internationaux, comme des planificateurs. Il connaît aujourd’hui une véritable réhabilitation. E. Bernus
Bibliographie sommaire
Foucauld, Père Ch. de: Dictionnaire touareg français, Paris 1951/52.
Gaulthier-Pikers, H., and Dagg, A.I.: The Camel, The University of Chicago Press, 1981.
Richard, D.: Bibliographie sur le dromadaire et le chameau, I.E.M.V.T., Maisons-Alfort 1980.
Schmidt-Nielsen, K.: Desert Animals, Clarendon Press, Oxford 1964.
Wilson, R.T., and Wilson, M.P.: Research on the Camel, Camelus dromedarius, ILCA, BamakoMali 1982.
Wilson, R.T.: The Camel, Longman Group, 1984.
Yagil, R.: Camels and CamelMilk, Animal Production and Health, paper No 26, FAO, Rome 1982.

DESERT POUR CAID

Français et Américains côte à côte à l'Ecole du désert
LE MONDE 18.07.07
C'est le dernier bivouac. Les soldats sont partis il y a dix jours de Djibouti. Depuis, ils marchent, de nuit, dans l'une des régions les plus chaudes et les plus inhospitalières du monde. Le Centre d'aguerrissement et d'instruction au désert de Djibouti (Caidd) est une école nomade, sans domicile fixe et sans abri, unique en son genre, qui exige de chaque homme un dépassement physique.
"Ce n'est pas un stage commando, rectifie le colonel Eric Bucquet, chef de corps du 5e régiment interarmes d'outre-mer (Riaom), mais nous voulons que les gens apprennent à survivre dans le désert." Depuis sa création en 1997, l'Ecole du désert a décerné 6 790 brevets à des soldats de nombreuses unités françaises et étrangères. C'est la quatrième fois qu'une section américaine participe au stage. Sur 30 Américains, on compte 15 marines et 15 soldats de l'armée de terre, également éreintés. Il existe en Californie une "Ecole de la jungle". Mais de l'avis du sergent-chef Rudy Diaz, des marines, "ce n'est pas comparable en termes de techniques de survie." Les Américains, tous volontaires, ne regrettent pas l'expérience. Celle-ci se décompose en deux modules, "acclimatement" et "aguerrissement", de cinq jours chacun, ponctués par un "module combat" de huit jours. Les 140 soldats marchent une vingtaine de kilomètres chaque nuit dans un terrain rocailleux, en se guidant aux étoiles et au GPS, arme à la main. Ils sont suivis par une caravane de 44 chameaux, qui portent l'eau et les sacs, et quelque 90 cabris. C'est l'essentiel de leur nourriture, avec riz, pâtes, piment et concentré de tomates. Chaque jour, plusieurs cabris sont sacrifiés selon "la méthode Afar", et cuits sur la cendre. Pour des Américains, cela a un côté un peu rustique : "Nous n'avons pas l'habitude de nous déplacer avec aussi peu de moyens."
Le plus difficile ? "La barrière de la langue avec les Français, la manière de préparer la nourriture et l'eau rationnée", commente Rudy Diaz. Mais tout est relatif : "C'est dur, mais moins qu'en Irak, parce qu'il n'y a pas le stress de la guerre", ajoute le sergent-chef des marines. Dix des 150 stagiaires ont dû cependant déclarer forfait : deux à la suite d'accidents, un pour gastrite aiguë, un pour une double piqûre de scorpion, les autres à la suite de coups de chaleur. L'Ecole du désert offre aux troupes françaises et américaines de Djibouti l'occasion de se côtoyer et de s'apprécier. A la lumière de l'expérience, les 11 instructeurs du Caidd se sont aperçus qu'Américains et Français ont des attitudes sensiblement différentes au combat : "Les premiers ont une manière plus brutale d'atteindre le but, les seconds tiennent davantage compte de l'environnement dans lequel ils évoluent, explique le capitaine Pierre Biclet. Les Américains sont amenés à faire usage de leur arme dès qu'ils se sentent menacés, alors que, pour nous, il faut que la menace soit directe et avérée."

18 juil. 2007

Edmond Bernus, géographe des Touareg
Directeur de recherche émérite à l'IRD (ex-Orstom), Edmond Bernus (1929-2004) était le géographe des Touaregs et l'un des meilleurs spécialistes de ce peuple. C'est à la fin des années 1950, au cours d’une enquête sur de jeunes immigrés à Abidjan, qu’Edmond Bernus rencontre, pour la première fois, les Touaregs. En 1962, il commence ses recherches sur ce peuple en participant à un inventaire des populations du Niger, qui le conduit à établir un panorama d’une société complexe et très hiérarchisée. Ceci ne lui permet cependant pas de cerner la richesse culturelle des différents groupes sociaux qui la composent. Edmond Bernus s’engage alors dans des études plus approfondies sur les Illabakan, dont il suit la nomadisation d’été et partage la vie dans les campements. La vocation pastorale de ce groupe l’amène à s'intéresser aux ressources en eau, en pâturages et à l'élevage. Cette intégration lui permet de saisir l'univers des Touaregs dans ses plus infimes détails, au-delà même du champ de la géographie humaine. Il étudie leur représentation du monde, leurs traditions orales, leurs jeux et devinettes, leurs systèmes d’alliances et de parenté, et les relations qu’ils entretiennent avec des populations voisines très différentes.
L’un des traits marquants d'Edmond Bernus est un souci constant de transmettre son savoir ; il écrit des livres destinés au grand public, il réalise également des courts-métrages et collabore avec des photographes de renom. Il est lui-même photographe, amateur mais passionné. La photographie est pour lui un outil de travail aussi utile que le carnet de terrain ou le magnétophone. Au fil du temps, elle s’affirme comme un véritable moyen d'expression d’où émane toute son affection pour un peuple qui avait su si bien l'adopter. En témoigne cette exposition issue d'un fonds unique de plus de 6 000 documents.

FEMMES SAHARIENNES

Autour des femmes nomades du Sahara, par Pierre Bonte
LE MONDE 18.07.07 13h46
L'un des traits qui caractérisent l'adaptation des nomades à la rude vie dans les déserts est la mobilité. Au Sahara où j'ai mené mes recherches d'ethnologue, ils se déplacent de pâturage en pâturage, de point d'eau en point d'eau pour satisfaire les besoins de leurs animaux, chameaux, vaches, moutons ou chèvres qui ne pourraient survivre dans ce milieu difficile sans l'intervention de l'homme. La tente, cet abri mobile qu'ils transportent lors de leurs déplacements est l'emblème de leur mode de vie, artefact complexe malgré la simplicité apparente de sa construction.
La tente, comme le constatent les adeptes contemporains du camping, est composée de deux ensembles : l'armature et le vélum, la toile dirions-nous. L'armature des tentes sahariennes est composée de bois plus ou moins légers, plus ou moins ornementés, selon les types différenciés de vélum. Le lourd vélum de cuirs assemblés des Touaregs occidentaux, reposant sur de larges piquets ouvragés, s'oppose à la couverture végétale faite de nattes ligaturées sur un fin lacis de bois de la tente des Touaregs orientaux.
La "tente noire" des nomades de Mauritanie faite d'étroites bandes tissées de poils de chameaux et de chèvres et cousues pour être dressées sur deux longs piquets de bois disposés en V est une solution intermédiaire. Le volume, le poids, influent sur l'ampleur et la rapidité les déplacements, sélectionnent les animaux de bât utilisés : ânes, boeufs porteurs, chameaux...
La tente du grand nomade sera plus légère et plus petite. Les tentes des notables peuvent mesurer une dizaine de mètres et sont pourvues d'un mobilier riche et diversifié qui requiert de nombreux animaux de transport, limitant la mobilité.
Quelle que soit la diversité des techniques, des formes et des tailles, les tentes sahariennes s'inscrivent dans un univers social et symbolique qui présente des traits comparables, étroitement associé aux femmes et aux valeurs du monde féminin.
La tente est l'unité sociale première. Constituée lors du mariage, très généralement monogame, elle est apportée en dot par la femme qui restera responsable de sa confection et de son entretien : cuirs, nattes ou tissus sont d'ailleurs fabriqués par elle, qui en est seule propriétaire. Dans le dialecte arabe mauritanien, tente et famille sont significativement désignées du même terme, khayma, qui rappelle la place centrale des femmes dans ce monde saharien au-delà des distinctions de langue et de culture, place qui les distingue, malgré leur commune appartenance à l'islam, de leurs soeurs maghrébines ou soudanaises.
La tente ne peut remplir ses fonctions qu'organisée autour d'une figure féminine. Chez les Maures, en cas d'absence de l'épouse, qui visitait régulièrement ses parents, la tente était abattue ou restait inoccupée, le mari se réfugiait dans une tente voisine ou sous un arbre. Il eût été honteux, ridicule et à vrai dire impensable qu'il occupe l'espace féminin hors de cette présence tutélaire. Une place lui est certes réservée, la partie droite de la façade qu'un mur invisible sépare de la partie gauche occupée par la femme et ses enfants en bas âge. Là sont serrés les provisions et objets précieux, rappelant le rôle de redistribution de la maîtresse des lieux. Les membres masculins de la famille et les visiteurs s'installent dans la partie droite, selon un ordre implicite mais toujours respecté tenant compte de l'âge et du statut.
Les aléas de la vie nomade dans le désert saharien aboutissent à ce que souvent les femmes occupent seules les lieux, les hommes étant requis durant de longues périodes par les tâches pastorales, l'abreuvoir, la recherche des animaux égarés, ou par les caravanes d'approvisionnement.
La tente n'en est pas pour autant fermée aux étrangers qui y reçoivent l'hospitalité, source d'honneur pour qui reçoit. "La femme est la ceinture du serwal (pantalon) de l'homme", énonce le proverbe pour souligner qu'elle est garante de la réputation du chef de famille. A cet égard, la réserve le dispute à la séduction, l'expression codée du corps et de la parole, savante ou poétique, apparaissant comme la manifestation d'une esthétique féminine qui avait frappé les voyageurs musulmans ou européens et que l'on retrouve de nos jours dans la vie sociale de la capitale, Nouakchott.
Au-delà de ces fonctionnalités qui rendent compte du rôle indispensable des femmes nomades, le monde de la tente met en scène des valeurs féminines essentielles. Elle est l'image microcosmique de l'univers chez les Touaregs matrilinéaires, dont l'ordre social s'organise à partir d'ancêtres féminines et de la transmission non au fils mais au fils de la soeur ; l'image évocatrice du corps féminin dans les représentations des Maures patrilinéaires.
Dans l'un et l'autre cas, la tente s'inscrit dans les directions cardinales qui ordonnent l'espace. Si les termes employés sont fixes, ils désignent cependant, en fonction de la localisation de la tente sur le vaste territoire parcouru, des directions différentes. Point de référence stable, la tente définit ainsi les orientations des parcours "rayonnants" des nomades dans l'espace où ils s'inscrivent.
Fragile ancrage humain dans un espace désertique difficile et dangereux, la tente s'oppose au monde qui l'environne, lourd de dangers matériels mais aussi et surtout surnaturels : aux portes de la tente commence le monde des esprits, des djinns, "ceux du vide" en dialecte arabe saharien, les kel essuf des Touaregs. Ce monde est aussi celui des hommes condamnés à l'affronter au risque de folie ou de mort, dont le seul refuge stable est la tente de la mère puis de l'épouse. Lieu d'asile à l'instar de nos cathédrales : qui saisit le piquet de la tente bénéficie de la protection de celui qui l'habite, quels que soient les torts qu'il ait pu commettre. Incorporé au monde féminin, il relève des valeurs sacrées (harîm) que partage l'espace inaliénable (maharîm) de la tente et de son environnement immédiat.
Le monde de la tente et celui du vide, de l'essuf, ne sont pas cependant imperméables. Les attaques du surnaturel sont toujours possibles, redoutées en particulier par l'arrière de la tente, espace intermédiaire où sont rejetés les déchets et qui n'est pas parcouru aussi intensément. De là peuvent surgir les djinns qui sont particulièrement dangereux pour la femme, et pour son enfant, durant la période liminaire de quarante jours, qui suit la naissance. Bardée d'amulettes, munie d'un miroir et d'un couteau qui éloignent les esprits, l'accouchée quitte alors l'espace féminin de la tente pour s'installer dans la partie masculine afin de tromper les êtres malfaisants qui la menacent.
Immobile dans l'espace immuable de cette tente déplacée de lieux en lieux, immobilité hiératisée du fait de l'engraissement qui lui est imposé au seuil de l'adolescence, avant qu'elle n'entre dans sa propre tente, la femme saharienne nomade incarne ainsi la permanence culturelle, un principe d'ordre social et de protection que les Berbères touaregs ont inscrit dans leur système social matrilinéaire. L'islamisation de ces populations sahariennes et l'arabisation d'une partie d'entre elles n'ont pas effacé ces valeurs millénaires qui font leur mystère et leur singularité.
Pierre Bonte, anthropologue, est directeur de recherche au CNRS, Laboratoire d'anthropologie sociale, Paris.

Sahel : lutte anti-terroriste américaine
Dans le cadre de leur lutte contre le terrorisme, les Etats-Unis ont élargi leur champ de lutte anti-terroriste avec la creation d’un commandement militaire special pour l’Afrique.
Analyse avec Jean-Francois Daguzan, Professeur associé à l'Université de Paris II et maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique.
- Dans quel cadre s’inscrit la présence américaine dans le Sahel ?
C’est la concrétisation d’une préoccupation américaine qui se fait jour après les événements du 11 septembre 2001. Les Etats-Unis considèrent que, parmi les zones grises susceptibles d’abriter les activités d’Al-Qaeda, figure l’Afrique sahélienne, réceptacle privilégie, au même titre que de l’Asie du Sud-est ou la Somalie, si l’on parle de la Corne de l’Afrique. A partir de cette constatation, les Etats-Unis ont décidé d’investir d’abord financièrement puis militairement en finançant la formation de forces spéciales, de groupes d’intervention dans un certain nombre de pays du Sahel, au premier chef la Mauritanie mais également le Niger, le Mali et dans une coopération étroite avec l’Algérie. L’objectif est de quadriller cet espace saharien afin d’empêcher l’émergence de groupes islamistes ou de groupes qui abriteraient des djihadistes venant d’autres pays.
- Concrètement, quelle est l’origine de cette initiative ?
Au départ, cette initiative s’appelait la PSI, la « Pan Sahel Initiative », et on peut dire qu’elle s’est cristallisée par la création, il y a quelques mois, d’un commandement spécifique pour l’Afrique, au même titre que celui pour l’Asie centrale et du Moyen-Orient, ou les autres grands commandements militaires américains.
- Les craintes américaines sont-elles justifiées ? Y a-t-il un vrai risque de contagion « al-quaidiste » dans le Sahel africain ?
Oui, il y a des raisons de s’inquiéter mais la question est de connaître l’ampleur de la menace. Le GSPC a sévi dans cette zone, on se rappelle de l’enlèvement de touristes allemands il y quelques années et de l’arrestation du chef du GSPC de l’époque, Abderazak El Para. Donc il y a effectivement des mouvements islamistes qui existent : est-ce qu’ils méritent un déploiement de forces pareil ? C’est la question qu’il faudrait poser… Ou alors est-ce qu’il n’y a pas le risque finalement que la fonction crée l’organe et que le fait de se focaliser ainsi sur l’Afrique sahélienne ne va pas créer un nouveau champ de bataille où les djihadistes iront affronter les Etats-Unis et leurs alliés ? C’est un peu à double tranchant. Disons qu’il y a une part de réalité dans cette affaire qu’il ne faudrait pas quand même pas surévaluer. Il ne faudrait pas non plus confondre avec les groupes autonomistes ou indépendantistes Touaregs qui eux luttent contre certains des pouvoirs en place.
- Est-ce qu’il est possible de quantifier cette présence américaine ? Et de quelle forme est-elle : ce sont des instructeurs militaires qui sont sur place ? Des soldats ?
Il y a surtout des conseillers, de plus en plus nombreux. Mais cela prend également la forme d’un financement des armées et de la fourniture de matériel, notamment en matière de surveillance des frontières ou des moyens de poursuites dans le désert.
- Vous voulez dire que les armées mauritanienne, malienne et nigérienne ont été dotées de moyens américains ?
Alors surtout en Mauritanie, c’est une montée en puissance. Au Niger, cela commence. L’objectif est d’arriver finalement à essayer d’harmoniser tout ca avec, le cas échéant, une coopération libyenne, car il ne faut pas oublier que la Lybie s’est rapprochée des Etats-Unis.
Propos recueillis par Rinaldo Depagne BBC Afrique

17 juil. 2007

Paix et éducation en tête des priorités des communautés pastorales
ISIOLO, 11 juillet 2007 (IRIN) - Pour les communautés pastorales en Afrique, vivre en paix et garantir à leurs enfants l’accès à un système d’éducation adapté à leur style de vie nomade sont des préoccupations majeures, ont dit le 9 juillet leurs représentants lors d’une rencontre organisée à Isiolo, au Kenya. « La question du programme scolaire est importante pour comprendre [ces communautés] », a dit Ali Wario, conseiller pour les programmes spéciaux auprès de la présidence kényane. « Imaginez de prendre beaucoup de temps pour enseigner à un enfant à Mandera [dans le nord du Kenya] comment planter des haricots alors que cet enfant pourrait apprendre à tanner le cuir, étant donné que c’est la ressource disponible. » Lors de l’inauguration de l’atelier de trois jours à Isiolo qui a réunit plus de 70 participants, M. Wario a souligné que les enfants dans les zones pastorales du Kenya ne manquaient pas seulement d’un accès à l’éducation, mais même lorsque celui-ci était possible, les programmes étaient souvent peu adaptés au style de vie des communautés nomades. « Nous devons avoir des écoles mobiles dans les zones pastorales si nous voulons que les enfants profitent du système d’éducation », a-t-il plaidé. Au-delà de l’éducation, a-t-il ajouté, les communautés pastorales manquent aussi d’accès aux marchés à bestiaux, à la propriété foncière et aux systèmes de baux pour maintenir leur style de vie. Ils ont également des difficultés à accéder au crédit auprès des institutions financières, dans la mesure où le bétail n’est généralement pas considéré par ces institutions comme une garantie pour l’obtention d’un prêt. L’atelier d’Isiolo était organisé par le département de l’Economie rurale et de l’agriculture de l’Union africaine (UA), le bureau interafricain de l’UA pour les ressources animales (IBAR), et la Pastoralist Communication initiative du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires. Cet atelier, le premier organisé dans le but de poser des bases permettant d’élaborer une politique pastorale en Afrique, a réuni des participants venus de 15 pays du continent, de même que des décideurs politiques et des représentants des Nations Unies et d’autres organisations internationales. Parmi les sujets en discussion figurent la reconnaissance des communautés pastorales dans les politiques nationales, les relations entre les éleveurs et les agriculteurs, l’accès aux services de base, la vulnérabilité face aux catastrophes naturelles, la parité des genres, de même que la promotion du développement de l’élevage. « L’idée de cet atelier est de s’assurer que le schéma politique qui finira par émerger sera complet », a dit Modibo Traoré, directeur de l’IBAR. « C’est la toute première étape dans ce processus. A la fin, nous espérons qu’il sera possible d’enregistrer quelques succès sur lesquels nous pourrons nous fonder pour formuler une politique pastorale ».
Eviter les conflits entre communautésUn sommet des chefs d’Etat de l’Union africaine, prévu en 2008, discutera du projet de politique qui découlera de ce processus, a expliqué M. Traoré. D’autres ateliers se tiendront, impliquant davantage de personnes concernées par le sujet, notamment des représentants des agriculteurs, a-t-il précisé. La majorité des conflits dans les zones pastorales en Afrique est due à des accrochages entre communautés d’éleveurs et d’agriculteurs sur les questions de l’accès aux ressources comme l’eau et les terres pour les pâturages. Un éleveur du Soudan, Haroun el-Tayeb Haroun, a insisté sur le fait que pour sa communauté, la paix était la question la plus importante. « Nous voulons que la paix soit une réalité au Soudan », a-t-il dit. « Souvent, un conflit dans de nombreuses parties du pays revient à un conflit entre éleveurs et agriculteurs. S’il y avait la paix, les [communautés pastorales] ne seraient pas aussi marginalisées qu’elles le sont aujourd’hui. » M. Haroun, un membre de l’Union pastorale soudanaise, a émis l’espoir que l’atelier puisse aider les communautés pastorales à obtenir une plus grande reconnaissance et davantage de visibilité sur le continent. « L’atelier reflète bon nombre des problèmes auxquels l’Afrique est confrontée », a-t-il analysé. « Nous espérons que le processus que nous avons lancé aujourd’hui [lors de l’atelier] nous aidera à trouver des solutions à ces problèmes, particulièrement ceux auxquels sont confrontées les communautés pastorales ».

AIDE MAUDITE?

SAHEL: Organisations humanitaires, une partie du problème - ONG
DAKAR, 12 juillet 2007 (IRIN)
Selon un rapport choc rédigé conjointement par 10 organisations non gouvernementales (ONG) et publié mercredi à Londres, l’inadéquation des politiques pour le développement est en partie responsable de la persistance de la pauvreté dans la région du Sahel. Le rapport, intitulé « Derrière la sécheresse » et porté par un réseau d’ONG internationales influentes, qui inclue la Croix-Rouge anglaise, CARE international, Save the children et Action contre la faim, rompt avec l’image généralement positive du travail des organisations humanitaires en affirmant que les projets financés par les bailleurs de fonds pour la région sont souvent basés « sur des analyses superficielles » qui ignorent les réalités. « [Les projets d’assistance pour le Sahel] sont pour la plupart construits sur des idées pour le développement venues de l’extérieur » et la majorité des programmes des organisations d’aide au développent s’établissent « sur les bases de leurs propres priorités et leur propre vision » des choses, indique le rapport. Lors de l’élaboration des projets, le point de vue des acteurs locaux est généralement occulté parce qu’il est « imprévisible ». Une fois que des projets sont en place, les organisations d’aide les contrôlent de manière « restreinte et inflexible », de sorte qu’elles s’attèlent plus à se faire bien voir des donateurs plutôt que d’apporter de vraies améliorations à la vie des gens, affirme le document. « Ce rapport n’est pas seulement une demande pour plus d’argent, c’est un rapport pour une augmentation et une amélioration de la qualité de l’aide », a indiqué Vanessa Rubin, conseillère pour la faim en Afrique à Care international. Ce rapport est le dernier d’une lignée de critiques cuisantes sur les pratiques établies en matière d’aide pour le Sahel depuis deux ans, émanant tant du secteur des ONG que de la Banque Mondiale et de différentes organisations des Nations Unies.
Un système de financement déconnecté Le rapport insiste sur le paradoxe qui existe entre le fait que les donateurs et les organisations humanitaires reconnaissent que les problèmes du Sahel doivent être traités à long terme, mais la plupart des projets ne portent que sur une ou deux années. Même quand les projets sont prolongés, ils sont encore « de loin trop courts pour provoquer les changements qu’ils visent », a indiqué le rapport. Les donateurs réclament des résultats annuels, même lorsque cela n’est pas réaliste. Plus spécialement, le rapport affirme que la pression des donateurs conduit les organisations humanitaires à se focaliser beaucoup trop sur l’évaluation de la production de denrées alimentaires de base bourratives mais à faible valeur nutritionnelle, comme le millet ou le sorgho, et à ignorer les problèmes économiques de base tel que s’interroger si gens peuvent se permettre de les acheter. « La sécurité alimentaire est trop facilement considérée comme un problème technique, mais en réalité, elle est profondément ancrée dans des problèmes politiques…qui mêlent intérêt et pouvoir », dit le document. Depuis plus de 15 ans, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance souligne l’importance de la nutrition pour la survie des enfants, pourtant cela est souvent ignoré dans la conception des programmes d’aide, a indiqué le rapport. L’Agence américaine d’aide gouvernementale USAID est particulièrement montrée du doigt, avoir entrepris ce que le rapport appelle des politiques « risquées » qui comprennent le déversement sur le continent de milliers de tonnes de denrées alimentaires provenant des surplus américains. Le rapport affirme que Care va cesser d’accepter la nourriture d’USAID pour des raisons « idéologiques et pratiques ».
Une contradiction « choquante » Le rapport s’intéresse aussi au laborieux et long débat politique qui consiste à savoir si les niveaux très élevés de malnutrition au Sahel doivent être considérés et traités comme une urgence ou uniquement comme une question de « sous-développement ». Cette distinction a en effet des implications importantes pour les donateurs, afin de déterminer quels types d’organisations et de projets ils souhaitent financer. Les organisations d’urgence qui se sont précipitées au Niger en 2005 suite à une vague de publicité concernant la malnutrition des enfants, se plaignent d’être désormais utilisées comme « des sapeurs-pompiers pour le sous-développement », car les niveaux alarmants de malnutrition, les décès infantiles ainsi que les problèmes de santé des enfants sont en fait la norme et non pas l’exception, note le document. Pendant ce temps, les organisations de développement ont argumenté que c’est le développement national qui est une réelle priorité et accusent l’enthousiasme naïf des organisations d’aide d’urgence de compromettre les relations qu’elles entretiennent de longue date avec les gouvernements de ces régions. Le rapport des ONG estime qu’il existe un antagonisme « choquant » entre les travailleurs du développement et les travailleurs humanitaires au Niger et que cette division est un obstacle à la réussite des initiatives pour le développement »

NOMADISME EN QUESTION

Le pastoralisme peut-il survivre au 21e siècle ? (IRIN 17/07/2007)
Le pastoralisme est menacé par le changement climatique, l’évolution des marchés mondiaux et l’accroissement de la concurrence pour l’obtention des terres et autres ressources naturelles – même s’il génère encore d’importants revenus dans les régions où il n’est pas possible d’avoir recours à l’agriculture conventionnelle.Ceux qui croient que le pastoralisme – qui consiste principalement à élever du bétail sur des terres arides et semi-arides (TASA) – peut perdurer au 21e siècle soutiennent qu’une urbanisation accrue se traduira par une plus forte demande en produits d’élevage – et donc, par un rôle plus important pour les éleveurs. Ceux qui ne considèrent pas le pastoralisme comme un style de vie viable à long terme affirment au contraire que la mondialisation, l’accroissement de la concurrence pour l’obtention des ressources terrestres engendré par la croissance démographique, ainsi que les facteurs climatiques, tels que la désertification et les périodes de sécheresse prolongées dans les régions TASA, compromettent sa survie. Quoi qu’il en soit, au moins 40 pour cent du territoire africain sont consacrés au pastoralisme, un taux qui varie sensiblement d’un pays à l’autre. Au Kenya, par exemple, selon les statistiques officielles, les régions pastorales occupent au moins 80 pour cent du territoire, abritent quelque 10 millions d’habitants et concentrent 90 pour cent de la faune du pays.
Un environnement hostileIl ne fait aucun doute que les populations pastorales vivent aussi dans les environnements les plus fragiles et les plus hostiles d’Afrique, leur existence se caractérisant souvent par une très grande mobilité, au mépris des frontières officielles.Dans de nombreux pays d’Afrique, les nouvelles politiques en faveur des éleveurs n’ont pas toujours été couronnées de succès. Les investissements dans les infrastructures, l’éducation, la santé et d’autres services vitaux pour les populations pastorales sont relativement faibles, ce qui se solde par une tendance à la dépendance envers les secours d’urgence et ne permet pas de traiter les causes profondes de la détresse des éleveurs. Selon les experts en pastoralisme de l’Union africaine et des Nations Unies, il est essentiel de réduire la pauvreté des populations pastorales si l’on veut atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), étant donné que les éleveurs représentent une grande partie de la population de nombreux pays d’Afrique. Des représentants des populations pastorales de 15 pays d’Afrique, qui se sont rencontrés les 9-11 juillet derniers dans la ville d’Isiolo, dans l’est du Kenya, ont débattu du problème de l’avenir du pastoralisme en Afrique au cours d’un atelier visant à préparer le terrain pour l’élaboration d’une politique pastorale cadre à l’échelle continentale. Cet atelier, ainsi qu’une série d’autres ateliers prévus, aboutiront peut-être à l’adoption d’une politique africaine en matière de pastoralisme, au cours d’un sommet des chefs d’état des pays membres de l’UA, l’année prochaine.
Une politique en matière de pastoralisme Les questions clés soulevées au cours des débats concernaient la gouvernance, les terres, l’éducation, les marchés et les services financiers, les conflits, le risque de pauvreté et la vulnérabilité à la pauvreté. Les participants ont également abordé la question de la « dimension biologique », notamment les ressources en alimentation animale et les ressources génétiques animales. Selon Daoud Tari Abkula, un conseiller en pastoralisme du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires – Initiative de communication pastorale (OCHA-ICP), aucun autre système d’utilisation des sols n’est possible dans les régions TASA. « Je ne pense pas que le pastoralisme disparaîtra ; ce que nous devons faire, c’est développer davantage les compétences actuelles des éleveurs », a-t-il estimé. « Au cours des 20 prochaines années, l’Afrique connaîtra une urbanisation rapide, qui va accroître la demande en produits d’élevage ». Selon M. Abkula, certaines conséquences négatives du réchauffement climatique ont profité aux populations pastorales ; il a notamment cité l’exemple des crues importantes qui ont eu lieu fin 2006 dans le nord du Kenya et dans les pays voisins de la Corne de l’Afrique. « Ces pluies, d’une durée sans précédent et qui ont parfois provoqué des inondations, étaient un mal pour un bien pour les populations pastorales car elles ont réapprovisionné nos réservoirs d’eau et ont déposé les limons qui manquaient cruellement à nos pâturages », a-t-il déclaré. « Le changement climatique ne serait donc pas toujours nuisible ».
Idées reçues sur le pastoralisme M. Abkula a expliqué qu’OCHA-ICP facilitait le partage des expériences entre les éleveurs et d’autres parties, pour démystifier le pastoralisme et favoriser le développement durable du bétail. « Ce n’est pas que certaines personnes détestent le pastoralisme, c’est juste qu’elles ne le comprennent pas », a indiqué M. Abkula. « Chaque activité a des aspects positifs et négatifs ; malheureusement, peu de personnes connaissent les aspects positifs du pastoralisme ». « Le pastoralisme, ce n’est pas uniquement un animal [l’être humain] qui en suit d’autres [le bétail] ; les gens doivent savoir que l’éleveur est un héros qui a surmonté des conditions naturelles difficiles pour s’assurer un moyen de subsistance durable », a expliqué Ali Wario, Secrétaire d’état auprès du ministère kenyan en charge des Programmes spéciaux à la Présidence.Une grande partie des terres que l’on trouve dans les régions pastorales n’est pas adaptée aux cultures ; dès lors, le bétail constitue la planche de salut des populations pastorales d’Afrique, puisqu’il est une source d’alimentation et de revenus, une ressource et un moyen de transport, et qu’il permet aussi de pourvoir à d’autres besoins socioculturels. Un document de synthèse élaboré par l’UA et OCHA-ICP sur le politique cadre continentale présente plusieurs statistiques compilées en 2005 par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ; selon ces statistiques, le continent compterait 235 millions de bovins, 472 millions d’ovins, 21 millions de porcins et 1,3 milliard de têtes de volaille, d’une valeur totale estimée à 65 milliards de dollars. Le document d’information, qui repose sur les statistiques de 2005, indique que la moitié des 314 millions de pauvres qui survivent avec moins d’un dollar par jour en Afrique dépendent en grande partie du bétail pour subvenir à leurs besoins ; 80 pour cent d’entre eux vivent dans des régions pastorales. « Ces personnes ne bénéficient pas d’un accès suffisant à l’eau et à des pâturages pour leur bétail et ont souvent du mal à vendre leur bétail pour acheter d’autres produits vivriers de base », peut-on lire dans le document. « Elles sont occasionnellement confrontées à la famine, à la maladie, et à des taux élevés de pauvreté ». Les populations pastorales des quatre coins de l’Afrique restent en grande partie marginalisées parce qu’elles vivent dans des régions reculées, loin des centres politiques et économiques. Elles continuent d’être exclues des processus de prise de décisions qui influent sur leurs moyens de subsistance ; et par là même, elles restent vulnérables à la sécheresse, à la famine, aux conflits civils et aux problèmes écologiques. Pour Pascal Corbe, conseiller en communication du Bureau interafricain de l’UA pour les ressources animales (IBAR), les mesures prises en faveur du développement pastoral doivent se fonder sur des idées innovatrices en matière de gestion durable des ressources naturelles, de bonne gouvernance et d’intégration des moyens de subsistance aux opportunités des marchés en expansion. L’UA soutient les efforts déployés en vue de l’élaboration d’une politique pastorale cadre à l’échelle du continent, par le truchement de son Département d’économie rurale et d’agriculture, et de l’IBAR. Le mandat de l’UA englobe la promotion des politiques et stratégies visant à développer les économiques rurales et à améliorer les moyens de subsistance en augmentant la productivité agricole, en renforçant la sécurité alimentaire et en s’efforçant d’assurer l’utilisation et la gestion durables des ressources naturelles de l’Afrique. L’UA travaille en collaboration avec des organisations pastorales établies en Afrique ainsi qu’avec OCHA-PCI, en vue d’élaborer une politique cadre. Les progrès escomptés Une fois mise en place, cette politique servira de ligne directrice et de cadre pratique pour atteindre divers objectifs de développement dans les régions pastorales. En outre, une telle politique réunirait les efforts déployés collectivement en vue de définir des principes, des directrices et des mesures pratiques, et notamment ceux des communautés pastorales. Cela permettrait de prendre en compte les besoins des populations pastorales dans le cadre de la politique nationale et des programmes de planification. Cette politique permettrait également de fournir une base cohérente aux accords interétatiques et continentaux visant à promouvoir le développement pastoral et à définir les stratégies pratiques destinées à améliorer la capacité des sociétés pastorales à gérer l’extrême variabilité environnementale et à réduire ainsi leur vulnérabilité aux chocs climatiques et aux conflits. Pour Ahunna Eziakonwa, directrice de la section Afrique II d’OCHA, à New York, c’est parce que le pastoralisme reste particulièrement mal compris qu’OCHA-ICP s’efforce de convaincre les gouvernements africains de s’engager à prendre des mesures pour promouvoir cette pratique. « Nous avons adopté une approche intégrée au pastoralisme – approche qui englobe à la fois les aspects politiques et financiers », a-t-elle expliqué. « Nous privilégions l’approche durable à long terme, plutôt que les mesures d’urgence ». Selon elle, d’amples débats, de vastes dialogues et un plaidoyer soutenu sont nécessaires pour que le pastoralisme soit compris, même par les gouvernements. « Les éleveurs ne vivent pas dans le vide ; ils interagissent avec les autres communautés », a-t-elle affirmé. « Les éleveurs disent qu’ils ne sont pas imperméables au changement, nous devons simplement rendre le pastoralisme plus viable ».

16 juil. 2007

L'eau est un droit

ENTRTIEN AVEC HAMA ARBA DIALLO, Secrétaire exécutif sortant de la Convention des Nations Unies pour combattre la désertification (UNCCD),
L'eau est un droit, non une affaire commerciale, c'est un droit humain fondamental. Hama Arba Diallo, est convaincu que les Nations Unies sont sur le point de reconnaître de façon formelle ce principe, probablement d'ici à 2008. Diallo était à Rome à la fin-juin pour discuter de cette question avec le vice-ministre italien des Affaires étrangères, Patrizia Sentinelli, qui dirigera une campagne demandant à l'ONU de retirer l'eau des règles commerciales en adoptant ''une règle obligatoire pour identifier des étapes concrètes et graduelles vers une convention sur l'accès mondial à l'eau'' d'ici à la fin de l'année prochaine. Cette initiative vient après une résolution récente du Parlement italien en faveur de l'accès universel à l'eau potable et aux services d'hygiène, laquelle soutient que la protection de l'environnement et l'accès à l'eau sont deux aspects du même problème. Diallo a démissionné le 25 juin après avoir été élu au parlement du Burkina Faso, son pays, au cours des élections pour l'Assemblée nationale au début de mai. Le parti au pouvoir a insisté que s'il ne démissionnait pas de son poste en tant que chef du secrétariat de l'UNCCD et n'acceptait pas son mandat de parlementaire immédiatement, son élection serait annulée. Diallo devrait se retirer de son poste à l'ONU en septembre. Avant de rejoindre le secrétariat de la conférence de l'ONU en 1990, il avait servi pendant 24 ans en tant que haut fonctionnaire dans les ministères d'Etat et des Affaires étrangères du Burkina Faso. Il a accordé un entretien à IPS à Rome.

Pourquoi est-il si important que l'eau soit reconnue comme un bien commun et comme un droit humain fondamental?
Hama Arba Diallo (HAD): Bien, c'est impératif de trouver un moyen d'aider à s'assurer qu'il y aura un consensus au niveau de la communauté internationale pour reconnaître l'accès à l'eau comme un élément si fondamental que c'est presque une condition sine qua non pour la vie elle-même. Il n'y a pas cet endroit en Afrique où vous pouvez partir actuellement sans qu'on ne vous dise que la préoccupation la plus importante de tout le monde est l'accès à l'eau. Le rapport du Panel intergouvernemental sur le changement climatique (IPCC) indique que la rareté de l'eau deviendra de plus en plus importante au fur à mesure que le changement climatique s'installera. S'il existe un moyen quelconque par lequel nous pouvons aider à obtenir ce consensus qui pourrait assurer que oui, l'accès à l'eau est impératif, nous devons le faire. Et la communauté internationale est prête à se mobiliser. Ceci (accès à l'eau) est l'un des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), mais peut-être que cet objectif doit être plus précis, expliquant ce que nous entendons par 'accès à l'eau potable'; c'est pourquoi nous avons réellement besoin d'un consensus et c'est la raison pour laquelle l'Initiative italienne est si importante et si opportune.

Pensez-vous que la reconnaissance formelle par l'ONU soit un objectif réalisable?
HAD: Bien, nous devons travailler sur cela, comme sur beaucoup d'autres questions au niveau international; vous devez convaincre la communauté internationale que c'est important, que c'est réalisable, et que c'est à elle de décider s'il faut le suivre ou pas. Mais je suis tout à fait confiant que nous pouvons réussir. Il est maintenant temps de commencer une action diplomatique spécifique pour atteindre le septième OMD (diminuer de moitié le nombre de personnes sans accès durable à l'eau potable d'ici à 2015).

Vous venez de mentionner l'Afrique. Quelles sont les principales menaces liées à l'eau auxquelles les Africains des zones rurales sont confrontés?
HAD: Les pauvres des zones rurales dont le gagne-pain dépend de la terre, spécialement ceux vivant sur des terres sèches, sont, en particulier, en train d'être frappés durement. Les habitants des zones rurales sont des agriculteurs, au Burkina Faso ou en Mauritanie ou au Mali, ce sont ceux qui cultivent la terre ou élèvent le bétail, ou des gens qui font principalement les deux. Mais en Afrique, des agriculteurs doivent essentiellement compter sur l'agriculture alimentée par la pluie, ainsi ceux-ci sont les plus affectés par ce que nous sommes en train de voir actuellement, les conséquences du changement climatique... où la tendance de la saison pluvieuse est en train de changer, où la quantité de la pluie n'est pas fiable, et également où la durée géographique et temporelle de la saison pluvieuse est rendue incertaine à cause des tendances du changement climatique.

Quelles sont les conséquences sociales et économiques les plus importantes de la rareté de l'eau?
HAD: Le manque d'accès à l'eau oblige des personnes à dépenser beaucoup de ressources dans la recherche de l'eau, que cela soit l'eau de surface ou l'eau de la nappe phréatique. L'eau de la nappe phréatique est très coûteuse parce que vous devez aller à des centaines de mètres au sous-sol; l'eau de surface est plus facilement disponible quand il pleut, mais très difficile à obtenir et aussi sa qualité reste beaucoup à désirer puisqu'elle est à l'air libre, elle est exposée au vent et à toutes sortes de parasites. Quiconque la boit aura les parasites. Des maladies liées à l'eau sont tellement répandues à travers l'Afrique... ce sont des maladies qui véhiculent également la gastro-entérite, le paludisme et autres. S'il y a une source directe de maladies qui sévissent sous les tropiques, l'eau est absolument l'élément catalyseur qui les rend possibles. Pour nous, l'accès à l'eau potable n'est pas seulement un moyen d'aider les gens à survivre, mais aussi celui d'aider les gens à être en bonne santé, parce que quiconque accède à l'eau potable a plus de chances d'être en bonne santé et d'éviter certaines de ces maladies liées à l'eau.

La convention a été adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU en 1994, dans le but ''de prendre des actions appropriées pour combattre la désertification et atténuer les effets de la sécheresse en faveur des générations présentes et futures''. A-t-elle aussi réellement un impact favorable sur la pauvreté?
HAD: Concernant le bien-être commun des personnes et de l'environnement, la convention constitue un instrument important dans les efforts déployés pour éradiquer l'extrême pauvreté. S'il y a un seul instrument dont disposent actuellement les pays pour combattre la pauvreté, c'est cela. A travers la convention, des gens peuvent avoir accès à une meilleure terre, à une meilleure agriculture et à un meilleur bétail. Quelles que soient les actions entreprises, elles sont très facilement rentables, elles sont efficaces et ont un impact direct sur les moyens de subsistance des populations directement concernées. Ainsi, si vous voulez un instrument aidant à combattre la pauvreté, à créer des emplois, à créer des revenus, à protéger la biodiversité, à atténuer le changement climatique, la convention (pour combattre la désertification) est l'instrument à votre disposition. ROME , 10 juil (IPS)

11 juil. 2007

Les palmiers
Arbre monocotylédone d'origine tropicale, à feuilles très découpées, disposées en bouquet au sommet du tronc, et qui compte de nombreuses espèces (cocotier, dattier, raphia, etc.). Les palmiers ont souvent un port d'arbre alors que ce sont des monocotylédones au même titre que le blé, l'orge, le gazon, les tulipes. Cela est révélé par leurs structures externe et interne: les feuilles (frondes), insérées en hélice en haut de la tige, ont des nervures parallèles et se détachent, laissant des cicatrices caractéristiques; la tige, ou stipe, ne présente pas de cerne mais une multitude de petits trous correspondant aux faisceaux conducteurs de sève; le stipe ne porte jamais de branches. Les inflorescences, de grande taille, sont généralement axillaires et, parfois, terminales: l'arbre, dans ce dernier cas, ne fleurit qu'une fois, puis meurt. Les bractées forment des spathes. Les fleurs, petites, sont généralement unisexuées et présentent un mélange de caractères primitifs et évolués. Les fruits et les graines peuvent être très volumineux.
Caractéristique des régions chaudes, le palmier évoque les vacances et le sable fin d'une île paradisiaque, images très éloignées de la réalité économique qu'il représente: certaines espèces fournissent des produits comestibles (dattes, noix de coco, choux palmistes, vin de palme, huile de palme, coprah, sagous divers, et d'autres des fibres textiles (crin végétal, raphia, rotin, piassava)). On extrait aussi des palmiers des cires et de l'ivoire végétal – substitut écologique à l'ivoire des éléphants.
Le palmier à cire (Copernicia cerifera), du Brésil, se caractérise par une cuticule foliaire formant des écailles cireuses qui donnent la cire de Carnauba, entrant dans la composition de cirages et de vernis. Le palmier à huile ou elæis (Elaeis guineensis), d'Afrique occidentale, est également cultivé en Asie, en particulier en Malaisie et en Indonésie. La chair de ses drupes, de la taille d'une prune, fournit l'huile de palme, utilisée pour la préparation du savon. Ses graines donnent l'huile de palmiste, entrant dans la fabrication des margarines.
Le dattier
Palmier d'Afrique et du Proche‑Orient, cultivé pour la production des dattes. Connu depuis la plus lointaine antiquité, ce palmier plein de symboles, est originaire de l'Asie, de l'ouest et du nord de l'Afrique. Il est appelé Phoenix, car ce furent les Phéniciens qui les premiers le firent connaître aux Grecs. Haut de 30 m, le dattier (Phoenix dactylifera) a un stipe élevé, il porte à sa base des drageons et à son sommet une couronne de feuilles pennées, coriaces et rigides, d'un gris glauque, disposées dans le bas sur 4 rangs et dans le haut sur 2 rangs. Chacune des feuilles se compose de plusieurs éléments entiers, étroits et pointus et de 40 cm de long environ. L'inflorescence est axillaire, très développée et protégée par une enveloppe ayant l'aspect du cuir; sous le poids des fruits, celle-ci se replie vers le sol. Les fleurs mâles et femelles sont distinctes et portées par des plantes différentes. Le fruit, cylindrique et oblong, est une baie à pulpe sucrée.
Le palmier‑dattier pousse de préférence sur sols légers. La plantation, comportant au moins 2 % d'arbres mâles, est effectuée à raison de 100 à 120 pieds par hectare et jusqu'à 200 pieds par hectare (sud du Sahara). La production varie de 10 à 100 kg par arbre avec un rendement normal de 50 kg, soit environ 6 000 kg par hectare.

IBN BATOUTTA

Abu Abd Allah Muhammad ibn Abd Allah Ibn Battouta
Voyageur et écrivain arabe (Tanger, 1304 — Fès, v. 1377). À l'âge de 21 ans, il entreprit un voyage qui dura jusqu'en 1353 et le mena à travers le monde musulman, de l'Espagne au Moyen‑Orient. Il visita le Sahara, la Russie du Sud, l'Inde, la Chine et le Soudan. Les principales étapes de son périple furent La Mecque (vers 1330), Delhi, où il exerça les fonctions de cadi (juge musulman), et le Mali. Après son retour, il rédigea une Rihla (Journal de route), empreinte de fantastique, qui fut traduite pour la première fois en français au XIXe siècle. Ce Journal de route, d'un grand intérêt historique et géographique malgré la place faite au merveilleux, fournit des données de base à Ibn Khaldoun pour son étude sociologique du monde arabo‑islamique.
Théodore Monod
Naturaliste français (Rouen, 1902 — Versailles, 2000). Professeur au Muséum national d'histoire naturelle, directeur de l'IFAN (Institut français d'Afrique noire), membre de l'Académie des sciences (1963), chercheur passionné et pluridisciplinaire, spécialiste des milieux désertiques, plus particulièrement du Sahara, dont il étudia la géologie et la botanique, il fut l'un des derniers grands voyageurs naturalistes.

Il effectua de nombreux séjours dans le désert et traversa notamment le Sahara sur près de 1300 km à dos de dromadaire en 1955 sans rencontrer de point d'eau. Dans cette «grande mer sans eau», selon l'expression de Pierre Loti, il explora tous les champs d'investigation. Dans sa principale œuvre, Méharées (1937; édition révisée, 1989), il décrit son patient cheminement vers le désert, l'«océan des dromadaires», qu'il oppose à celui des «navires».
Âgé de vingt ans, en 1922, il partit étudier le plateau continental mauritanien au large de Port‑Étienne et découvrit de fabuleux fossiles marins dans les zones les plus arides du Sahara.
Parmi ses nombreux ouvrages, on peut citer : l'Hippopotame et le Philosophe, 1943; Bathyfolages, 1954; nouvelle édition, 1991; les Déserts, 1973; l'Émeraude des Garamantes, 1984; Mémoires d'un naturaliste voyageur, 1990; Maxence au désert, 1995
Le Père de Foucauld
Charles Eugène, vicomte de Foucauld, puis, en religion, le Père de Foucauld. Officier de cavalerie, puis explorateur et missionnaire français (Strasbourg, 1858 — Tamanrasset, 1916). Il quitta l'armée en 1882 et entreprit (1883-1884), déguisé en rabbin, un voyage d'exploration au Maroc (Reconnaissance au Maroc, 1888). Revenu à la foi chrétienne, il entra en 1890 à la Trappe. Il fut ordonné prêtre en 1901 et choisit de vivre d’abord en Palestine puis au Sahara parmi les Touareg, qu'il s'efforça d'aider et d'instruire. Il a réuni sur ceux-ci d'importantes données ethnographiques et réalisa un dictionnaire tamashaeq-français (1918-1920). Il fut assassiné par des Senousis. Les règles qu'il a laissées inspirent trois congrégations: les Petits Frères et les Petites Sœurs de Jésus et les Petites Sœurs du Sacré‑Cœur du Père de Foucauld. Il est l'auteur également d'Écrits spirituels (1923).
L’Empire songhaï
Royaume fondé par les Songhaïs vers le VIe-VIIe siècle, avec pour capitale Kukya, puis Gao (v. 1010).

Ses souverains, les dia ou za, se convertirent à l'islam au XIe siècle. À partir des XIe-XIIIe siècles, ce royaume s'enrichit grâce au passage des caravanes. Dominé par l'empire du Mali dont il devint le vassal au début du XIVe siècle, le royaume songhaï recouvrit son indépendance à partir de 1375, et ses souverains prirent le titre de sonni.

La dynastie des Sonni (dont le célèbre Sonni Ali Ber, dix‑huitième souverain de cette dynastie, et véritable fondateur de l'Empire songhaï), et, à partir de 1464, celle des Askias (fondée par Askia Mohammed) portèrent l'Empire à son apogée aux XVe et XVIe siècles: en 1492, la prise de Tombouctou et de Djenné par Sonni Ali Ber priva le royaume du Mali du contrôle des routes commerciales sahariennes vers le Soudan. Guerrier et conquérant, Ali Ber se montra toutefois peu favorable aux commerçants et aux docteurs de l'islam, et c'est l'usurpateur Mohammed, un de ses anciens lieutenants, d'origine étrangère, qui, après avoir pris le titre d'askia, fut le véritable organisateur de l'Empire.

Fondateur d'une nouvelle dynastie, l'Askia Mohammed (1492-1529) étendit son autorité jusqu'au Sénégal à l'ouest, et à l'est jusqu'à l'Aïr et au Bornou. Il instaura un système d'impôts, créa une armée de métier et une marine de guerre. La puissance de l'Empire songhaï était liée au contrôle des routes caravanières transsahariennes par lesquelles parvenait à Tombouctou l'or du Soudan, et par lesquelles repartait le sel des mines de Teghazza (Sahara), directement exploitées par les askias, lesquels, n'appartenant pas à une puissante famille d'origine royale, tentèrent de conforter leur pouvoir en s'appuyant sur l'islam. Mais les luttes internes entre prétendants à la succession affaiblirent l'Empire: en 1591, une expédition de l'armée marocaine écrasa à Tondibi (au nord de Gao) l'empereur Issihak II, et l'Empire songhaï entra dès lors en décadence.
L'Empire du Mali
État de l'Afrique noire, qui s'étendait sur les actuels Mali, Sénégal, Gambie, Guinée, et Mauritanie, du XIe au XVIIe s. Il atteignit son apogée au XIIIe s. avec Soudiata Keita, qui annexa le Ghana, et au XIVe s. avec Mansa Moussa. Il connut alors une civilisation brillante, grâce aux mines d'or de Guinée, et fut islamisé par ses clients arabes. À partir de 1670, l'Empire disparut sous les coups des Mossis et des Touareg.


L’Empire du Ghana
Peu avant le IXe siècle, l'existence d'un Empire ghanéen est attestée. Il sera victime des incursions armées de la dynastie arabe des Almoravides, avant d'être annexé par l'empire du Mali. On connaît l'un des souverains de l'empire du Mali (XIIIe siècle-XVIe siècle) en la personne de Kankan Moussa, de confession musulmane, qui effectua, avec magnificence, un pèlerinage à La Mecque (1324-1325). La renommée du faste de la cour de ce souverain atteignit l'Europe occidentale. Dans le dernier tiers du XVIe siècle, l'empire du Mali est supplanté par l'Empire songhaï.

GRANDES FIGURES SAHARIENNES

Hamilcar ou Amilcar. Homme de guerre carthaginois (?, v. 290 — Elche, 229 av. J.C.), surnommé Barca (en français « l'Éclair » ou « la Foudre»). Il prit part à la première guerre punique et fut vaincu par les Romains aux îles Ægates (241), ce qui l'écarta du gouvernement de Carthage. Lorsque les mercenaires se révoltèrent contre Carthage pendant la «Guerre inexpiable» (240-238 av. J.C.), il fut rappelé à la tête des troupes et écrasa les rebelles dans le défilé de la Hache (à quelques kilomètres au sud de l'actuelle Tunis). Gustave Flaubert a raconté cet épisode dans son roman Salammbô. Ensuite, Hamilcar fit la conquête de l'Espagne (237-229), fonda Barcelone et fut tué en faisant le siège de la ville d'Elche (229 av. J.C.). Son fils Hannibal devait poursuivre son œuvre.
Deux autres généraux carthaginois ont porté le nom d'Hamilcar; l'un, fut vaincu à Himère par Gélon (480 av. J.C.); l'autre, fut tué par les Syracusains (309 av. J.C.).


Hannibal ou Annibal
Homme de guerre carthaginois (?, 247 avant J.C. — Bithynie, 183 avant J.C.).
L'homme de guerre Fils d'Hamilcar Barca, qui avait mené la première guerre punique contre Rome, Hannibal devait, en prenant sa suite, montrer une audace et une ténacité qui font de lui un des grands stratèges de l'Antiquité. L'enfant, éduqué dans la haine de Rome, reprendra plus tard à son compte la grande idée d'Hamilcar: conduire Carthage à prendre sa revanche sur sa rivale pour effacer la paix humiliante de 241, qui prive la cité punique d'une partie de son empire. À cette fin, Hannibal est élevé dès l'âge de 9 ans dans les camps militaires d'Espagne, pays dont les Barca ont entrepris la conquête. À la rude école de la guerre, il montre très tôt de grandes qualités d'endurance et de sang‑froid, sachant aussi se faire apprécier et admirer de ses soldats. L'historien romain Tite‑Live écrit: «Jamais esprit ne se plia avec plus de souplesse aux deux choses les plus opposées: savoir obéir et savoir commander.» Outre ces «leçons pratiques de guerre», Hannibal reçoit une éducation soignée qui lui fait connaître la culture grecque, et il étudie avec minutie les campagnes militaires des grands généraux hellénistiques.
Le général en chef À la mort de son père en 229, il seconde son beau‑frère Hasdrubal, et après l'assassinat de ce dernier (221) est élu général en chef. Il met aussitôt en application un plan grandiose: porter la guerre au cœur de l'Empire romain, en Italie même, non par la voie maritime mais par la voie terrestre, en prenant pour base l'Espagne et en traversant la Gaule, puis, en Italie, soulever les peuples récemment soumis à Rome; prise dans un étau, la ville, coupée de son arrière‑pays, devait tomber. De 221 à 219 il s'attaque aux peuplades à l'ouest de l'Èbre, puis accroît ses possessions en épousant une princesse de Castulon. Les opérations militaires commencent en 219-218 et se terminent en 201; elles correspondent à la seconde guerre punique, qui aboutit à la défaite de Carthage; mais Rome a connu des moments très difficiles et s'est vue à maintes reprises, proche de sa perte.
La seconde guerre punique En 219, Hannibal prend Sagonte, ville alliée de Rome, déclenchant sciemment la deuxième guerre punique, puisque cette opération viole le traité entre Rome et Carthage.

Les exploits En trois mois, Hannibal et ses troupes franchissent les Pyrénées, traversent le sud de la Gaule et les Alpes.
La traversée des Alpes La célébrité d'Hannibal s'est perpétuée grâce à l'exploit qu'il accomplit en traversant les Alpes (peut‑être par le col du Petit‑Saint‑Bernard) avec une armée de 60 000 hommes et une cinquantaine d'éléphants. Seule la moitié des effectifs parvint dans la plaine du Pô, après un parcours rendu éprouvant tant par le froid que par le harcèlement de bandes de pillards auxquelles l'armée dut faire face, alors que la région lui était inconnue, ou n'était que partiellement reconnue.
La victoire de Cannes
Sur le sol de l'Italie, à la Trébie, au Tessin, à Trasimène, Hannibal utilise au mieux le reste de ses troupes pour infliger à Rome de sévères défaites. À Cannes (en 216), les armées romaines connaissent un désastre sans précédent. L'ennemi étant supérieur en nombre, Hannibal décide de le disloquer. Pour cela, il dispose des troupes légères en rideau rectiligne devant la masse de son armée, rangée en arc de cercle, qu'il cache ainsi aux généraux romains. Aussi ceux-ci attaquent-ils le centre des troupes légères au centre, qui, bien appuyé, résiste. Hannibal laisse glisser sur les flancs de son armée les ailes des forces adverses; leur avance trop rapide les coupe de leur centre, et Hannibal saisit l'occasion pour les couper en deux. Il lance aussitôt son excellente cavalerie numide contre les îlots de l'armée romaine, qu'il anéantit, 45 000 Romains sont tués; 20 000 sont faits prisonniers.
Les défaites Après sa victoire, Hannibal préfère ne pas attaquer Rome elle-même, soit par excès de prudence, soit par calcul justifiable. Toujours est-il qu'Hannibal s'enlise dans la conquête des villes du sud de l'Italie et que Rome réussit à reprendre l'initiative de la guerre. Les efforts d'Hannibal pour dresser contre elle l'Orient hellénistique échouent. Ses frères Hasdrubal et Magon sont battus alors qu'ils tentent de le secourir (207). Le général romain Scipion l'Africain inflige en Espagne de lourdes pertes aux Carthaginois, puis porte la guerre directement contre Carthage, qui rappelle Hannibal, finalement défait à Zama en 202.
L'exil Sa forte popularité auprès de la plèbe et des soldats lui permet de rester comme suffète (magistrat suprême) un chef de la cité punique, qu'il réorganise habilement malgré les dures conditions de paix imposées par le vainqueur. Mais l'oligarchie marchande, qui craint ses désirs de revanche, s'appuie sur Rome, en sorte qu'Hannibal est contraint à l'exil pour ne pas être livré à ses ennemis (vers 195). Toujours animé de la volonté de les combattre, il gagne Éphèse, où il mène la flotte d'Antiochus le Grand contre celle de Rome. En 190, Antiochus est vaincu, et Hannibal fuit à nouveau, en Crète puis en Bithynie. Il se met au service de Prusias, qui, sous la pression romaine, lui retire peu à peu sa protection. Sur le point d'être trahi et livré aux Romains, il s'empoisonne.

Hasdrubal Barca
Frère d'Hannibal, il remporta des succès en Espagne sur Cneus et Publius Scipion (211). En 207, il franchit les Alpes pour se porter au secours d'Hannibal en Italie, mais fut battu et tué sur le Métaure par les Romains du consul Claudius Nero.

CARTAHGE "VILLE NEUVE"


Carthage
Carthage en phénicien Qart Hadasht « Ville neuve », entre le VIIe et le IIe siècle av. J.C., la plus puissante métropole maritime de la Méditerranée. Elle surclassa la Grèce de l'âge classique dans les expéditions maritimes et lui disputa la domination de la Méditerranée occidentale et centrale. Détruite en 146 av. J.C., au terme des guerres puniques, elle fut annexée à Rome, reconstruite, et devint, sous Auguste, la cité la plus prospère d'Afrique. Conquise par les Vandales au Ve siècle, elle passa, en 534, sous la domination byzantine, mais fut rasée par les Arabes en 698.
Naissance et essor de Carthage À la fin du IXe siècle av. J.C., les Phéniciens, maîtres du commerce ibérique, abandonnent la politique des établissements temporaires – points de mouillage, comptoirs – pour créer de véritables colonies le long des voies qui conduisent aux mines d'Andalousie.
La légende attribue à Elissa, la sœur de Pygmalion, roi de Tyr, la fondation de Carthage, vers 814 av. J.C. Après l'assassinat de son époux, la princesse est obligée de s'enfuir. Elle aurait affrété un navire avec des représentants de l'aristocratie tyrienne. Au terme d'un voyage de plusieurs mois, elle atteint les côtes d'Afrique où elle fonde Qart Hadasht («Ville neuve»).
Les auteurs latins ont largement contribué à fixer cette version des faits. Le plus célèbre, Virgile, a dans l'Énéide associé Didon (autre nom d'Elissa) à Énée, le héros légendaire fondateur du monde romain.
Libération de la tutelle de Tyr Modeste bourgade à ses débuts, Carthage doit, en signe d'allégeance, verser une dîme à Tyr et, pendant un siècle et demi, payer un tribut aux Libyens. Mais, au cours de la seconde moitié du VIIe siècle, la ville, profitant du déclin de Tyr, incapable de contenir la progression des Grecs en Méditerranée occidentale, va progressivement mettre fin à cette dépendance.
En 654, la fondation d'Ibiza (Baléares) marque une étape importante dans l'ascension de Carthage. Elle traduit sa volonté de s'implanter sur les routes commerciales établies par les Phéniciens, et tout particulièrement celles des matières premières – plomb, cuivre, fer, étain – et métaux précieux – or, argent surtout –, dont regorge l'Espagne.
Dès le milieu du VIe siècle, Carthage est à la tête d'un vaste empire comprenant entre autres les installations de Mogador au Maroc (aujourdhui Essaouira), Liks en Mauritanie, Cadix en Espagne, Malte, Ibiza, ainsi que la Sardaigne et la Sicile occidentale.
L'Empire carthaginois L'empire repose sur la maîtrise des mers. Les Carthaginois ont une réputation d'excellents navigateurs. Héritiers dans ce domaine des Phéniciens, qui, dès le XIIe siècle av. J‑C, atteignirent l'Espagne en longeant soit les côtes de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares, soit celles de l'Afrique du Nord, les Carthaginois pratiquent le cabotage, entre des escales distantes de 25 à 30 milles marins; ils excellent aussi dans la navigation au long cours.
La flotte L'État, intéressé par les échanges maritimes, met sur pied une importante flotte marchande et militaire. Les navires de transport «gaulois» font de 20 à 30 m de long sur 6 à 7 m de large; conçus pour accueillir une vingtaine d'hommes d'équipage, ils ont un fort tonnage et un important tirant d'eau; équipés d'une voile rectangulaire, d'un gouvernail à tribord et d'un autre à bâbord, ils peuvent être manœuvrés par un seul barreur. Les chaloupes qui servent au petit cabotage et les barques de pêche, aux dimensions plus modestes, gardent la même forme et le même rapport de 1 sur 4 entre la largeur et la longueur. Les bâtiments militaires, de forme plus allongée et plus étroite, possèdent deux mâts: celui du centre supporte la grand‑voile, celui de la proue une petite voile qui permet de piloter même en vents contraires.
Il existe plusieurs types de navires: la quadrirème, apparue au IVe siècle, et la quinquérème, plus tardive, mesurent entre 30 et 40 m de long sur 6 m de large. Plus modeste, la pentécontore, longue de 25 m, est manœuvrée par 50 rameurs, mais c'est la trière qui est la plus utilisée entre le VIIe et le IVe siècle. Longue de 36 m, elle accueille 180 hommes d'équipage et peut atteindre une vitesse supérieure à 5 nœuds.
Pour abriter la flotte marchande et militaire, Carthage aménage un double port artificiel, taillé dans le roc à l'intérieur des terres, à l'abri des vents et d'éventuelles attaques‑surprises. L'avant‑port, au bassin rectangulaire, est destiné aux navires marchands, et l'arrière‑port, circulaire, peut recevoir, avec ses bâtiments administratifs, ses cales, ses magasins, près de 220 navires militaires.
L'administration L'administration est décentralisée – les territoires ont des statuts différents – et entièrement subordonnée à la recherche de profits économiques. Aristote reproche aux magistrats de se soucier plus de leur enrichissement que de la constitution d'un empire homogène où tous les peuples se sentent intégrés.
Carthage et les villes environnantes sont divisées en circondari, districts ou arrondissements placés chacun sous l'autorité d'un préfet. Les autres villes jouissent d'une grande autonomie, mais doivent acquitter un tribut, héberger des garnisons militaires et s'en remettre à Carthage en ce qui concerne la diplomatie.
Les échanges Les conceptions de l'économie sont très simples. L'État prélève des taxes sur les importations et les exportations, mais ne pratique pas de politique commerciale spécifique.
La monnaie, dont l'étalon est phénicien, est apparue tardivement, au IVe siècle. Les Anciens reconnaissent l'habileté et le sens des affaires des négociants carthaginois, même si, parfois, leurs concurrents grecs ou romains les jugent plutôt fourbes.
Dans la première phase de son développement, Carthage importe des denrées alimentaires de ses colonies. Mais ce sont les métaux précieux de la péninsule Ibérique, particulièrement l'argent, qui constituent l'essentiel de ses importations. Ils sont destinés à l'artisanat et à la fabrication des monnaies.
De la Berbérie, la cité carthaginoise obtient des produits agricoles et des animaux – autruches, éléphants de Numidie, singes, perroquets, fauves – qu'elle revend en Méditerranée, notamment pour les jeux d'amphithéâtre. De nombreuses mosaïques, comme celles d'Hippone au IVe siècle, représentent des scènes de capture de fauves. Elle exporte des produits d'artisanat – tapis, parfums, étoffes de couleurs, cuillères, tuyaux en terre cuite, etc. – et de pacotille, dont de petits masques en pâte de verre.
Puniques et Grecs Pendant près de huit siècles, Carthage va disputer la Méditerranée aux Grecs puis aux Romains, attirés eux aussi par les mines d'Espagne, les greniers de Sardaigne, la Sicile et les relais maritimes indispensables à l'hégémonie commerciale. Entre 750 et 600, les Grecs, tributaires d'un territoire exigu et pauvre, se lancent à la conquête de la Méditerranée – tels «des grenouilles autour d'une mare», selon Aristophane. Ils fondent des colonies en Italie méridionale (Tarente, Crotone, Naples), en Sicile (Agrigente, Syracuse), à Nice, Marseille, Agde et en Corse. Ils ambitionnent aussi de s'installer en Sardaigne et d'accéder au commerce ibérique. Ces projets sont incompatibles avec la politique marchande et, au moins depuis le VIe siècle, l'expansionnisme territorial de Carthage. En 580, Carthage défend les Phéniciens de Motyé et de Palerme contre les Grecs, dont elle défait les armées à Sélinonte, sur la côte sud‑ouest de la Sicile. Un demi‑siècle plus tard, elle s'allie aux Étrusques d'Italie occidentale et expulse de Corse les Phocéens de Marseille. En 510, elle empêche, aux côtés des Libyens, les Spartiates de fonder une colonie en Tripolitaine.
Désormais, Carthage domine toute la Méditerranée occidentale et les grandes îles, laissant à ses alliés étrusques le contrôle de l'Italie continentale, comme en témoigne une feuille d'or trouvée à Pyrgi (au nord de Rome), sur laquelle est portée une dédicace du roi étrusque à Astarté, après la victoire d'Alalia (535) sur les Grecs. Cependant, Gélon, tyran de Gela et de Syracuse – devenue la ville la plus prospère du monde hellénique – et allié du puissant Théron d'Agrigente, ne tarde pas à reprendre l'offensive. Battue à Himère en 480, Carthage réussit cependant à sauvegarder les territoires convoités, dont le golfe de Gabès, mais doit payer une lourde indemnité de 2 000 talents.
Carthage l'Africaine Après leur victoire d'Himère, les Grecs poursuivent leur progression en Méditerranée et remportent des victoires durant les guerres médiques contre les Perses et leurs alliés phéniciens et contre les Étrusques d'Italie. Dès lors, l'arrière‑plan africain prend de l'importance dans la politique de relance économique engagée par Carthage.
L'agriculture La cité prend conscience de la précarité d'une économie entièrement subordonnée au commerce méditerranéen et engage une politique agricole. À défaut d'informations directes, l'étude de l'iconographie des stèles, des épigraphes, et la lecture du Traité d'agriculture, en vingt‑huit volumes, rédigé au IVe siècle par Magon, peut éclairer cet aspect de la civilisation carthaginoise.
La chora, c’est‑à‑dire la cité proprement dite, assure son autosuffisance alimentaire, notamment en produits d'arboriculture (olives, raisins, figues, amandes) et en viande. La Megara, quartier périphérique au nord de Carthage, abrite une agriculture intensive avec des potagers et des jardins séparés par des clôtures en pierres sèches, des haies vives d'arbustes épineux, de canaux, nombreux et profonds.
Au‑delà de la chora, les plaines du bassin de la Medjerda et de l'oued Miliane sont consacrées au blé. Le palmier‑dattier, souvent représenté sur les stèles votives et les monnaies, a peut‑être eu une fonction religieuse, alors que la grenade carthaginoise est si réputée que les Romains la dénomment mela punica.
Entre autres instruments agricoles, on utilise pour le dépiquage le plostellum punicum, sorte de traîneau en bois pourvu de roulettes dentées, des araires munis d'un long mancheron recourbé accroché à un manche, avec, à l'extrémité, une poignée à angle droit et un soc dans la partie inférieure, comme on en trouve encore en Afrique. Le fourrage est transporté dans des chars à roues pleines, équipés de montants ouverts. Les rendements céréaliers sont modestes, les meilleures terres étant consacrées à la vigne et à l'olivette.
Le territoire agricole ne se limite plus à une étroite bande côtière, de surcroît menacée par les Libyens, qui exigent un tribut, mais couvre la majeure partie de la Tunisie.
Les expéditions maritimes Cette période est mise à profit pour explorer les côtes ouest de l'Afrique à l'instigation du roi Hannon, fondateur supposé de la dynastie des Magonides. Le récit du périple d'Hannon rapporté par Hérodote (430) est encore objet de controverses. L'expédition eut-elle vraiment lieu? A-t-elle atteint le golfe de Guinée ou au contraire s'est-elle arrêtée à Essaouira, comme semblent l'indiquer les recherches archéologiques? A-t-elle permis à Carthage de se procurer de l'or? Même si ce texte est un faux, il traduit la volonté des Carthaginois d'établir leur monopole sur les côtes ouest-africaines tout en faisant croire à leurs adversaires qu'ils y sont déjà présents.
Toujours au Ve siècle, Himilcon, général carthaginois, dirige une expédition sur les côtes atlantiques d'Espagne et de Bretagne, et atteint peut‑être même les îles Cassitérides (actuelles Sorlingues). Son but est de drainer vers Carthage, et par voie maritime, l'étain produit dans ces régions et qui jusque-là passe par la Gaule.
Les contacts transsahariens L'intérêt que porte Carthage à l'Afrique occidentale, dans la seconde moitié du Ve siècle, est attesté par le développement de Sabratha et de Leptis Magna, débouchés de pistes transsahariennes. Les Garamantes et les Nasamons installés au sud du golfe de Syrte, à trente jours de marche de la côte, sont les intermédiaires entre le «Pays des Noirs» et Carthage. Ils connaissent aux Ve et IVe siècles un accroissement démographique et un essor agricole qui ne sont pas sans relation avec l'influence des établissements carthaginois du littoral. Carthage reçoit des escarboucles et probablement de l'ivoire, des peaux, et des esclaves capturés par les Garamantes. Le transport de l'or est moins probable, mais pas impossible.
Le redressement de Carthage est tel que, à la fin du siècle, elle reprend les hostilités, profitant des dissensions grecques. Elle met à sac Sélinonte, Himère, Gela, et occupe les territoires à l'ouest du fleuve Halycus. Jamais l'Empire punique n'a été aussi étendu. Cependant, en 310, Agathocle, tyran de Syracuse, réussit à débarquer au sud du cap Bon, dans le nord‑est de la Tunisie actuelle, avec 14 000 hommes, et, durant trois années, dévaste un grand nombre de cités puniques, avant de regagner Syracuse. Carthage reste sauve, mais la preuve est désormais faite que son territoire est loin d'être inaccessible.
Les guerres puniques
Pendant qu'elle combat les Grecs, Carthage s'allie avec Rome, comme en témoignent les accords d'échanges de 508, de 348 et de 306, ainsi que le traité de défense mutuelle, signé en 279. Les intérêts des deux États semblent convergents. Mais une fois les Grecs évincés de la Méditerranée occidentale, au milieu du IIIe siècle, les impérialismes romain et punique se retrouvent face à face. «Les Romains, selon l'historien grec Polybe, constatant que les Carthaginois avaient étendu leur domination non seulement sur les rivages de l'Afrique, mais encore sur une bonne partie de l'Espagne et qu'ils étaient en outre maîtres de toutes les îles de la mer Tyrrhénienne, songeaient avec inquiétude que, si la Sicile tombait également entre leurs mains, ils auraient là des voisins excessivement encombrants et dangereux, par lesquels ils se trouveraient encerclés, et qui pourraient menacer directement toutes les parties de l'Italie.»
La première guerre punique: C'est en 264, au sujet de la cité de Messine, en Sicile, qui passe du joug carthaginois au joug romain, que le premier affrontement a lieu. Après vingt‑deux années de guerre, Carthage est définitivement vaincue à la bataille navale des îles Égates. Elle doit évacuer la Sicile et la Sardaigne, payer un lourd tribut de 4400 talents, restituer les prisonniers de guerre, renoncer à toute hostilité contre Rome et ses alliés, s'abstenir de conduire des navires dans les eaux italiennes et d'engager des mercenaires dans la péninsule.
L'équilibre de la Méditerranée s'en trouve profondément modifié. Pour la première fois au cours de son histoire, Carthage perd la suprématie navale. Les Romains s'inspirent de la technologie punique et l'enrichissent par la création d'une passerelle qui s'accroche au navire ennemi et sur laquelle on combat comme sur la terre ferme. Carthage doit faire face à d'énormes problèmes de trésorerie alors que ses ports sont pillés et ses campagnes dévastées. En 240, plusieurs dizaines de milliers de Libyens, accablés par l'effort de guerre, mais aussi les mercenaires d'Afrique et de Sardaigne, restés plusieurs mois sans salaire, se soulèvent, occupent l'isthme de Carthage, assiègent Utique et Bizerte. Il faut quatre ans et des méthodes sanguinaires au général Hamilcar Barca pour remporter cette «guerre inexpiable» décrite par Flaubert dans Salammbô.
La deuxième guerre punique: Carthage, meurtrie, prépare sa revanche; cette fois à partir de l'Espagne, où, en 237, Hamilcar Barca fonde un État prospère, bien administré et doté d'une armée de plus de 50000 hommes. En 221, son fils Hannibal Barca accède au pouvoir. Élevé dans les campements de l'armée carthaginoise d'Espagne, nourri de culture grecque, doté d'un grand courage physique, il se révèle un génie militaire hors pair. Par ses conquêtes, il élargit les limites de l'Empire punique et réorganise l'armée de manière à tirer le meilleur parti des particularismes culturels et militaires de chaque peuple: Numides, Ibères, Gaulois; les Libyens cessent de combattre comme les hoplites grecs et remplacent la pique par l'épée, plus adaptée aux combats rapprochés.
En 219, Hannibal prend Sagonte, alliée de Rome, qui, alors, rompt la trêve et déclenche la deuxième guerre punique en 218. Hannibal traverse l'Èbre, franchit les Alpes avec des éléphants et pénètre en Italie, où il écrase plusieurs armées romaines; on retient les victoires du lac Trasimène (217) et de Cannes (216). La défaite d'Hannibal Rome évite le combat frontal. Hannibal, coupé de ses arrières – Rome conquiert les possessions espagnoles de Carthage en 209 –, mal soutenu par le sénat carthaginois et en butte à l'hostilité des populations demeurées fidèles à Rome, doit abandonner le siège de Capoue et regagner Carthage.
En 201, Cornelius Scipion, dit l'Africain, s'allie à Masinissa, chef des Numides de l'Est, et défait l'armée punique à Zama, en terre africaine, renouvelant ainsi l'exploit d'Agathocle. Encore une fois, les conditions de la paix (201) sont draconiennes pour les Puniques.
De retour à Carthage, Hannibal entreprend le redressement économique, notamment par l'exploitation des ressources agricoles, en dépit des agressions de son vieil ennemi numide, Masinissa. Mais l'hostilité de l'aristocratie le conduit à l'exil en 195, et au suicide en 183. Cependant, Carthage est redevenue si prospère que Rome, dirigée par les courants politiques les plus extrémistes, décide de l'anéantir: delenda est Carthago («Carthage doit être détruite»).
La troisième guerre punique (148-146) rase la cité d'Elissa, mais la civilisation punique survit à la domination romaine.
La civilisation carthaginoise La religion occupe, incontestablement, une place centrale dans la civilisation punique. Elle imprègne très largement la production artistique – stèles votives, figurines, masques –, l'architecture et les inscriptions. Elle comporte des éléments d'origine africaine ou phénicienne et présente, à côté des traits communs à l'ensemble du monde punique, des variantes spécifiques de certaines colonies.
Les croyances religieuses Un grand nombre de divinités sont censées garantir les bonnes moissons, la fécondité des femmes, la croissance du cheptel, la prudence et l'équité des magistrats ou encore les succès militaires. Le panthéon est dominé par Baal Hammon, le dieu mâle suprême, très souvent associé à Tanit, la divinité féminine surnommée «face de Baal». L'épithète Hammon («ardent») pourrait évoquer le soleil ou le brasier sur lequel s'accomplissent les sacrifices. Contrairement à celui de Baal et de Melqart, le culte de Tanit n'est pas d'origine phénicienne mais africaine. Divinité de la Fécondité, elle semble surtout liée à un rite agraire. Elle porte aussi le nom africain d'Ashtart et prend le pas sur Baal au Ve siècle, au moment où Carthage se tourne vers l'agriculture et semble renouer avec son contexte africain.
Les rituels Les Carthaginois croient en l'existence de forces maléfiques contre lesquelles l'homme mène un combat inégal, et en la possibilité d'agir à distance sur les choses. La maladie est considérée comme le résultat d'une absence de protection divine et appelle l'intervention d'un guérisseur. Eshmoun, le dieu guérisseur, réside dans le temple le plus riche, au sommet de la colline de Byrsa. Ils croient aussi à la divination: il semble qu'Hamilcar ait attaqué Syracuse parce qu'un devin lui avait prédit qu'il dînerait le soir même dans la ville. La vie se poursuit dans l'au‑delà; le mort, pour éviter qu'il devienne un esprit malfaisant, est l'objet de certains soins: lavé, épilé, maquillé, habillé et paré, il est incinéré et enterré, avec mobilier et provisions, dans une fosse pour les pauvres et dans un caveau pour les riches. Le sacrifice, humain ou animal, est l'acte essentiel du culte punique. Le sacrifice d'enfants effectué dans des sanctuaires spéciaux, les tophets, choque beaucoup, mais était une pratique courante dans les sociétés antiques, où il accompagnait souvent l'accomplissement d'un vœu.
Les classes sociales Le chiffre de 700 000 Carthaginois avancé par le géographe grec Strabon est sans doute excessif. Les évaluations les plus vraisemblables varient entre 400 000 et 200 000 habitants, répartis selon leurs revenus et leur statut.
Une société très hiérarchisée Au sommet de l'échelle sociale trône une aristocratie de riches armateurs, négociants et propriétaires fonciers. Elle tire son prestige et sa légitimité de son origine phénicienne, rappelée avec ostentation dans les épigraphes, ainsi que de sa fortune, acquise par le commerce, l'exercice de charges publiques et, à partir du Ve siècle, par l'exploitation des riches domaines agricoles. Cette aristocratie réussit à sauvegarder ses privilèges en dépit des réformes entreprises par les Barcas. Par exemple, elle écarte Hannibal lorsque celui-ci, devenu suffète après la bataille de Zama, fait voter par le peuple des lois visant à limiter le pouvoir des nobles en matière de justice et à réprimer les abus financiers.
Dans les rues de Carthage, sur les ports, grouille une foule de citoyens modestes – artisans, marins, dockers, ouvriers agricoles, mineurs – à laquelle se joignent de nombreux étrangers originaires, pour la plupart, des colonies grecques et étrusques, et qui jouent un rôle important dans l'économie.
Au bas de l'échelle sociale, on retrouve une importante main‑d’œuvre servile, employée dans les champs, les carrières, les mines, les ateliers, ou vouée aux tâches domestiques.
Bien que vivant dans des conditions misérables, les esclaves jouissent de la liberté de culte et ont la possibilité d'acheter leur liberté. Est-ce la raison pour laquelle ils ne sont jamais source d'agitation, du moins dans les villes?
Les Libyens, c’est‑à‑dire les Africains autochtones vivant en dehors de Carthage, connaissent les pires conditions. Certes ils sont libres, mais n'ont aucun droit civique et doivent payer de lourdes charges. En cas de guerre, par exemple, ils versent à l'État une redevance pouvant représenter jusqu'à la moitié de leur récolte. Ils sont, avec les esclaves ruraux, à l'origine des révoltes survenues en 396 et 379.
Les institutions politiques La stabilité et l'organisation des institutions politiques suscitent l'admiration des Anciens, mais soulèvent des controverses parmi les chercheurs. Charles Picard a suggéré l'existence d'une royauté dirigée par un roi-prêtre, élu à vie, choisi au sein d'une dynastie pour son charisme religieux, et à laquelle se serait substitué, au IVe siècle, le suffétat.
Des travaux plus récents indiquent au contraire que les suffètes ont toujours exercé la magistrature suprême. Au nombre de deux, ils sont élus pour un an et veillent à la bonne marche des affaires politiques et administratives, à l'exécution des décisions du conseil des anciens (sénat), de 300 membres, ou de celles de l'assemblée du peuple. Ils remplissent aussi une fonction législative et judiciaire importante.
La cour des Cent, composée de nobles, contrôle le gouvernement. La vie politique reste dominée par les riches, et tout particulièrement les Magonides (535-450) et les Barcides, même si les citoyens participent à l'élection des suffètes et sont consultés en cas de désaccord entre ces derniers et le conseil.
Les arts Dans le monde punique, la limite est difficile à fixer entre art et artisanat; aussi considère-t-on comme œuvres d'art tous les objets, sacrés ou profanes, magiques ou apotropaïques, en métal, pierres précieuses, terre cuite, ivoire ou os, que sont bijoux, amulettes, figurines et scarabées, auxquels il faut ajouter les masques et les stèles. Les masques semblent ne rien devoir à la tradition syro‑palestinienne. Ce sont des têtes avec ou sans amorce de buste, présentant parfois un aspect négroïde, et dont le visage, plus ou moins grotesque, contraste avec l'impassibilité ou la jovialité des protomés. Accrochés dans les demeures et dans les tombeaux, ils remplissent une fonction apotropaïque, mais peuvent aussi, reproduits en miniature, servir de parures ou d'amulettes. Les bijoux constituent la production la plus abondante, la plus représentative et, sûrement, la plus attrayante de l'art punique.
Les traditions syro‑palestinienne, phénicienne et grecque se combinent au génie punique en une profusion de genres: pendants d'oreilles, bracelets, bagues, pendentifs, colliers, pendeloques et amulettes réalisés au repoussage ou au grènetis. Les plus anciens remontent à la seconde moitié du VIIe siècle. De très bonne facture, ils se caractérisent par un décor granulé, le filigrane étant utilisé en bordure. Les productions postérieures sont pauvres, tant au niveau de la facture que des matériaux. Quant aux stèles, en pierre ou en grès, de dimensions variables (entre 0,20 et 1 m), elles portent, gravé, un décor géométrique, anthropomorphe ou animal. Elles sont particulièrement riches entre les IIIe et IIe siècles et se trouvent en grand nombre dans les tophets, où elles signifient l'accomplissement d'un vœu.
Carthage aux époques romaine, vandale et byzantine
Détruite en 146 av. J.C., son sol voué à l'exécration, Carthage aurait dû à jamais disparaître. Cependant, un siècle plus tard, César, reprenant le vieux projet «populaire» d'une colonie carthaginoise, décide de lui redonner vie. Dès lors, à une Carthage punique succède une Carthage romaine. Celle-ci, supplantant sa rivale, Utique, retrouve rapidement son rang et sa prospérité d'autrefois. À l'image d'Hadrien, qui lui offre un aqueduc monumental, long de près de 130 km, d'Antonin, qui y fait construire de somptueux thermes, tous les empereurs du HautEmpire l'entourent de leur sollicitude.
Au Bas‑Empire, période de dépression économique et de difficultés de toutes sortes, la cité, déjà gagnée au christianisme, s'attire les foudres impériales; de cette longue suite de persécutions, Carthage sort cependant grandie.
Siège d'une Église africaine célèbre pour ses nombreux conciles œcuméniques et riche en figures charismatiques – Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin –, elle est au IVe siècle l'une des plus grandes capitales spirituelles d'Occident.
En 439, ses murailles abattues par les soldats de Genséric, Carthage passe sous domination vandale.
Pendant cet épisode long de près d'un siècle, la cité, bien que maintenue dans son rang de capitale, connaît une certaine décrépitude; l'Église, victime des persécutions ariennes, est particulièrement meurtrie.
Byzantine à partir de 533, Carthage va retrouver un début de prospérité; Justinien en fait le siège de son diocèse d'Afrique, reconstruit sa muraille et restaure ses monuments, mais cette sollicitude va vite se révéler éphémère. À la suite de la crise monothélisme, ouverte par les incessantes discussions byzantines sur les natures humaine et divine du Christ, Justinien et ses successeurs, opposés à l'Église d'Afrique, se détournent de Carthage.
La cité, minée par la peste, décline peu à peu, et, en 698, le conquérant arabe Hassan ibn Numan lui préfère le site vierge de la future Tunis.